Bernard Jomier
Sénateur écologiste (apparenté PS) de Paris, médecin généraliste
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Billet de blog 13 juin 2014

Comme un besoin de réalisme

Autant le dire tout de suite : nous sommes fatigués de la politique des éléments de langage. Envolées lyriques pour gagner à gauche et gouverner à droite, tribunes sans lendemain pour exister dans la presse, assèchement des idées par leur exploitation marketing : la parole du personnel politique est gravement dévaluée.

Bernard Jomier
Sénateur écologiste (apparenté PS) de Paris, médecin généraliste
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Autant le dire tout de suite : nous sommes fatigués de la politique des éléments de langage. Envolées lyriques pour gagner à gauche et gouverner à droite, tribunes sans lendemain pour exister dans la presse, assèchement des idées par leur exploitation marketing : la parole du personnel politique est gravement dévaluée. Après le revers électoral historique de la gauche aux Municipales, après notre sortie en embardée du gouvernement, après surtout l'ancrage du vote FN aux Européennes, nous ne pouvons plus détourner le regard. Nous faisons face à une défiance citoyenne sans précédent. Et malgré un retour rassurant à son niveau nominal, l'écologie politique ne sort pas grande gagnante de cette séquence politique. Un espace politique est ouvert et nous ne l'occupons pas vraiment, par manque de réalisme. L'écologie des solutions, profondément radicale et résolument réformiste, semblait pourtant tracer quelques pistes d'avenir.

** *

L'épisode hollandien n'est pas à la hauteur de nos attentes, mais surtout pas au niveau des défis sociaux, de la transition écologique à conduire, des réformes économiques à construire. La parole présidentielle flottante, même renforcée par un Valls communicant, désabuse, désagrège, détruit. La violence du quotidien et les stigmates de la crise sur nos territoires, les mille vexations imposées aux gens de peu ont envoyé au cimetière de la vacuité ses effets d'annonce et ses bons mots. Hollande s'impose de mois en mois comme un Schröder made in France. La politique ne peut se résumer à des chiffres et des courbes. Elle doit mettre en acte et en chantier des ambitions, au risque sinon de la désespérance. Quid de la jeunesse ? Des quartiers populaires ? De la lutte contre la financiarisation de nos vies ? Des réformes d'égalité réelle ? De la transition écologique ? De la réorientation politique de l’Europe ?

Les citoyens sont nombreux à fuir ce système représentatif ou à s'en servir comme d'un gueuloir, en espérant qu'un moment de vérité en naisse. Les dernières consultations électorales révèlent un pays déboussolé, en colère, cédant de plus en plus à des logiques de rejet et de haine. L'urgence écologique, économique et sociale n'a pas mobilisé le corps social ; elle l'a tétanisé, crispé, diffracté. Les marchands de révolution-pour-demain n'y peuvent rien : la force des faibles qui constatent l'inanité de leurs voix reste souvent la fuite ou l'infra-politique. Face à cela, les gestionnaires sans horizon du PS et de l'UMP, alternativement en déroute, avancent sur leur erre. Le moteur intellectuel de leur gros tanker est coupé depuis bien longtemps, mais il continue d'avancer.

Dans ce paysage politique sans solution, la société craque et renâcle. Les comportements individualistes prédominent. Les débats « sociétaux » divisent le pays. On s'accroche aux territoires familiers comme aux derniers ilots de stabilité : les limites d'une cité pour un adolescent de banlieue, le département ou la région pour d'autres, les frontières nationales qui donnent l'illusion de protéger. Dans un monde d'incertitudes quotidiennes, la tentation est grande d'exiger que plus rien ne bouge. Or, la nécessité et l'urgence de grandes réformes n'ont jamais été aussi grandes.

L'ancrage d'un certain nombre d'entre nous dans les quartiers populaires, dans les banlieues où vivent une majorité de français, dans les zones péri-urbaines qui concentrent les difficultés, nous oblige à parler vrai. Le statu quo gestionnaire n'est plus possible. La fable républicaine trouve de moins en moins d'écho. Un seul exemple, mais le plus emblématique peut-être : l'Education Nationale. Malgré un des budgets les plus importants, malgré la mobilisation d'enseignants mal payés, l'école française est une des plus inégalitaires des pays de l'OCDE. Ainsi, par conservatisme, par absence d'innovation et de réponses aux situations nouvelles, la gauche a petit-à-petit abandonné celles et ceux qui ont le plus besoin d'une politique d'égalité. Qu'en est-il des écologistes ? Souvent élus par les CSP+ (et par un électorat qui vieillit), tout en gardant une image d'alternatifs, nous avons eu du mal à convaincre des couches plus populaires. C'est pourtant en partie chose faite après plusieurs décennies de travail et l'accueil de nouvelles générations de militants. Et si la transition écologique reste une nécessité à défendre, nous devons savoir la lier systématiquement à la justice sociale, à la lutte contre la rente qui obère notre avenir, à l'amélioration immédiate des conditions de vie (précarité énergétique, alimentation, qualité de l'air, transports). Sans cela, nous ne serons pas entendus et nous laisserons le Front National progresser sur nos territoires. Les écologistes doivent être ceux qui répondent à la double urgence environnementale et sociale par des mesures immédiates visibles et des investissements ambitieux qui dessinent une sortie de crise dont la plus grande intégration politique de l'Europe est la clé de voute.

Car on a pu le constater, à l'encontre des prophéties de gauchistes inopérants, l'échec du Parti Socialiste n'a pas ouvert mécaniquement un espace politique à sa gauche. Face à lui, les tribuns pérorent mais ne proposent comme solution que l'avènement de leur propre impuissance. La gauche autoproclamée radicale ratiocine, rivalise de postures et finalement d’inefficacité. En France, l'offre politique et intellectuelle semble bien faible. Et les Français ne suivent pas. Entre une social- démocratie à bout d'idées et de courage dès le début de la mandature, un Front de Gauche qui se révèle en cartel électoral sans cohérence et une extrême gauche empaillée, EELV aurait une occasion d'imposer l'écologie politique dans l'opinion comme condition d'un avenir meilleur. Pourtant, nous en sommes encore loin.

Comment réaliser ce grand dessein écologiste dans une Ve République, née d'un putsch, qui ne permet pas de construire une démocratie apaisée ? Notre régime oblige à la compacité, à l'alignement, à l'hégémonie ; c'est-à-dire à la lutte politique violente pour le contrôle total d'un appareil institutionnel (Etat, parti, syndicat...). La construction pluraliste des majorités est rendue impossible. Notre culture politique nationale est polémogène : l'affrontement est la règle, le compromis une excentricité. Nous avons pourtant près de nous, au Parlement européen, un modèle de régulation de la concurrence politique vers plus de coopération. C'est aussi pour cela qu'il faut être résolument européen : pour déborder notre carcan gaullien et donner de l'air à la politique française.

La lutte pour la démocratie européenne et contre les souverainismes racornis est liée à notre nécessité de changer de régime. Nous ne pourrons rien construire en France sans être radicalement fédéralistes, nous ne pourrons transformer l'Europe qu'en exigeant une refonte de la démocratie française. Nous devons affronter sans fard les eurosceptiques de gauche comme de droite, parmi lesquels se cachent en réalité bien souvent des nationalistes et toujours des adeptes d'une politique autoritaire, fiers de leur bonapartisme. Pour ce faire, nous devons de nouveau exiger l'émergence d'une VIe République, comme condition indispensable de la transformation politique. Sans changer cette règle du jeu constitutionnel, nous serons toujours victimes de la maladie du présidentialisme français et de la violence du scrutin majoritaire.

Pour de bonnes raisons d'urgence électorale et de très mauvaises de calcul interne, nous n'avons ainsi jamais tiré collectivement le bilan de l'élection présidentielle. Pas plus que nous n'avons encore analysé à froid (avec toutes les conséquences doctrinales et organisationnelles que cela

implique) notre participation au gouvernement - et les conditions de notre sortie. Nous ne pourrons plus longtemps échapper à ce retour d'expérience, au risque de nous déconnecter de notre électorat. Sans goût pour la flagellation, la cuisine interne ou la distribution de bons et mauvais points, il faut simplement pouvoir regarder ce qui fonctionne, ce qui échoue, ce qui touche les citoyen-ne-s, ce qui nous laisse à côté de leurs urgences. Présidentielles et participation/sortie gouvernementale ont d'ailleurs fait exploser nos petites chapelles et provoqué des remous dans l'ensemble des intelligences du parti. Loin des postures et des agencements tactiques, nous devons construire tranquillement un après 2012-2014.

Peu d'entre nous imaginent revenir à une formation contestataire et ultra-minoritaire. Or, rester un parti de gouvernement hors du gouvernement impose quelques exigences. D’abord une direction politique stratège capable de mettre les questions écologiques et européennes au centre du débat. Emmanuelle Cosse, si elle s’émancipe des logiques d’appareil, peut incarner cette impulsion nouvelle, être celle qui permet de renouveler nos propositions en direction des citoyen-ne-s, de repenser les cadres de nos actions et nos modes de militance.

Sans trop anticiper sur un nécessaire débat collectif, nous n'étions pas toujours prêts à exercer ou briguer le pouvoir. Il nous a rapidement manqué des réseaux, des leviers d'action, des relais d'opinion, des plumes et des bastions. Face à un PS sans imagination qui continue de rassembler quelques confiants en son costume gestionnaire, nous devons renforcer notre offre politique, la renouveler et trouver d'autres façons de la présenter. Nous avons ces prochains mois l'occasion de reconstruire une force et des propositions écologistes qui s'appuient sur des territoires, sur des situations sociales concrètes, sur la connaissance des élu-e-s et des militants de terrain, sur des réseaux à retisser. Nous aurons besoin de former de nouveaux cadres pour exercer des responsabilités. Nous devrons aussi interroger nos dogmes, accueillir les innovations intellectuelles et abandonner les outils obsolètes pour faire place à des modes de militance plus pertinents. Nous devrons plus que jamais rassembler les écologistes.

Nous saurons ainsi regarder avec confiance et sans tabous les échéances à venir. Notre représentation politique souffre de candidatures présidentielles qui reflètent plus nos limites que nos forces. Allons-nous encore tous les 5 ans passer 2 années à faire oublier un score anecdotique ? Il nous faut desserrer le carcan de la Vème république pour ne plus indexer notre représentation sur cette élection, mais sur notre poids dans le camp du progrès mesuré à l’aune de primaires.

Justement représentés, efficacement rassemblés avec la gauche et tous ceux qui n’espèrent rien de la

droite, nous aurons alors la force pour ne pas laisser conservatisme et extrémisme envahir la France. Mais disons-le clairement : la victoire de 2017 ne pourra pas se construire si nous ne sommes pas prêts, dès aujourd’hui, à engager un nouveau dialogue avec les forces politiques, les associations, les intellectuels, les activistes pour construire une plate-forme d’actions et de propositions résolument fédéraliste, écologiste et démocrate.

Ce gouvernement là n’est pas le notre. Mais renoncer au travail politique de construction d’une nouvelle majorité et d'un nouveau cap avec le PS d’ici 2017, c’est donner les clefs du pouvoir à la droite.

Notre grande réussite lors des dernières municipales est bien entendu l'élection d'Eric Piolle comme maire de Grenoble. Elle ne tient pas, contrairement au credo souvent répété, à la seule alliance entre deux formations nationales à la gauche du PS (EELV/PG). La victoire de la liste est bien plus riche d'enseignements que cela. Elle tient à un certain nombre de facteurs qui peuvent constituer un modèle pour nos actions futures. Les formations politiques réunies ne se présentaient pas en simple cartel national mais sur un projet cohérent et situé. Elles étaient issues de traditions militantes et d'histoires de luttes anciennes et vivaces dans la ville. Elles ont inclus des citoyen-ne-s non encartés et l'ouverture n'était pas que d'affichage. Elles répondaient aux besoins des habitants en prenant en compte celles et ceux du centre-ville mais également des périphéries. Elles faisaient face à un candidat PS qui s'est révélé désastreux. Enfin, elles n'ont pas eu de mal à faire le choix de la simplification et de la pédagogie en construisant leur campagne autour de la figure d'Eric Piolle. Les citoyen-ne-s ont ainsi été convaincu-e-s qu'il pouvait être leur maire. Ecologiste radical, venu du monde de l'entreprise, catholique humaniste, avec une histoire personnelle forte, Eric Piolle a su rassembler et construire une majorité.

Rassemblement, ouverture, renouvellement, simplification, pédagogie : la « leçon de Grenoble » n'est pas un petit arrangement d'appareils mais une grande aventure citoyenne et pragmatique dont nous avons tous besoin.

***

Face à une société ambivalente à notre égard, qui sait avoir besoin des solutions écologistes mais peine pourtant à nous faire confiance, il n'est plus temps de se payer de mots. Nous devons cesser les postures politiciennes et reconstruire un répertoire doctrinal, des réseaux de soutien, des outils

militants. Nous devons également nous faire confiance et ne plus nous déterminer en interne comme en externe par nos seuls choix d'alliance. Mus par la dialectique d'un réformisme radical, nous pourrons sereinement et collectivement renouveler l'écologie politique si nous savons la rendre désirable, audible et autonome.

Notre besoin de réalisme est immense.

Premiers signataires

Hervé Abderrahman, Aline Archimbaud, Jean Artigues, Marius Basty, Mehdy Belabbas, Sybille Bernard, Saïd Berrahal, Françoise Diehlmann, Philippe Debruyne, Guillaume Fillon, Nadja Flank, Edouard Gaudot, Claire Guichet, Florence Herrero, Pierre Japhet, Bernard Jomier, Gérald Kauffer, Mamadou Keita, Fatoumata Koné, Pierre Lauret, Jean Leclercq, Dan Lert, Randa Massot, Aminata Niakate, Quentin Picquenot, David Revelin, Emmanuel Rivier, Aurélie Solans, Anne Souyris, Claude Taleb, Eric Thebault, Alice Timsit, Olivier Toche, Amigo Yonkeu

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