Voilà ! La politique s’empare de ce sujet intime, complexe : la fin de vie en France. L’avis 139 du CCNE du 13 septembre 2022 avance « qu’il existe une voie pour une application éthique d’une aide active à mourir, à certaines conditions strictes, avec lesquelles il apparait inacceptable de transiger. »
En avril 2023, la convention citoyenne constate la détérioration du système de santé français. Elle rappelle l’évidence : l’accompagnement de la fin de vie doit être amélioré par, notamment, le développement des soins palliatifs en tous lieux. Il est question d’aller au-delà de la loi Claeys-Leonetti de 2016 votée à l’unanimité qui renforce le refus de soins, les directives anticipées, la non-obstination déraisonnable, la collégialité en cas d’arrêt de traitement, enfin agrée la sédation profonde et continue maintenue jusqu’au décès.
Le président de la République tranche avec ses annonces du 10 mars 2024 pour un modèle français d’aide à mourir qui sera débattu au parlement. Conséquences d’abord humaines et soignantes : contrairement à ses affirmations, nul texte ne permet de regarder la mort en face ! Aucune loi ne répond à la complexité des cas ! Les enjeux sont vertigineux.
Si la mort s’est sécularisée et médicalisée, elle reste taboue, inquiétante, pourtant constitutive de notre humanité. Une mort maitrisée pour tous est impossible. Nous ne sommes pas des machines pensantes, mais des êtres humains souffrants dépendant d’autrui, de son regard, de sa main tendue de la naissance à la mort. Qui va évaluer la composante psychique et la prendre en charge ? Il n’y a plus de psychiatres, trop peu de psychologues : comment faire le distinguo avec les personnes souffrant de troubles psychiatriques caractérisés qui sont en principe exclues de ce projet de loi ? Quid de la dépression, des tentatives de suicide, de la temporalité ténue entre désir de mort, scénario suicidaire et résilience ? Quid des symptômes de souffrance psychologique comme l’anxiété, la peur panique, la phobie face à la mort ? Germain, 92 ans, fait trois tentatives de suicides en deux jours : défenestration, il est rattrapé in extremis par son auxiliaire de vie, asphyxie avec un sac plastique aux urgences, enfin strangulation dans mon service avec le cordon de sa sonnette... Il voulait mourir, il n’avait trouvé qu’une solution : mettre fin à ses jours. J’ai pu le prendre par la main au sens littéral, comprendre son histoire : veuf, fâché avec sa fille vivant loin, devenu aveugle… Sa vie n’avait plus de sens. Pourtant, je retisse une confiance mutuelle. Après un mois de traitement psychotrope, psychothérapeutique et de liens avec sa fille, il part chez elle pour « vivre enfin » ! Rien de cela dans l’aide active à mourir, que ce soit euthanasie ou suicide assisté.
Pourquoi s’adresser pour ce faire à l’hôpital public devenu exsangue et sans personnel suffisant, notamment en gériatrie ? L’application de la loi Claeys-Leonetti est déjà loin d’y être optimale. Rappelons que 53% des décès ont lieu en secteur hospitalier. Chaque jour, 500 personnes qui décèdent en France relèvent des soins palliatifs mais n’y ont pas accès. Pourquoi ne pas développer ces soins en urgence car notablement insuffisants, pourtant prévus dès 1999 ? Demander de surcroit aux soignants, dont la vocation est de soigner, d’aider activement à mourir ? Les annonces d’un plan décennal et d’une dotation d’1,6 milliard sur 10 ans sont insuffisantes : ceci correspond à 1,5 euros par français et par an ! Pourquoi enterrer la loi grand âge pourtant promise, alors que ce sont majoritairement des personnes âgées qui meurent parmi les 638 266 décès en France en 2023 ? Pourquoi l’inaction devant les morts indues de personnes âgées sur des brancards aux urgences ? Il y a peu, un malade psychiatrique s’y suicide ! Pourquoi dire que ce projet de loi s’adresse aux personnes « majeures », « capables d'un discernement plein et entier » atteintes d'une « maladie incurable » et au pronostic vital « engagé à court ou à moyen terme » et déclarer que ceci concerne l’EHPAD où 80 % des personnes qui y vivent sont atteintes de troubles cognitifs ?
Notre société âgiste doit prendre la mesure de cette rupture sociétale et éthique : n’est-ce-pas une manière utilitariste de gérer le grand âge dépendant ? On nous assure que les conditions de l’aide active à mourir seront très strictes. Tous les pays qui ont légalisé l’euthanasie et le suicide assisté ont élargi leurs indications ! En Belgique, c’est la loi de 2002 puis en 2014 l’euthanasie pour les malades d’Alzheimer et les enfants puis les malades psychiatriques. Désormais, plus de 7 % des décès au Québec se déroulent dans le cadre de « l’aide médicale à mourir ». Le Dr Michel Bureau, président de la Commission sur les soins de fin de vie, assure que ces situations sont promues auprès de la population, si bien que des personnes souffrantes s’adressent ainsi au médecin : "moi, je veux l'aide médicale à mourir" même si elles ne sont pas admissibles selon les critères actuels.
Dans quel monde voulons vivre vraiment ? Monsieur Macron, qui aurait bien connu le philosophe Paul Ricœur doit se rappeler ces mots magnifiques qui fondent notre humanité soignante et notre fraternité : « C’est peut-être l’épreuve suprême de la sollicitude, que l’inégalité de puissance vienne à être compensée par une authentique réciprocité dans l’échange, laquelle, à l’heure de l’agonie, se réfugie dans le murmure partagé des voix ou l’étreinte débile de mains qui se serrent ».