Le jardin de la honte

Au coeur de Paris dans le 18ème arrondissement, suite aux expulsions récurrentes des consommateurs de Crack , de la Porte de la Chapelle et de Stalingrad, l'Etat organise une zone de non droit dans le jardin d'Éole, au mépris des riverains de quartiers en souffrance.

                                                                              Éole, le jardin de la honte

 Michel Corajoud (1937-2014) fut un paysagiste renommé, créateur de plusieurs parcs dans Paris et sa périphérie. Il est notamment l’auteur du Jardin d’Éole qu’il voulait voir devenir un des lieux exemplaires de la mixité et du bien vivre ensemble. Ce parc de 4,2 ha, qui a vu le jour en 2005, était très attendu dans un quartier dense où les espaces verts étaient quasi inexistants. Il fut édifié sur des terrains reconquis sur des emprises SNCF qui jouxtent le 18e et le 19e.

Dans l’esprit de son concepteur, il n’était pas question de faire une œuvre paysagère au sens esthétique du terme, il voulait créer des espaces différenciés pour toutes les tranches d’âge, pour toutes les populations et qui soient appropriables pour les uns et les autres. Dans son esprit, Éole devait être le parc de nouvelle génération intégrant à la fois la démarche écologique, environnementale et la demande sociale.

Une concertation étroite avec les riverains eut lieu afin de prendre en compte la diversité des usagers et des populations aux origines culturelles multiples. Comme il le disait, il s’agissait de créer un parc d’usage, de divertissement et de détente plutôt qu’un parc à regarder. Le zonage et le découpage de l’espace furent pensés de manière à permettre des activités plurielles et variées - aires de jeux pour les tout-petits ; pour les jeux de balles, esplanade pour la promenade, terrains de sport, accessibilité pour les personnes à mobilité réduite ; fontaines à eau pour les personnes en fauteuil roulant, accueil du public. Concernant la gouvernance, il militait pour un rôle accru des Agents de l’accueil et de surveillance et une forte implication des jardiniers. À cette fin trois zones distinctes furent crées, des espaces d’opportunité, des espaces de jeux, une aire de repos plantée.

Le parc d’Éole se voulait emblématique d’un lieu de vie dont la vocation était de rendre possible la mixité sociale et culturelle. Le projet était politique tout autant que paysager. Aujourd’hui ce parc est devenu un ghetto de toxicomanes et de réfugiés. Suite à leur expulsion de la colline du crack, ces derniers occupent toute sa partie nord, à savoir l’aire de détente et de repos.

Cet espace est une zone de non-droit, de trafic, de vols, d’agression sexuelle, une réserve non plus de nature, mais de zombies dignes des meilleures séries de fiction catastrophique. La mairie du 18e dépassée par la tournure prise par les événements se résigne à l’occupation de la partie nord, considérant que les usagers peuvent se replier sur la zone sud du parc. Elle avalise l’idée de la sanctuarisation des drogués sur la moitié du parc en dépit de tout bon sens comme s’il y avait une frontière étanche entre ses différents espaces. Les toxicomanes  circulent au milieu des petits enfants et des adolescents au risque de leur fournir la drogue (voir photos jointes). Ils font leur cuisine (la préparation du crack) aux yeux et au vu de tous. Les surveillants de la Mairie et des Espaces verts, impuissants, tentent d’empêcher leur circulation dans les aires de jeux et ils ne peuvent qu’enregistrer les plaintes des familles sans leur apporter de réponses. Outre les toxicomanes, des réfugiés trainent leur vie dans les allées du parc, viennent pour se laver (et parfois faire leurs besoins) aux fontaines, ils sont les proies faciles dans leur désespérance des toxicos qui afin de les rendre dépendants leur fournissent gratuitement la came. La police, elle, se proclame impuissante face à l’ampleur du phénomène et du nombre de toxicos (une centaine). Les élus font des réunions sur le sujet, mais n’agissent pas, se défaussant de leur responsabilité sur l’État et la police nationale qui dit ne pouvoir intervenir sans l’aval de la préfecture.

Le jardin d’Éole est devenu le jardin de la honte. Corajoud décédé en 2014 ne reconnaîtrait plus son enfant. Déjà en 2013 dans une interview avec la journaliste Marie-Anne Kleiber, il lançait ce cri d’alarme :

J’avais pensé un jardin ouvert, tout en longueur, pour rappeler l’ancienne friche et ses hangars qui accueillaient des trains, et aussi pour ouvrir un grand ciel, une vue large sur Paris. Mon idée était que les habitants, qui se sont battus pour préserver cet espace retrouvent le jardin dont ils avaient rêvé, un lieu de réunion, de fêtes.

Les jardins sont des œuvres qui évoluent, qui vivent. Des fois, je ne les reconnais plus. Certains sont très malmenés. Dans le 18e, à Éole, il y a des trouble-fêtes depuis quelques mois, ce sont les dealers qui ont fait fuir les habitants. Ils mettent la pagaille dans le parc. Je suis déçu. Les riverains avaient très vite occupé le jardin, ses terrasses, toute une population à l’image du quartier, mélangée, venait y pique-niquer, faire la sieste. Et à présent, c’est déserté, et c’est regrettable les familles n’osent plus venir.

Les terrasses de la partie nord comprennent des niveaux différents de traitement afin de créer de l’intimité et de donner le sentiment d'être sorti de la ville et entouré de verdure. Chacun pouvait se les approprier à sa façon, séparées les unes des autres, soit par de la végétation soit par des petits talus, elles contribuaient à accentuer le sentiment de calme.

Nous sommes en 2021, l’alerte fut donnée en 2014, depuis cette date rien : l’inaction des pouvoirs publics, l’indifférence de l’État et des représentants élus.

Les belles terrasses du paysagiste sont désormais devenues des déchets d’ordures et le lieu de rencontre et de trafic de tous les zombies. De zone de paix, elles sont des zones sinistrées, piétinées, les plantes étouffent et sont prisonnières des déjections humaines. Les hurlements ont remplacé les bruits et les chants des oiseaux. Les rats pullulent et se gavent de la nourriture laissée sur place. Les jardiniers ne peuvent plus faire leur travail d’entretien. L’aire de repos est devenue un enfer. Les riverains impuissants sont en état de sidération face à ce spectacle et à cette population qui représente un danger pour les jeunes et qui de plus, en temps de pandémie, est un espace propice à la contagion. Les toxicomanes errent sans masque, haranguant les passants pour de l’argent ; faut-il comme à Stalingrad que les riverains en viennent à des actions violentes pour se protéger face à l’impuissance et au déni de nos gouvernants ?

B.Kalaora (Anthropologue)

 

 

 

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