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Billet de blog 19 avr. 2016

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"Le mystère Henri Pick" de David Foenkinos

David Foenkinos continue de faire entendre une petite musique qui, mine de rien, en dit long sur notre société. Dans la presqu’île de Crozon, vers la fin des terres bretonnes, un bibliothécaire recueille tous les livres refusés par les éditeurs. Sort du lot un livre exceptionnel écrit par un vendeur de pizzas du nom d’Henri Pick, mort deux ans auparavant et qui, selon sa veuve n’a jamais rien écrit à part, peut-être, la liste des commissions.

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David Foenkinos continue de faire entendre une petite musique qui, mine de rien, en dit long sur notre société. L’argumentaire de son nouveau roman est original et n’aurait sûrement pas été renié par le Borges de Pierre Ménard, auteur du Quichotte, pour qui le réel était « une forme de chaos régi par une vérité occulte » (Annick Louis), ou l’Oulipien Marcel Benabou (Pourquoi je n’ai écrit aucun de mes livres). Dans la presqu’île de Crozon, vers la fin des terres bretonnes, un bibliothécaire recueille tous les livres refusés par les éditeurs. Sort du lot un livre exceptionnel écrit par un vendeur de pizzas du nom d’Henri Pick, mort deux ans auparavant et qui, selon sa veuve n’a jamais rien écrit à part, peut-être, la liste des commissions. L’ouvrage devient un énorme phénomène littéraire jusqu’à ce qu’un chroniqueur, licencié par Le Figaro Littéraire, furète sérieusement dans cet étrange miracle.

Le tropisme qui caractérise peut-être le plus l’œuvre de Foenkinos, c’est le flottement perpétuel entre fiction, réalisme, réalité et réel. Son jeu sur ces catégories fonde son appréhension du monde. Ces hésitations peuvent déboucher sur des lieux communs : Berlin, « cette ville à la fois moderne et marquée par les cicatrices du passé ». Foenkinos ne chronique plus la littérature, mais le monde de la littérature, comme lorsqu’il narre cet épisode mille fois rapporté du ratage de Gallimard et de Gide refusant La Recherche du temps perdu. On peut aussi regrette ses maniérismes quand il impose au lecteur des notes infrapaginales qui servent à authentifier un récit qui n’a, évidemment, jamais besoin de l’être puisque nous sommes dans du roman. Par ailleurs, il use et abuse de l’intertextualité, sans qu’on sache toujours s’il s’agit d’une exigence de réalité ou d’une franche ironie. Ainsi, un de ses personnages « fut à l’origine de la publication de la publication du premier roman de Laurent Binet, HHhH, extraordinaire livre sur SS Heydrich ». Cela peut être franchement maladroit quand, par exemple, il oriente le travail du lecteur, son imaginaire, bref lorsqu'il travaille à sa place : « Si Magali avait connu Pasolini, elle aurait pu penser au film Théorème, à son héros qui fait vaciller les âmes par la simple puissance de sa présence fantomatique. » Ou quand il évoque Julliard, « le fameux [sic : anglicisme] éditeur qui avait publié Bonjour Tristesse » (pourquoi, allusion ostensible à des noms connus oblige, ne pas évoquer – autre exemple – Les Grandes familles de Maurice Druon ?).

Dans ce texte comme dans d’autres, l’ironie permet à Foenkinos de dénoncer gentiment. Ici, les codes, l’entre-soi et les magouilles du monde de l’édition. Comment ne pas sourire, mais aussi se scandaliser, quand un roman écrit par un pizzaiolo inculte devient, de manière parfaitement plausible, le phénomène littéraire du moment ? Le succès littéraire est aussi affaire de marketing, comme quand Foenkinos, par une double mise en abyme, se sert, lui qui est publié par Gallimard, de l’éditeur de chez Grasset Jean-Paul Enthoven ou de l’incontournable et prescripteur François Busnel qui traverse la moitié de la France pour interviewer la veuve de Pick pour son émission “ La Grande Librairie ” tandis que lui, Foenkinos, participera à cette même émission la veille de la sortie de son roman. C’est une des faiblesses du livre : ces figures médiatiques ne sont, justement, pas médiatisées par l’auteur ; elles sont importées telles qu’elles – leur image publique en tout cas – dans le texte. Quand le récit est branché sur le ou sur du réel, le style devient journalistique : « Sabine Richer, responsable de la région Touraine et férue de littérature américaine, parla du roman de Richard Brautigan qui était à l’origine de cette idée. » Lorsque Foenkinos passe de la fiction au réel, le récit cesse d’être pris en charge par le narrateur et l'est par une instance, une figure de l’auteur : « Pour l’instant, on le [l’enquêteur viré du Figaro Littéraire] retrouve dans une note de bas de page, mais bientôt, il aura une importance capitale dans cette histoire. » Un procédé moderne chez les grands romanciers anglais du XVIIIe siècle, mais un peu lourd en ce troisième millénaire. 

Malgré quelques réserves, il apparaît rapidement que ce roman donne du sens à ce qui semble être, de prime abord, de simples faits. Il dénonce les stratégies systémiques de l’illusion, l’industrie du fard, du faux, du falsifié. Du bourdonnement (le buzz). Si un grand éditeur publiait le catalogue d’Ikea, il le hisserait au niveau de Pouchkine, suggère Foenkinos qui, par ailleurs, dénonce la télé-réalité, le quart d’heure warholien dont nous sommes tous susceptibles d’être un jour la victime même si nous ne recherchons aucune célébrité. La domination de la forme sur le fond est désormais « totale ». Un roman se retrouve en tête de gondole dans les supermarchés parce qu’il a été « refusé 32 fois » et parce que Jack Lang a l’idée d’instaurer la « Journée des auteurs non publiés ». 

Rouche, l’enquêteur, est un vrai personnage de roman. Contrairement à Enthoven ou Nora, il n’existe pas dans la réalité. C’est lui qui va meubler les silences de cette civilisation du brouhaha et du paraître. C’est lui qui va déminer le monde piégeux où un Begbeider peut se permettre d’exister en livrant la chronique au titre racoleur “ Pick, c’est moi ”. Un faux événement a pu déstabiliser des êtres et une communauté, l’enquêteur remettra de l’ordre dans le chaos borgésien. Il n’y a pas de mystère Henri Pick car tout s’explique. 

PS : Mes autres notes de lecture consacrées à des livres de David Foenkinos :

Charlotte

Je vais mieux

Lennon

Paris : Gallimard, 2016

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