Égorgé pour une maladresse

 Le mot « maladresse » peut surprendre mais je le justifierai en fin d’article.

 

 Samuel Paty, un père de famille de 47 ans, ancien étudiant à l’université Lyon 2, professeur d’histoire décrit comme «discret et bienveillant » et nullement islamophobe, a été égorgé car le contenu d’un de ses cours n’avait pas plus à des parents d’élèves musulmans. Je ne sais, au moment où j’écris ces lignes, si l’assassin a agi de sa propre gouverne ou s’il a été commandité par des parents.

 Cet assassinat, dont la logique est celle de la charia (reconnue de facto et de juredans plusieurs pays européens), fut d'une sauvagerie extrême. Un témoin a cru d'abord que la victime était un mannequin tellement la scène était violente. Avec un couteau très long et très aiguisé, l'assassin s'est acharné sur le professeur jusqu'à lui trancher la tête. Quelques minutes plus tard, il publia sur son compte Twitter un texte de revendication et une photo de la tête coupée (j'ai la photo et le tweet, pour ceux que cela intéresse).

 

Comme tous ses collègues, le professeur d’histoire avait à cœur d’enseigner le respect d’autrui, les valeurs de la République, la liberté d’expression au premier chef. Ce qu'il n'est pas possible de faire si on ne se plonge pas dans l’histoire de notre pays, donc dans l’actualité, mais aussi dans le droit, dans l’étude de ce qu’est la démocratie.

Ces valeurs sont en recul, attaquées à la fois par le capitalisme financier pour qui elles sont un obstacle à la bonne marche des affaires et par l’extrémisme islamiste – complice objectif ou pas – pour qui la France n’est pas une terre d’intégration mais un espace de mécréants à conquérir.

 L’école de la République, c’est la République. Et vice-versa. Cette réalité historique qui coule dans nos veines est déjà bien difficile à comprendre pour un Anglais ou un Allemand. Pour des esprits abreuvés de salafisme, c’est un état de fait inacceptable. Depuis une quarantaine d’années, la laïcité ne cesse de subir les coups de boutoir de parents d’élèves rigoristes. Des parents protestent contre l’arbre de Noël ou la galette des rois. On n’ose plus parler de « vacances de Pâques ». Des médecins complaisants accordent à des filles musulmanes des dispenses de piscine pour des raisons non médicales quand ils ne reconstituent pas des hymens. Des élèves boycottent des cours sur Voltaire ou Rousseau. On en a vu qui refusaient de jouer de la flûte. Et on ne se scandalise même plus que, dans telles banlieues parisiennes, des élèves juifs fuient l’école publique.

 

L’école de la République est donc attaquée soit de front – l’assassinat d’un enseignant étant, pour l’instant, l’exemple limite – soit dans les interstices que permettent la liberté et la démocratie française. J’en donne deux exemples vécus.

 J’étais membre d’un jury de thèse. Très bonne thèse, très bon candidat ayant travaillé sur un sujet n’ayant rien à voir avec la religion. Mention TB avec félicitations du jury. Comme il est d’usage un “ pot de thèse ” est offert par le nouveau docteur aux membres du jury et à ses proches ayant assisté à la soutenance. Comme boisson, il nous est offert un jus d’orange chimique.

 

— Moi au jeune docteur : « La coutume veut qu’il y ait du champagne. »

— Lui : « Je suis musulman ».

— Moi : « Moi pas, au revoir Monsieur. »

 

Je pensais être suivi par d’autres membres du jury. Ce ne fut pas le cas. Cette soutenance se passait il y a une vingtaine d’années.

 

Vers 2015, j’assiste à un goûter dans une école primaire. Je sais que 40% des élèves ne sont pas d’origine européenne. Or très peu de mères – disons musulmanes pour simplifier – sont présentes. Je m’en étonne auprès d’une institutrice qui m’explique qu’elles tournent les talons dès qu’elles voient des coupelles de bonbons Harribo sur les tables, cette chimie allemande confectionnée avec de la gelée de porc. Rien n’oblige ces femmes à consommer ces sucreries mais cette proximité leur est insupportable. L’institutrice me dit : «Nous sommes allés au bout des effort d’intégration. On ne pourra aller au-delà. »

 

Dès le lendemain du cours contesté, l'enseignant fut harcelé. Son numéro de téléphone fut rendu public par le père d'une élève musulmane qui n'était même pas l'élève de Samuel Paty mais qui avait entendu parler de ce qui s'était passé en classe.  Il signala les menaces qu’ils subissait à une hiérarchie qui lui demanda de ne pas faire de vagues. Il déposa plainte mais aucun procureur ne s'y intéressa (1). Le SNES réagit de manière mollassonne. Des enseignants de l’établissement prirent le parti des parents agresseurs. Avant de se déjuger et de condamner le “ meurtre barbare ”, la Grande Mosquée de Pantin relaya une prise de parole du Conseil des imams de France avant la décapitation. L’enseignant fut traité de « voyou» par des gens soutenus par le CCIF derrière lequel Mélenchon, Coquerel et Martinez avaient manifesté en 2019.

 Il n’y a malheureusement rien de neuf sous le soleil. En 2015, un professeur avait été suspendu quatre mois pour avoir montré les caricatures de Mahomet à ses élèves. Et puis, il y a les réflexes munichois d’aujourd’hui : la députée Modem des Yvelines estime que l’idée du professeur était « mauvaise ».

 Il faut bien s’interroger sur la personnalité de l’assassin. 18 ans, arrivé en France enfant, avec ses parents.  L'administration avait refusé à la famille le statut de réfugié mais la Cour nationale du droit d'asile avait cassé cette décision. Déjà connu de la police pour des petits faits de droit commun. Après trois ans de séjour, seulement,  dans notre pays. Ce jeune était perdu avant même de naître. Du pain béni pour les innéistes de droite qui établissent un rapport automatique entre immigration et délinquance. Sa famille a sûrement subi l’horrible guerre qui fit 120 000 victimes sur une population de 800 000 personnes, écrasée par un Poutine qui avait décidé de « buter les combattants jusque dans les chiottes ». Contrairement au postulat de Danton, on emporte toujours sa patrie à la semelle de ses souliers. Ceux qui, chez eux, ont vécu dans et par la violence, amènent très souvent la violence dans leurs bagages.

 Un mot sur la maladresse de l’enseignant martyr. Par prévenance, par gentillesse, l’enseignant  avait proposé aux élèves musulmans de quitter la classe au moment où il allait montrer des caricatures de Mahomet. C’était une double erreur qu'il avait immédiatement reconnue. D’abord, l’école de la République ne connaît pas d’élèves “ musulmans ”. Ensuite, il est interdit de faire sortir des élèves d’une classe. J'ose même me demander si ce cours avait été bien préparé. Comme l’ironie, la caricature est une thématique très difficile à enseigner. Il faut remonter le cours des siècles le plus loin possible, montrer par exemple ce que fut la caricature au temps de la Révolution française, expliquer Daumier, montrer des pages du Charivari, du Canard Enchaîné, pour enfin arriver à Charlie Hebdo. Faire ce travail, naturellement, avec tous les élèves, et constater alors comment ils réagissent. Il aurait fallu expliquer que les caricatures publiées par Charlie Hebdo n’étaient pas de Charlie Hebdo mais d’un organe de presse danois. Que des pays comme l’Algérie, qui ne connaissent pas une vraie liberté d’expression, s’étaient crus autorisés à affirmer le primat de la religion sur la société en ces termes : « Le ministère des Affaires étrangères algérien affirme : « Les égarements inqualifiables d'organes de presse ne sauraient absoudre les gouvernements, autorités judiciaires ou déontologiques des pays concernés d'une obligation de protection du caractère saint et inviolable des symboles des religions monothéistes révélées. » Il aurait pu également mentionner la complicité de grands groupes capitalistes dans ce bâillonnement de la liberté d’expression, le groupe suisse Nestlé  faisant publier à la une du quotidien Asharq al-Awsat une publicité précisant que son lait en poudre n'était « ni produit au Danemark, ni importé du Danemark ». Ou encore la chaîne Carrefour cessant de distribuer des produits danois dans les pays du Moyen-Orient où elle était implantée et installant des panneaux dans ses supermarchés et dans les rues de nombreuses villes arabes annonçant : « Chers Clients, Nous exprimons notre solidarité avec la communauté islamique égyptienne. Carrefour ne vend pas de produits danois ».

 Cette maladresse ne justifie en aucun cas la barbarie d’un acte qui dépasse l’« ensauvagement » auquel nous avions fini par nous habituer.

 

(1) Cette situation fait forcément penser au cas de Mila. Un jour, cette jeune fille de 16 ans insulte Mahomet. Elle reçoit en retour des horions et des menaces de mort par milliers. Refusant de s'excuser, elle est forcée de quitter son lycée sans obtenir le soutien des enseignants et de la hiérarchie de l'Éducation nationale. Elle quitte le lycée mais n'est admise dans aucun autre établissement public. Elle déménage et intègre un établissement privé. Á ce jour, son adresse est demeurée secrète. Dans un premier temps, le procureur avait entamé des poursuites contre elle. Face aux soutiens innombrables reçus par Mila, il se rétracta. 

Égorgé pour une maladresse

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.