L. Demanze et D. Rabaté (dirs.). Emmanuel Carrère.

 

 

Il y a quelques années, j’ai publié cette photo dans mon blog :

 

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C’était au moment précis où ce territoire martyr subissait le plus effroyable bombardement de son histoire. La réalité de mes filles, en cet instant précis, était de vivre une formidable tranche de bonheur, comme si le monde réel – celui contre lequel on se cogne, comme disait Lacan – n’existait pas. Un monde de toutes les frayeurs, de tous les malheurs, un monde que même Dante n’avait pas imaginé. Un monde où les enfants, où les Innocents vivent en enfer.

 

 

L’idée de cette légende m’est venue, au sens propre du terme, en un quart de seconde. Mon inconscient me l'avait sûrement dictée. Un inconscient qui n’avait jamais oublié les phrases clés de l'incipit de l'ouvrage sans pareil d’Emmanuel Carrère, L'Adversaire, menaçantes et déstabilisantes comme les premières mesures de l’ouverture d'Egmont : « Le matin du samedi 9 janvier 1993, pendant que Jean-Claude Romand tuait sa femme et ses enfants, j’assistais avec les miens à une réunion pédagogique à l’école de Gabriel, notre fils aîné. Il avait cinq ans, l’âge d’Antoine Romand. Nous sommes allés ensuite déjeuner chez mes parents et Romand chez les siens, qu’il a tués après le repas. »

 

Quoi que nous fassions, quoi que nous soyons, le monde, du monde existe. C’est non seulement parce que Carrère reconnaît cette dualité mais aussi parce qu’il en fait l’alpha et l’oméga de la construction de ses textes de non fiction que son honnêteté tranche par rapport au contrat de lecture complètement pervers de son modèle, le célébrissime De sang froid de Truman Capote. Celui-ci raconta les deux assassins de l’extérieur alors qu’il s’était impliqué dans leur existence tandis que Carrère renonça à s’absenter en écrivant son livre à la première personne. Il faut le croire lorsqu’il assène que ce choix lui sauva la vie. C’est quand il rencontra Jean-Claude Romand que Carrère décida de ne plus écrire de … romans, mais de devenir le « narrateur du réel » en s’efforçant de parvenir à des personnages vrais a priori « hors d’atteinte ».

 

J’ai lu ce gros livre comme je lis les livres d’Emmanuel Carrère : à petites doses, en sirotant voluptueusement, en relisant. On peut évaluer la force d’un créateur à l’aune de son pouvoir d’attraction. Nous sommes servis : de Pierre Michon à Olivier Assayas, de Michel Houellebeck (auteur d’une magnifique contribution – c’est comme ça !) à Michel Déon, de Pascal Bonitzer à Nicole Garcia en passant par John Updike, c’est tout un aréopage de romanciers, de journalistes, de plasticiens, de cinéastes et d’universitaires qui sont partis, dans ce volumineux ouvrage, à la découverte du “ réel ” de cette personnalité hors norme de la littérature française.

 

Ce que j’apprécie particulièrement chez Emmanuel Carrère, c’est qu’il surgit toujours là où on ne l’attend pas, et d’originale manière. Comme sur la photo de couverture de ce livre. Devant un halo de lumière très étudié, un bourgeois – peut-être bobo – issu d’un milieu bien bourgeois s'est affublé d'un maillot informe et d'un haut de survet’ à deux balles.

 

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 Fasciné mais très lucide, Carrière a consacré un long article à notre banquier éborgneur pour le Guardian. Il fut le seul à remarquer – en tout cas à écrire – que l’homme ne transpire jamais (comme Aznavour qui avait appris à ne pas transpirer sur scène, ce que Brel trouvait aberrant), même s’il marche pendant trois heures en plein soleil sous les tropiques, mais surtout que son visage est double : le côté droit grave, sévère, jupitérien : le côté gauche cordial, optimiste, espiègle. C'est pourquoi son pouvoir de séduction, tel celui du joueur de flûte de Hamelin – “ L’attraper de rats ” dans la version originale, a quelque chose d’« effrayant ».

 

 

Est-ce par une sorte d’épuisement rimbaldien que Carrère décida, à moins de quarante ans, après avoir publié La classe de neige, de ne plus écrire de romans, avant de prendre à bras-le-corps, dans un combat mortifère, le destin de Jean-Claude Romand dans L’Adversaire, sa première œuvre de non fiction ? Un peu comme pour E.M. Forster (Route des IndesHowards End) qui décida, pour d’autres raisons, de ne plus écrire de romans vers l’âge de 40 ans. En tout cas, c’est bien la “ trame narrative ” qui a toujours été le souci primordial de cet auteur. Autre priorité, rendre évident ce qui ne l’est pas du tout, comme l’histoire de deux juges boiteux, promis aux plus belles destinées, et qui traient des dossiers de surendettement dans l’Isère (dans D’autres vies que les miennes, son livre préféré – et le mien aussi, ce qui tombe bien et me conforte. Je suis également heureux que sa musique préférée soit les Sonates de Scarlatti par Horowitz). Et puis aussi rendre limpide ce qui est opaque, en particulier grâce à un style sans aspérités, parfaitement fluide, celui de l’évangéliste Luc qu’il admire, un style qu’Orwell aurait qualifié de styleless style. En acceptant les limites consenties que le genre impose, comme avec L’Adversaire ou Limonov.

 

Pour affronter le réel de l'autre (l’Autre?), sans le dénigrer, comme l’a bien repéré dans ces pages Frank Wagner, il faut parvenir à une « figuration de soi au prisme de l’autre ». Grâce à Carrère, on comprend enfin que le mystère Romand réside dans ce fait inouï : derrière le faux Romand, il n’y a pas de vrai Romand (que l'on pourrait réécrire “ Derrière le faux roman, il n'y a pas de vrai roman ”). Dans ces zones limites, il ne faut pas hésiter non plus à se demander si l’on est fou lorsqu’on parle de fous. Alors on peut convaincre – dans un jeu dangereux, certes – que c’est comme ça et pas autrement (Paul Otchakovsky-Laurens). Que l’horreur, non seulement cohabite avec le terre à terre, mais qu’elle lui est contigüe, consubstantielle. Une fois qu’on a intériorisé cela, on s’en trouve, nous aussi lecteurs, enrichis à jamais, sauvés – plus ou moins – par la littérature. Parce que, comme l’écrit Ariane Geffard, le grand écrivain sait « parler à tous de façon singulière ». Il n’y a pas de vérité universelle qui transcende le réel (Émilie Brière) mais une vérité personnelle à laquelle chacun doit se tenir.

 

Quel bonhomme !

 

 

Faire effraction dans le réel. Paris : P.O.L., 2018.

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