Le combat des femmes d’aujourd’hui : dans les années 1970, déjà le même

En faisant du tri, je retrouve un livre de Pascal Lainé, publié en 1974 : La femme et ses images. Un essai brillant rédigé par un agrégé de philosophie, sociologue et par ailleurs écrivain très subtil, prix Médicis pour L’irrévolution et Goncourt pour La dentellière.

 

En 1972, aidé par une vingtaine de jeunes chercheuses (chercheures ?), Lainé avait lancé une grande enquête sur les contraintes sociales qui pèsent sur les femmes, sur leur féminité, sur leur aliénation et, partant, sur l’image ou, plus exactement les images qu’elles donnaient à voir d’elles-même.

 

Quarante-cinq ans après, je me suis replongé dans une étude qui aurait pu avoir été écrite hier tant rien n’a vraiment bougé, tant les constats de l’ère pompidolienne sont encore bien souvent valables dans le royaume du banquier éborgneur. D’un banquier … l’autre, donc.

 

Une première très forte idée de Lainé est que les hommes et les femmes ne se partagent pas le monde : les femmes vivent dans le monde des hommes. C’est pourquoi les prises de parole des femmes ne sont pas autonomes car elles n’existent que par rapport à un contexte. Elles doivent être situées, donc expliquées, donc justifiées, à la limite excusées. Lainé explique que bien des militantes des années 1970 (déjà, oui !) refusaient de dialoguer avec ou en présence d’hommes pour éviter que leurs propos ne soient expliqués, donc réduits par eux. Le langage masculin est devenu universel, et vive-versa.

 

Les femmes appartiennent au monde des hommes et à leur espace social. Lainé cite un numéro des Temps Modernes d’avril-mai 1974 : « … la ville est, dans ses espaces ouverts et dans ses lieux dits publics, dangereuse pour les femmes qui sortent des sentiers battus, des circuits traditionnels […] N’est-il pas évident qu’une femme n’a pas à sortir seule la nuit ? […] La présence des femmes dans les squares ? Oui, quand elles gardent les enfants. »

 

L’espace public est qualifié par Lainé de masculin, d’occidental et technocratique. Dans ce contexte, la femme ne peut être que dévaluée, déqualifiée, jusque dans ses tâches ménagères où elle est remplacée par des robots et tout un système qui produit de la nourriture préfabriquée. Les bons “ petits plats ” sont désormais préparés industriellement et surgelés. La femme ne raccommode plus, ne fait plus de conserves. Elle connaît alors un problème d’identité : dépouillée de sa langue, de ses techniques, de ses valeurs. Et elle doit choisir. Entre une carrière brillante et son rôle de mère, d’épouse. Alors qu’un conseiller d’État peut être aussi un séducteur remarqué et un mélomane de haut niveau (sauf s’il est homosexuel, auquel cas, il sera d’abord un homosexuel).

 

Au moment où Lainé écrit son livre, plus de 80% de travailleuses sont employées à des tâches subalternes de la production ou des services. « Dans la famille », disait Marx, « l’homme est le bourgeois, la femme joue le rôle du prolétariat. » Dans ses travaux, Emmanuel Le Roy-Ladury avait observé que plus la main-d’œuvre était abondante plus les salaires féminins étaient bas. Pendant des siècles, la tradition a imposé un demi-salaire féminin. Le travail féminin a été utilisé en complément d’une main-d’œuvre masculine trop rare. Les femmes ont longtemps occupé des emplois spécifiquement “ féminins ” (secrétaires, vendeuses). L’évolution moderne des techniques, observe Lainé, les a écartées du secteur primaire, et en particulier des activités agricoles. Et, ajoute-t-il, « toutes les fois qu’une innovation technique, ou qu’une transformation de la conjoncture économique ou sociale, détermine une dévalorisation et une déqualification importante et durable d’un certain type de travail, on assiste à une immigration massive de main-d’œuvre féminine dans ce secteur de la production. Ainsi le travail féminin moderne constitue la forme la plus typique c'est-à-dire la plus brutale de la prolétarisation. Le couple dactylo-machine à écrire supplante la calligraphie du secrétaire balzacien ». Dans les années 1970, la sous qualification féminine est la règle la plus courante. Les filles n'apprennent pas de métier et quand elles en apprennent un il est souvent sans rapport avec le travail qu'elles auront à faire. Par exemple les C.E.T. féminins forment des couturières en bien plus grand nombre qu'il ne faudrait et le diplôme ainsi obtenu n'est pas négociable.

 

Le passage du célibat au mariage, écrit Lainé, ne va pas sans importants sacrifices, mais c'est surtout de son temps que l'épouse devra donner. 58 % des femmes mariées font plus d'une heure de ménage par jour. Il y a en outre la cuisine, l'entretien des enfants, le lavage etc. Contre 12 % des célibataires. L'écart entre ces proportions indique assez clairement que le mariage implique pour la femme une révision totale de son emploi du temps. Révolution pleinement accomplie après la venue au monde des enfants. 69 % des mères de trois enfants ou plus consacrent plus d'une heure par jour au ménage. Une raison à cela c'est que la plupart des femmes ne sont pas secondées dans leurs tâches domestiques. Cette aide, au reste, est rarement le fait du mari mais plutôt d'une autre femme dans les familles un gros revenus à moins que l'un ou l'autre des enfants, à condition qu'il en ait l’âge, de mettre la main à la pâte.

 

Dans les années 1970, une forte proportion des femmes estimait que leur libération était entre les mains des hommes : « une femme sur trois considère que les moyens propres à changer la condition féminine sont plutôt chez les hommes et moins d'une sur deux estime que c'est plutôt l'affaire des femmes elle-même. Si donc la très grande majorité des femmes connaît le mouvement féministe et pense qu'il est utile, moins de la moitié admet pour fondé le principe d'action exclusivement féminine de ce mouvement. » Dans cette optique, quelle fut la place du M.L.F. ? Pour Lainé, il « ne fut pas essentiellement un mouvement politique même si la plupart des objectifs impliquaient une révolution sociale radicale puisque, dans notre société du moins, l'idéologie mâle dominante était en même temps une idéologie bourgeoise. Le M.L.F. c'est très tôt démarqué par rapport aux groupes révolutionnaires ou travaillaient d'abord de nombreuses militantes, celle-ci constatant que les rapports traditionnels entre les sexes y était intégralement conservé. » Lainé cite une ancienne militante maoïste : « quand j'étais dans ces groupes-là, la parole était aux hommes. Il y avait une division des tâches, c'est évident. “ Elle ” collait les affiches et distribuait les tracts. On avait des choses à dire mais on avait toujours peur. Ce n'est pas avec les hommes qu'on pourra régler ses problèmes. »

 

Bref, malheureusement pas grand-chose de neuf sous le soleil. Dans Libération des femmes année zéro (Maspéro 1972), une des rédactrices constatait : « L’idéologie dominante est celle du mâle occidental blanc bourgeois. »

Le combat des femmes d’aujourd’hui : dans les années 1970, déjà le même

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