La double défaite d'Israël

La "Marche du retour" lancée par l'ensemble des forces associatives et politiques de Gaza, annoncée et préparée par ses organisateurs comme devant être absolument pacifique est l'objet d'une répression armée qui doit coûter cher à l'image d'Israël dans le monde

Le massacre – véritable terrorisme d’Etat – que  commet en ce moment l’armée israélienne contre la population de Gaza rassemblée sans arme aucune sur son propre territoire signe la défaite morale et politique d’Israël dans sa confrontation centenaire avec le peuple palestinien.

La "Marche du retour" largement annoncée comme absolument pacifique, a, dès le premier jour, attiré un détachement armé israélien, avec au moins une centaine de snipers, qui s’est positionné face à la foule aux mains nues. Pour Israël, enfermé dans sa logique répressive, ne restent que deux options : réprimer violemment, en clair tuer des civils ou céder, c’est-à-dire dans les deux cas perdre politiquement aux yeux de l’opinion publique internationale.

C’est exactement la forme politique qu’a revêtue en Inde la lutte non-violente de Gandhi contre le colonialisme britannique et aussi celle de Martin Luther King dans les années 1960 pour les droits civiques aux États-Unis. Sans oublier Mandela face au régime sud-africain.

Cette action non-violente de la société gazaouie soutenue par toutes les forces politiques pour une fois unies constitue un tournant majeur dans la résistance populaire à Gaza : après l’échec de la lutte armée palestinienne, Israël se trouve confronté à une stratégie et à une tactique politiques nouvelles : refus unilatéral des armes non comme repli mais comme stratégie du désarmé dans une lutte de masse à armes inégales.

Cette lutte ne suppose pas du tout un contexte politique apaisé ou en voie d’apaisement, mais au contraire elle prend acte de la violence de l’adversaire, de l’oppresseur, la rend visible en opposant les corps sans défense à une machine militaro-policière amenée à employer la violence contre la non-violence.

Ce genre de scène doit, pour être politiquement efficace, se dérouler sous les yeux du monde bientôt amené à se solidariser avec les victimes. Cela suppose de la part des masses qui se rassemblent ainsi une forte détermination fondée sur leurs propres raisons d’agir et de s’exposer ainsi à une répression meurtrière. Et ces raisons d’agir les Gazaouis en ont mille...

Ce qui est et reste fondamental dans cette nouvelle stratégie, c’est la perception et la dénonciation de la violence d’autrui, en l’occurrence de la nation coloniale que l’on veut dénoncer et vaincre politiquement. A travers la démonstration – répétée – de la violence de l’autre ainsi affrontée, la mobilisation non-violente connaît un retentissement politique puissant dans le monde entier.

Or depuis la première Intifada non-armée de la fin des années 1980, deux faits nouveaux modifient profondément l’avenir possible de la résistance populaire non-violente en Palestine.

Le premier est d’ordre technologique et concerne l’évolution du système des médias à l’échelle mondiale. Désormais, grâce au développement exponentiel du numérique, la résistance populaire non-violente peut espérer réaliser son objectif stratégique, celui de pouvoir montrer au monde entier, l’image de la non-violence palestinienne face à la violence israélienne. Superbement et symboliquement exprimée par la frêle Ahed Tamimi face au soldat israélien surarmé.

Le deuxième est d’ordre politique. Le bilan politique et moral de ce nouveau massacre de la population civile de Gaza, telle qu’il a pu être médiatisé a abouti à une chute de la légitimité de cette violence. Il a disqualifié les efforts du système médiatique israélien visant à faire croire au monde qu’Israël n’avait pas d’autre choix que celui de la violence extrême. Les médias français n'ont guère échappé aux éléments de langage établis de longue date par le pouvoir israélien en présentant les tirs de snipers israéliens contre les familles gazaouies comme relevant pratiquement de la légitime défense...

Pendant longtemps, depuis 1948, Israël a bénéficié à la fois de l’indulgence – en clair de l’impunité, en particulier de la part de l’Occident – et de l’indifférence générale sur les crimes commis contre la population palestinienne.

Après le 30 mars, nouvelle sanglante « Journée de la terre », cette indulgence et cette indifférence ne devraient plus être possibles. La violence qu’entend exercer Israël contre la résistance désarmée sera de plus en plus montrée, dévoilée partout. La disproportion de plus en plus patente, visible, entre la dureté, la cruauté, de la répression et la nature civile de masse de la résistance, deviendra de plus en plus insupportable à l’échelle internationale.

Mais le temps presse : Israël veut écraser cette résistance populaire des Palestiniens avant qu’elle ne devienne massive, générale, pour qu’on n’en parle plus, pour qu’elle ne soit plus visible – c’est-à-dire lisible – exprimant et démontrant la force politique de leur lutte pour le droit, pour leurs droits., et la force morale de leur forme de lutte. Avant d’être politique, la défaite des Israéliens sera morale.

Notre solidarité avec cette résistance ne peut être qu’acquise et organisée en conséquence.

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