Carlos Ghosn et la Fluence

En avril 2012, j’ai publié sur mon blog un article sur le sabir atlantique dans la publicité consacrée aux voitures françaises.

En avril 2012, j’ai publié sur mon blog un article sur le sabir atlantique dans la publicité consacrée aux voitures françaises. À propos d’un modèle de chez Renault, j’écrivais ceci : « Je pense par exemple à la voiture 16 soupapes à 11990 euros (« scandaleusement accessible », hé oui, vous les ploucs pauvres, vous pourrez frimer avec votre 4/4 sur les parkings des hypermarchés !) fabriquée en Roumanie pour Renault, la (le ?) Duster. Alors, là, je me perds en conjectures. Le mot « dust » signifie poussière. Fort logiquement, « duster » signifie chiffon. Par extension, tablier de protection ou pulvérisateur. Où donc l’excellent Monsieur Carlos Ghosn (lui dont le nom est arabe, le prénom espagnol et qui jouit des trois nationalités française, libanaise et brésilienne) est-il allé chercher un nom de bagnole pareil ? »

 

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Je pense en effet que, par delà les stratégies commerciales propres à toute entreprise qui « va à l’international », comme on dit désormais, nous sommes dans les replis des fantasmes de Carlos Ghosn. Je viens de voir passer une Renault dont le nom est « Fluence ». Ce nom fait anglais, mais n’est pas de l’anglais. Je pense qu’il faut être à cheval sur 36 cultures, donc n’être vraiment inséré dans aucune, pour jouer de la sorte avec les mots, les concepts, les images. Le mot « fluence » – qui n’existe pas en français – connote éventuellement « influence », « flux ». Le vrai mot anglais est « fluency », associé à l’idée d’aisance dans l’élocution. « His fluency in English » : son aisance à s'exprimer en anglais.

Et s’il n’y avait que ce modèle ! L’histoire a peut-être commencé avec la Laguna (français « lagon, lagune », anglais « lagoon »). En espagnol, « laguna » signifie à la fois lagune et lacune, avec l’idée de faille : « una laguna tributaria » : une échappatoire fiscale ; « una laguna jurídica » : un vide juridique. En revanche, « laguna » fonctionne avec l'italien (le mot dérive de « lago » : lac).

Renault a également une voiture dont le nom est « Wind ». Le vent, j’imagine, car, prononcé différemment, cela peut également signifier un tournant.

Le modèle d’acculturation de référence est pour moi la Twingo. Ce mot ne signifie strictement rien dans aucune langue. Même en anglais, à part « Twin, go » : en avant le jumeau. Il faut considérer « Twingo » comme un mot triplement valise, comprenant deux mots anglais et un mot espagnol : twist, swing et tango. Pour ce qui est de « Kangoo », je ne vois guère qu’une abréviation de l’anglais « kangaroo », ce qui est assez idiot pour un utilitaire, même fabriqué en Argentine (salut Flins !).

Quand j’ai découvert le modèle « Captur », je me suis perdu en conjectures. Le mot n’existe nulle part ailleurs et a été forgé pour ce « crossover » (vocable qui ne signifie rien d’autre que croisement ; « a crossover bodice » est un corsage croisé).

La Clio avait un joli nom, mais je suis confondu par la Clio Estate. « Estate » a deux sens en anglais : celui de propriété, de domaine, par extension de fortune (« he left a large estate » : il a laissé une grosse fortune en héritage), et celui d’état au sens de rang (« the Third Estate » : le Tiers État). Ces dernières années, en anglais d’Angleterre, « estate car » signifiait ce qu’on appelait autrefois chez nous une commerciale ou une familiale, puis un break (mot qui n’a jamais existé en Angleterre dans cette acception), enfin un SW (pour « station wagon »). Alors, pourquoi pas SW, tellement plus Yankee ?

La Scenic me sort par les trous de nez. En anglais, « scenic » veut tout bêtement dire panoramique. « Scenic » n’existe pas en français. «Scénique» signifie relatif au théâtre (des jeux scéniques).

Je passe rapidement sur le/la « Spider », qui ne ressemble pas plus à une araignée qu’à une danseuse étoile, et sur le « Master ». Ici, Renault a fait aussi bien que l’université française qui a jeté à la poubelle ses maîtrises pour des masters, et je finis, pour rigoler, pour le fun donc, sur la Twizy. Ce dé à coudre électrique, assemblé en Espagne (ohé, Flins !) coûte 8 000 euros. Je ne sais absolument pas d’où vient ce mot (même si « tw » fait plutôt anglais) et ne sais s’il faut le prononcer « touisi », « touaillzi » ou « touisaille ». Les brochures qui la décrivent nous parlent de quatre finitions: la finition Urban, la finition Cargo, la finition color (avec l’ortographe étasunienne) et une finition haut de gamme baptisée Technic. Ce vocable n’existe pas dans la langue anglaise, qui connaît en revanche technique et technical.

Ce que je viens d'évoquer ne relève pas de la broutille. C’est la preuve du mépris dont la bourgeoisie transnationale gratifie les peuples.

Beware, Carlos, le people aura ta skin !

 

PS qui a à voir : Fabienne Pascaud, la patronne de Télérama, est habituellement douée d'une plume concise et précise. Dans sa chronique du numéro 3314, elle écrit que Handke est "un intranquille". Elle est allée chercher cette horreur dans un coin de sa tête colonisé par la culture du sabir. Le mot "unquiet" lui est venu spontanément à l'esprit (sûrement pas l'allemand "unruhig"). Le problème est qu'"unquiet" a un champ sémantique non négligeable : inquiet, tourmenté, troublé, agité. Des mots qui ne signifient pas exactement la même chose, donc qu'une plume fine n'emploie pas au petit bonheur la chance. Sauf si cette plume véhicule sans vergogne le sabir dominant.

 

 

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