Flicage des étudiants chez eux

Je reprends ici de larges extraits d'un article de Charlie Hebdo.

 

Covid : les risques de la télésurveillance à l’université, par Laure Daussy

 

Pour pouvoir passer des examens à distance en ces temps de Covid, plusieurs facs envisagent d’utiliser des logiciels de télésurveillance pour filmer les étudiants chez eux, une pratique prônée par le ministère de l’Enseignement supérieur lui-même. Au risque d’habituer des étudiants à toujours plus de surveillance.

 

 

L’étudiant doit installer un logiciel sur son ordinateur, puis il est photographié à intervalles réguliers ou même filmé, pour s’assurer qu’il ne triche pas. Parfois, il doit filmer aussi toute sa pièce avec son téléphone portable, dans ses moindres recoins, même sous son bureau, pour s’assurer que personne n’est présent à ses côtés ou qu’il n’a pas d’antisèche. Plus saugrenu : parfois il faut filmer derrière son oreille… Pour prouver qu’il n’y a pas d’oreillette.

 

Notons que c’est le gouvernement lui-même qui incité à se procurer ce type de logiciel. Sur le site du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, dans une partie consacrée à la crise du Covid, une fiche « Évaluer et surveiller à distance » indique  clairement que « les examens écrits nécessitent une télé-surveillance particulière qui permet de vérifier l’identité de l’étudiant et d’éviter les fraudes. Ils nécessitent donc un recours à des services de télésurveillance ». Le document recommande même une liste de logiciels : Proctorexam, Managexam, TestWe ou encore Evalbox.

 

 

Tous font leur promotion sur la fiche du ministère dans une sorte de surenchère de surveillance, depuis des « prises de vues simultanées sur l’étudiant (webcam+appli smartphone) » jusqu’à des« algorithmes d’analyse comportementale pour détecter les comportements suspicieux ». On découvre au passage quelques mots barbares : connaissiez-vous le « proctoring »? Rien à voir avec le proctologue, on vous rassure. Il s’agit d’une surveillance réalisée par un surveillant en chair et en os qui regarde la vidéo enregistrée par le logiciel. Le « recording » quand à lui, c’est enregistrement audio et vidéo et un contrôle humain à postériori. Comme ça vous avez appris quelque chose.

 

L’annonce des examens réalisé dans ces conditions a déjà suscité des remous parmi les étudiants. À Rennes 1, des étudiants ont commencé à s’y opposer, de même qu’à Lille. À Assas, une initiative d’un chargé de TD qui avait envisagé de réaliser un examen avec ce type de surveillance, demandant à ses élèves de garder leur webcam allumée mais aussi de lui laisser un accès total à leurs messageries privées a suscité une fronde de plusieurs étudiants, et l’enseignant a finalement changé de procédé.

 

 

Certaines facs utilisent pourtant ces systèmes de surveillance depuis longtemps. C’est le cas de l’université de Caen ou de Sorbonne université qui sont même citées par le ministère comme étant des « universités ressources », les plus en pointe sur le sujet. Elles utilisent le procédé pour l’enseignement à distance. «Cela permet à mes étudiants de ne pas se déplacer pour passer les examens, c’est un confort supplémentaire », explique Sabine Bottin-Rousseau, coordinatrice de l’Enseignement à Distance à la Sorbonne Université. Rien d’attentatoire aux liberté, assure-t-elle, si l’utilisation est « raisonnable ».  L’objectif étant que l’examen se déroule sans fraude.  « On est obligé pour que l’examen à distance se déroule dans les mêmes conditions que ceux qui le passent sur table ».

 

D’autres profs sont au contraire vent debout contre le procédé, d’autant plus que le procédé se généralise à cause du Covid. Un collectif d’universitaire a publié une tribune dans Libé, appelant les universitaires à «refuser en bloc ces dispositifs à la fois illégaux, onéreux, liberticides et immoraux ». « C’est l’intimité même des individus qui est violée, sans aucune garantie sur l’usage des données et des images, créant de dangereux précédents pour d’autres institutions ou entreprises tentées de contrôler leurs élèves ou leurs employés » dénoncent-ils.

 

Est-ce légal ou pas  ? C’est pour l’instant un vrai micmac. D’ailleurs, la Cnil, la Commission nationale de l’informatique et des libertés que nous avons contactée, n’a toujours pas pris de position sur le sujet.  Arthur Messaud, juriste et militant de la Quadrature du Net, assure de son côté que ces logiciels seraient illégaux. Ils le sont certainement s’ils utilisent la reconnaissance faciale.  L’article 9 du règlement général sur la protection des données (RGPD) interdit en effet tout traitement de données biométriques « aux fins d’identifier une personne physique de manière unique ». La question du consentement est à prendre en compte aussi. « Mais à partir du moment où ce sont des examens, c’est impossible d’obtenir un consentement libre », ajoute le juriste. « Le risque c’est surtout d’habituer des jeunes étudiants à être contrôlés par une machine, alors que derrière, il y a toute une industrie en faction, qui n’attend que ça pour développer toujours plus la surveillance », souligne la Quadrature.

 

Pour l’instant, inutile de crier à Big Brother, mais il ne faudrait pas trop s’habituer à ce que filmer derrière ses oreilles soit tout à fait normal. 

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