Mouloudji, 20 ans après

Né en 1922 à Paris, Marcel Mouloudji était le fils de Saïd Mouloudji, un Kabyle né en Algérie, et de la Bretonne Eugénie Roux. Il est décédé en 1994 à Neuilly-sur-Seine. À l’occasion des vingt ans de cette disparition, les éditions musicales Mercury viennent d’éditer un magnifique coffret de 300 chansons (13 CD) qui déroule la carrière si riche et attachante de ce créateur hors normes.

Né en 1922 à Paris, Marcel Mouloudji était le fils de Saïd Mouloudji, un Kabyle né en Algérie, et de la Bretonne Eugénie Roux. Il est décédé en 1994 à Neuilly-sur-Seine. À l’occasion des vingt ans de cette disparition, les éditions musicales Mercury viennent d’éditer un magnifique coffret de 300 chansons (13 CD) qui déroule la carrière si riche et attachante de ce créateur hors normes.

 

Mouloudji a connu une enfance très difficile : sa mère fut internée alors qu’il avait dix ans et il vécut dans une chambre de bonne avec son père et son frère. Adolescent, il rejoint les Faucons Rouges, un mouvement de jeunesse de gauche. Il restera toute sa vie marqué nettement à gauche, même s’il ne voulait pas se considérer comme un « chanteur engagé ». J’aurai l’occasion de le rencontrer une fois en 1974 à Amiens alors qu’il était venu chanter gracieusement pour des travailleurs en grève.

 

À 13 ans, il rencontre Sylvain Itkine, du groupe Octobre, puis Jean-Louis Barrault qui devient son protecteur. En 1936, il tient un rôle dans son premier film,La Guerre des gosses, première adaptation de La Guerre des boutons. À 16 ans, il connaît son premier vrai succès dans le film de Christian-Jaque Les Disparus de Saint-Agil) avec Eric von Stroheim et Michel Simon. Pendant la guerre, il vit dans la clandestinité et fréquente Sartre et Beauvoir, qui l’évoque à plusieurs reprises dans La Force de l’âge. À la Libération, il devient une figure marquante de Saint-Germain-des-Prés. Il se lance, pour des raisons – il faut bien le dire – alimentaires, dans la chanson, tout en continuant à tourner pour Christian-Jaque. Il obtient son premier grand succès en tant que chanteur en 1951 avec “ La Complainte des infidèles ”, extraite du film La Maison Bonnadieu de Carlo Rim. En 1952, il tient le premier rôle du film d’André Cayatte Nous sommes tous des assassins, un plaidoyer contre la peine de mort.

 

Mouloudji est un surdoué : il est l’auteur de la plupart de ses textes, de certaines musiques. À ses moments perdus, il peint remarquablement bien.

 

Il est l’ami de Prévert, de Boris Vian. En 1953, il crée “ Comme un petit coquelicot ”, que Raymond Asso a écrit pour lui. La chanson connaît un succès énorme. Elle est encore aujourd’hui reprise à tout va.

 

En 1954, à la fin de la guerre d’Indochine, Boris Vian écrit “ Le déserteur ”, qui se termine bizarrement pour une chanson pacifiste :

 

Si vous me poursuivez,

Prévenez vos gendarmes,

Que je possède une arme,

Et que je sais tirer

 

 

Un appel à la désertion, plus un appel au meurtre de gendarmes, c’est peut-être exagéré. Mouloudji conseille la version que l’on connaît et que Vian lui-même adoptera :

 

Si vous me poursuivez,

Prévenez vos gendarmes,

Que je n'aurai pas d'armes,

Et qu'ils pourront tirer

 

 

La France est en plein tropisme militaro-colonialiste puisque novembre de cette même année voit la Toussaint rouge, le début de la guerre d’Algérie. Chanter “ Le déserteur ” est un acte d’un courage rare (passible de dix ans d’emprisonnement).

 

Dès que Mouloudji s’approprie une chanson, elle est sienne à jamais. Un peu comme Yves Montand, Piaf et quelques très grands interprètes. Les chansons de Charles Trénet qu'il enregistre (“ Pauvre Georges André ”, “ En tournée ”, “ Les corbeaux ”, “ C'est le Rhône qui ronronne ”) deviennent “ mouloudjiennes ”. Tout comme “ Mon pote le gitan ” que Jacques Verrières avait composé suite à la disparition de son ami Django Reinhardt. On entend la nonchalance, la tendresse, une éternelle fêlure derrière le sourire. Avec lui, les feuilles mortes (quelle belle complicité avec Prévert !) sont encore plus mortes qu’avec les autres chanteurs : elles tombent avec l’infinie lenteur de la délicatesse del’amour envolé. En revanche, une « triste ritournelle » sera prise à contre-pied par la magie du verbe :

 

Écoutez la triste ritournelle

Des amants errants

En proie à leurs tourments

Parce qu’ils ont aimé

Des femmes infidèles

Qui les ont trompés

Ignominieusement

 

 

Au début des années soixante, la vague yé-yé fait du dégât. Mouloudji quitte Philips (qui joue la carte « djeuns ») pour Vogue, où il crée une cinquantaine de chansons. Il fonde son propre label où enregistrent Nicole Louvier et Graeme Allwright. Certains de ses textes jouent habilement de l’humour et de la dérision : “ Les Beatles de 40 ” (ici par les 4 Barbus), “ Tout fout l’camp ” :

 

Y a plus de vrais hommes

Y a plus de drapeau

Y a plus d'Afrique

Y a plus d'colonies

Y a plus d'bonniche

Plus d'savoir-faire

Plus d'tradition

Plus qu'des affaires

 

 

Durant toute sa carrière, Mouloudji aura servi les autres tout en restant subtilement lui-même. Enfant prodige au cinéma dans les années trente, il interprétera plusieurs chansons marquantes de films à succès : la “ Ballade en si bémol ” écrite par Sacha Guitry pour son film La vie d’un honnête homme (1953) avec Michel Simon dans un rôle savoureux de frères jumeaux, l’extraordinaire “ Un jour, tu verras ”, paroles de lui-même, musique de Georges Van Parys, pour le film Secrets d’alcôve (film à sketchs de 1954 avec Jeanne Moreau, Vittorio de Sica et … Mouloudji), “ Si tu m’aimais ”, paroles de René Clair, pour le film Les grandes manœuvres du même René Clair en 1955, “ La complainte de la butte ” (paroles de Jean Renoir pour son film French Cancan. Mouloudji chanta Boris Vian : outre “ Le déserteur ”, “ J’suis snob ”, “ Valse jaune ” (iciavec Stéphane Grapelli). Il chanta François Sagan (“ Les jours perdus ”), Léo Ferré, avec qui il écrivit “ Le cirque ”, “ La jeune fille à la frange ”, Rue de Crimée ” et “ Cache-cache ”. Outre Prévert, il chanta Bruant (“ Le chat noir ”), Bernard Dimey (“ Un soir au Gerpil ”), la chanson “ Barbara ” et la chanteuse Barbara (le très poignant “ Dis quand reviendras-tu ? ”). Il fut proche de génies de la musique comme Van Parys, Crolla, Legrand.

 

Il envisageait de rééditer ses œuvres sur CD mais la maladie l’en empêcha. Il mourut le 14 juin 1994. Il est enterré au Père-Lachaise.

 

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 Ici, un entretien avec deux des enfants de Mouloudji.

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