Les gilets jaunes et la quête de résonance publié par L'Humanité (12/12/18)

La résonance comme élément moteur d'une dynamique d'un soulèvement inédit et hors du commun.

Les Gilets jaunes ou la quête de la résonance ?

 

À entendre les divers débats concernant les gilets jaunes, le mouvement n’aurait pour finalité que des motivations économiques, financières ou fonctionnelles et pratiques. Le terme « concret » est souvent évoqué quant à leurs revendications. Un des aspects pourtant fondamental semble avoir été occulté, celui de la résonance que théorise le sociologue Hartmut Rosa dans son ouvrage, Résonance : une sociologie de la relation au Monde. En effet nombreux sont les gilets jaunes qui font valoir dans leurs prises de parole les satisfactions qu’ils éprouvent dans les expériences singulières, uniques de relations sociales résonantes par lesquelles ils s’atteignent, se construisent, se renforcent mutuellement et se répondent. Le gilet est un moyen de reconnaissance mais aussi une façon de sentir connecté et en résonance avec les autres. Bien que fragmenté et diffus, différent selon chacun des territoires concernés, ce mouvement résonne à l’échelle nationale voir globale, il se propage comme une épidémie. Son caractère viral est en grande partie lié au fait que les gilets dans cette expérience éprouvent en paraphrasant Hartmut Rosa leur capacité à atteindre et à faire bouger quelque chose et donc à agir sur le monde, de faire chacun à leur échelle l’expérience d’une capacité de mise en forme commune.

En cela les gilets jaunes vivent une renaissance. Pauvres en monde ou dépourvus de monde, pour la plupart oubliés des politiques et des économistes, assignés à des espaces en déshérence, urbains ou ruraux, ils ont dans l’expérience de l’interaction née d’un tel processus, le sentiment d’être enfin au monde. Et ce sentiment compte de fait tout autant sinon plus que les résultats concrets escomptés. D’où sans doute la difficulté de la représentativité qui par nécessité organisationnelle risque de réduire l’efficacité personnelle de l’action aux seules motivations économiques. L’efficacité personnelle d’agir sur le monde et de faire bouger « quelque chose » est l’un des motifs au cœur de ce mouvement. Ce quelque chose ne peut être nommé car il désigne une aspiration autre que celle du monde qui nous est offert. Il traduit un besoin de résonance, d’être non pas écouté mais d’obtenir « quelque chose » en atteignant quelqu'un avec qui l’on peut établir des relations de confiance et non de défiance et qui montre un intérêt authentique à cette expression d’une colère sourde et inédite. Toucher en l’autre une corde vibrante et sensible est l’une des attentes du mouvement. La froideur technocratique de l’exercice du pouvoir actuel est l’un des éléments de la rupture profonde du lien entre celui-ci et le peuple dont Macron fait les frais et auquel il a largement contribué par son attitude hautaine. La dimension sensible et relationnelle est au cœur de ce mouvement. Ces personnes témoignent de l’importance des relations sociales qu’elles ont découvertes dans les interactions ( avec le public sur les péages et les ronds-points) mais aussi comme on peut l’entendre, de la relation au monde. Ils refusent un destin qui soit décidé en haut lieu et qui ne propose qu’un monde marchand réifié et fait de relations muettes, abstraites, froides et non résonantes .

Cette aspiration à des relations résonantes rencontre en partie le projet au cœur de l’écologie, c’est-à-dire en finir avec la discontinuité croissante entre l’homme et son environnement, en finir avec les ravages d’une modernité aveugle et au monde et aux lieux  où se tissent des manières de faire mondes autres que celles qui sont programmées et planifiées par les gestionnaires et les pouvoirs publics et privés.

  1. Kalaora ( EHESS, Anthropologue)

 

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