André Gardies. Blanche, châtelaine du Gévaudan

Comme je le disais il y a peu à la personne qui est la plus proche d’André Gardies, il est une crème d’homme qui aime les gens. La quête de l’humain, de l’humanité chez Gardies, a ceci de touchant que, bien que franchement ancrée dans le passé, elle n’a rien de bisounours car elle est attentive aux fêlures, aux décalages, aux attentes, aux frustrations qui structurent nos vies présentes et futures.

 

Un jeune écrivain qui n’est pas le plus recensé de France obtient un statut d’auteur en résidence dans un château de la Lozère qu’il a connu de loin lorsqu’il était enfant. Il réalise  ainsi une double fantasme : il est payé pour écrire et il devient en quelque sorte le personnage principal de son propre récit dans un lieu romanesque.

 

Comme souvent, tout est décalé chez Gardies. On roule en 2 CV, les employées de maison sont des “servantes ” (qui disent “ que Monsieur m’excuse ”) et on va aux champignons. Mais le récit va tourner autour de la relation très originale qui s’établit non sans peine entre le romancier trentenaire et la sémillante comtesse quinquagénaire. Ils deviendront amants (pardon : ielles deviendront amant.e.s ; pas d’affolement, André n’a pas succombé aux horreurs de l’écriture inclusive !) après des hésitations, des tensions, des retours au vouvoiement, des prises de distance. La comtesse s’appelle Blanche Maufroid. On ne saurait attendre trop d’ardeur débridée, de feu ravageur, chez une personne dont le nom suggère une étendue de neige hostile. Quant à Paul Fréval, c’est une autre que la comtesse qui jouira en fin de récit de son frais vallon.

 

 En Lozère, la vie de la comtesse a retrouvé du sens avec le combat – sûrement d’arrière-garde – qu’elle mène contre les éoliennes. J’ai regretté que l’auteur n’exploite pas davantage ce filon car cela lui aurait permis de donner plus de relief aux personnages secondaires, aux acteurs de la vraie vie. Cela dit, le procès est instruit : “ Elle m’a démontré que le réseau hydrographique, les sources, les nappes phréatiques, seraient bouleversés. Que les tourbières s’assècheraient. Que les microclimats en seraient modifiés. Et puis encore la pollution sonore, les ondes néfastes, le danger que représentent les éoliennes abandonnées ou en panne avec leurs énormes pales qui pourraient se détacher. Et le pire, a-t-elle martelé, sous prétexte d’écologie, c’est la recherche du profit qui commande. ” J'ajoute qu'une éolienne c'est 15 000 tonnes de béton et de ferraille qu'on sera incapable de déterrer et de démanteler.

 

Cette analyse, Gardies la place dans un journal intime que tient le romancier tout au long du récit. Je dirai que, autant André s’était remarquablement acquitté de récits seconds dans d’autres livres, autant cette fois-ci il ne m’a pas convaincu. D’abord, ce journal est rédigé dans un style académique quasi parfait. Plus pur encore que celui du Journal de Claudel ! Si ce journal avait été intégré dans le récit premier, celui-ci aurait gagné en vérisimilitude, en dynamique. Ou alors il fallait pousser la logique jusqu’au bout et donner aussi la parole à la comtesse car c’est bien elle le personnage principal de ce roman dont elle est la colonne vertébrale. Ce n’est pas Paul Fréval à l’idiosyncrasie somme toute plus classique.

 

J’ai toujours énormément aimé le style d’André Gardies, un humaniste qui met son style au service de son prochain, en l’observant du dedans et du dehors et en lui donnant toujours raison ou ses raisons : “ Depuis deux ou trois hivers, Blanche Maufroid se sent gagnée par l’accablement des jours monotones et sombres comme si l’énergie qu’avait forgé et entretenu sa vie parisienne s’étiolait. ” Ou encore : “ Il sait qu’il faut laisser aux mots le temps de prendre forme, de monter, de franchir le mur du silence. C’est si fragile une douleur qui tente de se formuler, si craintive aussi quand elle sent le moindre danger et – comme la tortue –  rentre sa tête à l’abri de la carapace. ”

 

 

Pour ceux qui ne connaissent pas André Gardies de visu (ou de auditu), je leur conseille d’écouter cet entretien récent à la radio FM Plus (https://www.radiofmplus.org/arret-aux-pages-gardies/).

 

Blanche, châtelaine du Gévaudan, est le 11ème roman d’André Gardies. En 18 ans.

 

 TDO Éditions, 2020

 

 

Note de lecture 190

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