Retraduire 1984

 

Les lecteurs de ce blog savent que je ne suis pas du genre conservateur. Sauf lorsqu’il s’agit de conserver ce qui est bon. Non à l’obsolescence programmée ! 

 

 

George Orwell est donc entré dans La Pléiade. Sous l’autorité de Philippe Jaworski, un grand traducteur, apprécié et respecté dans l’anglistique française. Mais en cette occasion, peut-être parce qu’il a voulu trop bien faire, celui-ci s’est parfois fourvoyé.

 

1984 a été traduit une première fois en français en 1950 par une institutrice et traductrice martiniquaise, Amélie Audiberti, l’épouse du dramaturge Jacques Audiberti. Elle forgea plusieurs néologismes qui, de par son intuition, sont passés dans la langue française. Le plus connu étant “ novlangue ” (newspeak) qu’elle utilisera logiquement au féminin contre d’autres utilisateurs qui masculiniseront le mot langue. Le terme de novlangue est largement sorti du petit monde des spécialistes d’Orwell. Chacun a une idée de ce qu’il recouvre, donne un sens à ce terme, même sans avoir lu 1984. Dans l’actualité récente, l’utilisation de ce vocable a reçu de vrais coups de fouet. Grâce, en particulier, à Donald Trump, ou au président de la République française, à sa manière un peu perverse. Ainsi les conseillers de Trump, qui voient des foules devant leur héros alors qu’il y a trois pelés et un tondus, ont admis l’existence de “ faits alternatifs ” lorsqu’ils décrivent un monde parallèle. Quant au banquier éborgneur,  son mensonge est consubstantiel à, nourri par, sa structuration du “ en même temps ”. Je doute que le “ néoparle ” de Jaworski, ou encore le “néoparler ” de la traduction de Josée Kamoun de 1918 (que je n’ai pas lue mais qui est très critiquée) s’imposent face à la trouvaille originale.

 

 

Le coup de génie d’Audiberti sera de garder “ Big Brother ” sans, surtout, le traduire en “ Grand Frère ”, ce que feront – ce qui était leur droit le plus strict – les traducteurs allemands ou espagnols. Jaworski a adopté une position rigide : « Je suis traducteur, donc je traduit ». Fort bien, mais on ne traduit pas toujours. Ou alors on traduit “ UNESCO ” ou “ Pravda ”. Il ne sert à rien de tenter de forger “ Grand Frère” alors que des dizaines de millions de francophones comprennent et utilisent “ Big Brother ”. Et j’ajouterai que le monde de 1984 étant un monde décalé où les horloges sonnent 13 heures, il est bien plus terrifiant – pour ne pas dire terrorisant – pour un francophone d’utiliser “ Big Brother ” que “ Grand Frère” qui fait sympa et protecteur.

  

Deux linguistes toulousaines, Anne Le Draoulec et Marie-Paule Perry-Woodley, ont repéré, dans le droit fil du point Godwin, un point Orwell, qu’elles ont défini ainsi : « Plus une discussion sur la langue dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant la novlangue ou George Orwell s’approche de 1 ».

 

Quant à Amélie Audibert, elle mourra à 89 ans, dans la plus grande discrétion, après avoir traduit Asimov, Elizabeth Bowen, John Wyndham et de nombreux autres. Elle n’aura reçu aucune reconnaissance de son très bon travail autour de Nineteen Eighty-Four.

 

Retraduire 1984

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