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Billet de blog 23 octobre 2011

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Le Président aux Champs. À la manière de...

Récemmment, Nicolas Sarkozy se rendait en Mayenne, où je vis. Et dans son séjour express, comme à l'accoutumée, il a rendu visite à l'entreprise Séché de Changé, une usine qui retraite les déchets, là où je dépose mes rebuts.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Récemmment, Nicolas Sarkozy se rendait en Mayenne, où je vis. Et dans son séjour express, comme à l'accoutumée, il a rendu visite à l'entreprise Séché de Changé, une usine qui retraite les déchets, là où je dépose mes rebuts.

Comme les Changéens d'ailleurs, je n'ai pas su grand chose de cette partie de campagne, dans les deux sens du terme, excepté ce que la presse a pu nous en dire ; une presse "poolée", "archi poolée", selon le reportage de Mediapart. Frustré par ce manque d'informations, la nuit j'ai fait un rêve. Un rêve bien bucolique, ma foi, traduit en une fiction sans grande prétention, et qui prend quelques libertés avec Alphone Daudet.

Le Président aux champs

Monsieur le Président est en tournée, gendarmes devant, CRS derrière, et même sur les côtés, la voiture de l'Élysée l'emporte avec célérité à la décharge de chez Séché. Le voici presque à Changé.

Pour cette journée mémorable, Monsieur le Président à mis ses belles talonnettes, ses Ray Ban dorées, sa Rolex adorée, et son nouvel habit de Président, que depuis quelques temps il s'efforce d'endosser.

Sur ses genoux repose une grande serviette en chagrin gaufré qu'il regarde tristement.

Monsieur le Président regarde tristement sa serviette en chagrin gaufré : il songe au fameux discours qu'il va falloir prononcer tout à l'heure devant les notables réunis chez Séché.

- Messieurs et chers administrés...

Mais il a beau se tortiller sur son siège, comme à l'accoutumée, et répéter vingt fois de suite :

- Messieurs et chers administrés... La suite du discours ne vient pas.

La suite du discours ne vient pas... Il est si seul dans cette voiture !... Même si, à perte de vue, sont CRS et gendarmes. Pas un seul habitant, sauf quelques badauds trillés sur le volet, et bien gardés par la gente en armes...

Et sur les panneaux du bord du chemin, tout couverts d'inscriptions à son honneur, des milliers de slogans qui se répondent d'un bord à l'autre. «Travailler plus pour gagner plus» dit l'un, «J'aime les gens qui s'lèvent tôt», dit l'autre. Et «Vive Monsieur le Président», partout, partout... Certains ont même fleuri leur colline en de beaux pots bien rangés pour proclamer «Bienvenue, Monsieur le Président». À croire que tous les habitants de Changé aiment ce Président-là. Même si ceux qui, n'étant pourtant pas de vieux récalcitrants, ne peuvent rentrer chez eux sans passer les barrages policiers qui surveillent les ponts qui mènent au bourg. Gare à celui qui n'a pas sa pièce d'identité. Mais, Monsieur le Président n'a cure de ceux-là. Les gens qu'il voit sont toujours ceux qu'on a choisis et qui font bien à la télé.

Tout à coup, Monsieur le Président tressaille. Là-bas, près du pont de Pritz, il vient d'apercevoir une pancarte portée par un individu déjà rencontré. Et sur cette pancarte, ces mots en lettres gigantesques : «Casse-toi, pauv' con !».

Monsieur le Président n'en revient pas. Le v'là encore ç'ui-là ! Qu'ont donc fait les gendarmes du canton ? Déjà, il prépare la note présidentielle qui va limoger le Préfet coupable d'avoir laissé courir ce funeste délinquant. Un personnage malfaisant qui met à mal la sécurité du cortège, et, par là, celle de la France entière...

Monsieur le Président entre en colère. Il quitte prestement les habits de Président, que depuis quelque temps il s'efforce d'endosser, pour reprendre ses habitudes vulgaires. Il saute à bas de sa voiture et dit à ses gens de l'attendre. Et, prenant son grand air, d'un pas pressé, il se dirige vers l'inconscient qui porte le calicot. Et, illico, bien avant d'être à sa portée, à son intention il lui crie :

- «Descends un peu, descends !».

L'homme allait s'avancer. Mais avant qu'il n'esquisse un pas, le voici ceinturé par une demi-douzaine de CRS harnachés comme s'ils partaient en Afghanistan. Jeté à terre, puis menotté, le voici embarqué. Direction la prison, là où vont les brigands...

Monsieur le Président est rassuré. Il dit à ses gens de partir sans lui, qu'il se rendra à pied jusqu'à la déchèterie de chez Séché. Et, tout au long de sa route, il y a des fleurs, il y a des oiseaux, il y a des sources sous l'herbe fine. De réels arguments pour son discours sur l'environnement...

Quand tout ce petit monde a aperçu Monsieur le Président avec ses belles lunettes, sa Rolex dorée, et sa serviette en chagrin gaufré, les oiseaux ont eu peur et se sont arrêtés de chanter, les sources n'ont plus osé faire de bruit, et les fleurs se sont cachées sous le gazon... Tout ce petit monde-là n'a jamais vu de Président, et se demande à voix basse quel est ce petit seigneur qui se promène en talonnettes. À voix basse, sous la feuillée, on se demande quel est ce petit seigneur en talonnettes...

Pendant ce temps-là, Monsieur le Président, ravi du silence, avisant un petit bois de châtaigniers, qui semble lui faire signe, s'arrête de marcher et entre dans la futaie. Il ôte ses belles lunettes, relève les pans de son habit, pose sa Rolex de toute beauté dans l'herbe, et s'assied dans la mousse au pied d'un jeune châtaignier. Puis il ouvre sur ses genoux sa grande serviette de chagrin gaufré et en tire une large feuille de papier ministre.

- C'est un ministre ! dit la fauvette.

- Non, dit le bouvreuil, ce n'est pas un ministre, puisqu'il a de belles lunettes ; c'est plutôt un prince.

- C'est plutôt un prince, dit le bouvreuil.

- Ni un ministre ni un prince, interrompt un vieux rossignol, qui a chanté toute une saison dans les jardins de l'Élysée... Je sais ce que c'est : c'est le Président de la République !

Et tout le petit bois va chuchotant :

- C'est le Président ! C'est le Président !

- Comme il est petit ! remarque une alouette à grande huppe.

- C'est pourquoi il prend de grands airs, dit un héron qui n'en manquait pas, rappelant qu'il avait lu Alfred Adler.

Les violettes demandent :

- Est-ce que c'est méchant ?

- Est-ce que c'est méchant ? demandent les violettes.

Le vieux rossignol répond :

- Cela dépend !

Et, croyant qu'ils avaient à faire à un bon Président, les oiseaux se remettent à chanter, les sources à courir, les violettes à embaumer, comme si le monsieur n'était pas là...

Impassible au milieu de tout ce joli tapage, Monsieur le Président invoque dans son coeur sa Muse, celle qu'il avait séduite en lui citant le nom des fleurs, et, le crayon levé, commence à déclamer de sa voix de cérémonie :

- Messieurs et chers administrés...

- Messieurs et chers administrés, dit Monsieur le Président de sa voix de cérémonie...

Un éclat de rire l'interrompt : il se retourne et ne voit rien d'autre qu'un François Hollande flambant neuf qui le regarde en riant, en prenant ses Ray Ban. Monsieur le Président hausse les épaules et veut continuer son discours. Mais François Hollande l'interrompt encore et lui crie de loin :

- À quoi bon ?

- Comment ! À quoi bon ! dit le Président, qui devient tout rouge, comme à l'accoutumée. Et chassant d'un geste ce présidentiable effronté, il reprend de plus belle :

- Messieurs et chers administrés...

- Messieurs et chers administrés..., a repris le Président de plus belle.

Mais alors, voilà les petites violettes, instruites par ce présidentiable effronté que cet homme-là ne faisait rien pour le petit peuple des bois, qui se haussent vers lui du bout de leurs tiges et lui disent doucement :

- Monsieur le Président, savez-vous que vous n'êtes plus le favori ?

- Vous n'êtes plus le favori, lui disent les violettes.

Et les sources lui font sous la mousse une musique enivrante et répétitive :

- Vous êtes battu d'avance ! disent les sources sous la mousse, en une musique enivrante et répétitive.

Et dans les branches, au-dessus de sa tête, des tas de fauvettes arrogantes et même des grives viennent lui chanter les louanges de son adversaire. Dans ce petit bois, toute cette troupe conspire pour l'empêcher de composer son discours qu'il fait toujours plein d'entourloupes.

Toute cette troupe conspire pour l'empêcher de composer son discours...

Le Président essaie vainement de résister à tout le vacarme que fait le petit bois.

- Monsieur le Président, vous êtes cuit ! dit toujours le petit bois...

Le Président, sentant sa colère monter, essaie de se dominer. Et pour se calmer, il s'accoude sur l'herbe, dégrafe son bel habit de Président, que depuis quelque temps il s'efforce d'endosser. Et, pour se contrôler, il pense à sa Muse, celle qu'il avait séduite en lui citant le nom des fleurs. Il la voit, nue, comme elle aimait poser avant qu'elle soit la Première Dame de France. Il la voit dans un lit de fleurs, câline et tentatrice. Il pense à son corps. Se prend pour DSK, et la voudrait couchée à ses côtés. C'est quelqu'un qui le dit...

Monsieur le Président pense à sa Muse pour fuir le chahut que fait le petit bois.

- Sarkozy, t'es foutu ! dit pourtant le petit bois de plus belle...

Pour oublier tout ce tohu-bohu, Monsieur le Président sort de sa serviette en chagrin gaufré du papier à rouler et une sorte de gousset en cuir mordancé. Et, après avoir aspiré quelques bouffées, reprenant son discours, il balbutie encore deux ou trois fois :

- Messieurs et chers administrés... Messieurs et chers admi... Messieurs et chers...

Puis, Monsieur le Président laisse tomber son discours. Au diable les notables de chez Séché ! Au diable le plan de petit chêne qu'on devait lui donner ! Au diable ses chers administrés qui ne l'aiment pas ! Au diable Fillon, Hortefeux, Guéant, Pécresse et Copé ! Au diable Merkel et Obama ! Au diable, au diable tout ça ! Et vive Carla !

Lorsqu'au bout d'une heure les gens du Président, inquiets de leur maître, sont entrés dans le petit bois de châtaigniers, ils ont vu un spectacle qui les a fait reculer d'horreur...

Monsieur le Président était couché dans l'herbe sur le ventre, débraillé comme un bohème. Il avait mis son habit bas, son bel habit de Président, que depuis quelque temps il s'efforçait d'endosser... Et, fumant un pétard, Monsieur le Président, complètement dans les vapes, en plein dans le coaltar, chantait du rap !

Avec Hollande à ses côtés qui lui susurrait sans cesse :

- T'es cuit Sarkozy ! Sarkozy, t'es cuit !

Et les fauvettes qui avec lui chantaient, de leurs plus belles voix :

- Cuicui. T'es cuit Sarkozy ! Sarkozy, t'es cuit ! Cuicui..

Et tout le petit bois de châtaigniers reprenait en choeur :

- T'es cuit Sarkozy ! Sarkozy, t'es cuit !

Cela faisait un tel vacarme que les gens du Président ont quitté le petit bois effrayés, ne sachant plus à quel saint se vouer. Et, laissant seul Monsieur le Président avec ses rêves d'après Élysée, ils se demandaient par qui le remplacer. Car, Monsieur le Président, n'ayant jamais prévu qu'il serait battu, n'avait jamais pensé à d'autres que lui-même. Il se croyait le seul recours, c'est pour ça qu'il faisait des discours...

Mais, désormais, laissant Hollande faire sa sarabande, ne pensant plus à faire propagande, il se prenait à rêver. Il se voyait, tranquille, en train de pouponner, avec à ses côtés sa Muse, celle qu'il avait séduite en lui citant le nom des fleurs, sa façon de conter fleurette à celle qu'il devait épouser. Monsieur le Président se prit donc à rêver...

Comme moi je rêve, en vous contant cette historiette qui va vous endormir.

Aussi, réveillez-vous bonnes gens, ceci n'est qu'une histoire. Monsieur le Président est bien allé à Changé chez Séché. Mais, loin de s'arrêter dans le petit bois de châtaigniers, qu'il n'a même pas remarqué, il a commencé à nous emberlificoter avec ses mots trompeurs. Sortez donc de votre torpeur, et rejoignez syndicalistes ou indignés. Qu'importe ! Faites-vous entendre, pour que ce rêve devienne réalité.

Selon Alphonse Daudet, revu et corrigé..

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