Itinérance digitale

Le récit qui suit est celui d’une itinérance digitale consécutive à une après-midi confinée. Le thème est de trouver la date d’utilisation de ce téléphone pour un récit en devenir. Qui est John Carlin ?

Image avec téléphone © Inconnu Image avec téléphone © Inconnu

 

 

 

 



Les recherchent commencent par la date d’apparition des téléphones à touches, elles se poursuivent en cascade, s’enchainent, se croisent, entrent en collision, reviennent en boucle. Elles permettent de répondre aux questions existentielles suivantes :

Écrivait-on des SMS il y a 100 ans, puisqu’il y avait des lettres de l’alphabet groupées par 3 à partir du chiffre 2, sur les cadrans des vieux téléphones, comme sur les premiers portable il y a 20 ans ?

Que vient faire Glenn Miller dans cet article ?

Pourquoi un clavier de téléphonique a-t-il 4 rangées de touches, et non pas 2,3 ou 5 ?

Pourquoi les chiffres 1,2 et 3 sont-ils sur la rangée du haut et le 0 sur celle du bas, contrairement aux calculatrices ?

Pourquoi les italiens, et particulièrement les florentins détestent-ils Graham Bell ?

Maitre Google répondit, d’abord, que l’idée de remplacer le cadran rotatif des téléphones par un clavier à touches existait depuis les années cinquante.
À cette époque, aux USA comme ailleurs, les coordonnées téléphoniques commençaient par un indicatif en 2 ou 3 lettres représentant le début d’un mot à prononcer, suivi de 4 à 5 chiffres. Ce nom était relié à la localisation du destinataire par rapport au standard téléphonique, d’abord manuel (Les jolies dames du téléphone), puis automatique, dont il dépendait.
Par exemple en France, vous vous souvenez peut être de « BALzac 00 01 », le numéro de la société de publicité au cinéma Jean Mineur, devenue Médiavision. Son personnage lançait sa pioche qui tournoyait et transformait le 1000 de la cible en 00 01. (225 00 01, aujourd’hui 01 47 20 00 01).
Un autre exemple, cette fois aux USA, avec ce qui serait le plus ancien numéro conservé par le même propriétaire, l’hôtel Pennsylvania à New York, PEnnsylvania 6-5000. (736 5000, aujourd’hui 212-736 5000). Pour la petite histoire, il y avait au sous-sol de cet hôtel une boite de jazz hot, « Café rouge » fréquentée par des pointures comme Artie Shaw et, devinez qui : Glenn Miller ! Avec son orchestre, il interprétera magnifiquement le morceau swing, composé par Bill Finegan and Jerry Gray, avec des paroles de Carl Sigman en 1940, « PEnnsylvania 6-5000 »...

Ces lettres de l’alphabet étaient donc écrites, pour composer ces indicatifs, sur les cadrans, par groupe de 3 sur chaque numéro, en commençant par ABC sur le 2, DEF sur le 3 etc... Par compatibilité, elles ont été inscrites sur les touches des claviers des téléphones fixes, puis sur celles des premiers téléphones portables. Ces derniers les ont ensuite détournées pour permettre de composer les premiers SMS économiques (Short message sent) dans les années 1990. Ce n’était pas du tout prévu pour cela.

Mais dans les années cinquante, l’énoncé oral des coordonnées téléphoniques prenait de plus en plus de temps, et les mots disponibles diminuaient avec l’accroissement exponentiel du nombre d’abonnés. Il fallait pouvoir répondre à ces 2 problèmes rapidement. D’où l’idée de n’avoir que des chiffres puis de les composer sur des touches au lieu d’un lent cadran rotatif.
Des questions se posaient alors. Peut-on retenir des numéros de 7 chiffres ? Les utilisateurs accepteraient-ils la suppression des mots indicatifs auxquels ils étaient attachés ? Si l’on passe à un clavier à touches, comment les disposer ?

Les réponses allaient venir de la société Bell Company. Elle avait créé, en 1947, le premier laboratoire d’ingénierie des facteurs humains, à l’initiative de John Carlin (1918-2013) qui en sera le directeur jusqu’en 1977. Né en Afrique du Sud, violoniste virtuose, il a étudié la philosophie et obtient un master en psychologie à l’université du Cap. Il émigre aux USA. Chercheur à Harvard, il obtient un diplôme d’ingénieur en électricité au célèbre MIT, Massachusetts Institute of technology. Pendant la deuxième guerre mondiale, Psycho-accousticien, il fait des recherches sur l’impact du bruit sur le comportement des militaires. En 1947, il intègre la société Bell dont il devient le psychologue en chef. Son rôle était de faciliter l’utilisation du téléphone, technologie encore nouvelle à l’époque, par l’usager moyen, pour en accroitre la diffusion. Son équipe a déterminé que la numérotation était plus rapide, sur un cadran rotatif, quand on dessinait une tache blanche sous chaque trou de cadran, car les doigts visaient mieux. Plus tard, il a ensuite démontré qu’un utilisateur pouvait mémoriser, sans difficultés, les 7 chiffres d’un numéro de téléphone sans indicatif littéraire. Enfin, pour permettre le passage aux claviers numériques, plusieurs dispositions ont été testées, en ligne, en cercle, en arc, en pavé rectangulaire. Cette dernière disposition était la plus ergonomique, sous la forme de quatre rangées de touches, commençant par 1,2 et 3 sur la rangée du haut, se terminant par 0 en bas au centre (contrairement aux calculatrices, de l’époque à aujourd’hui). Vous trouverez cette disposition toujours en application, 60 ans plus tard, non seulement sur les téléphones fixes, mais aussi sur les mobiles, y compris tactiles, sur les terminaux de paiement, les distributeurs de billets, les digicodes, les alarmes etc…On peut considérer que les travaux de John Carlin ont toujours de l’influence sur notre vie quotidienne, et que tout le monde utilise, en permanence, le résultat de ses recherches appliquées.

Il reste à faire un autre détour sur notre itinéraire digital, en reparlant de la Bell Company, et plus particulièrement de son fondateur, le canadien d’origine écossaise Graham Bell (voir photo). Il a été très longtemps crédité de l’invention du téléphone, à New York en 1876. Mais cela n’est peut-être pas tout à fait exact, comme la chambre des représentants américains l’a reconnu en 2002. Le téléphone aurait été inventé à New York en 1874 par Antonio Meucci, né à Florence, ami de Garibaldi. Il contesta le brevet de Graham Bell, mais le décès du premier en 1889 entraina l’arrêt de la procédure. Les italiens n’ont pas oublié cette blessure d’orgueil. Les Canadiens, eux, ont fait voter une résolution inverse…

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Pour mémoire la société Bell est à l’origine de la création du transistor en 1947 (John Bardeen, Walter Brattain et William Schockley), sans qui aucune des technologies modernes actuelles n’existerait. Elle continue en 1959 avec celle du transistor MOS en 1959 (Mohamed M. Atalla and Dawon Kahng), et des premiers réseaux de téléphones cellulaires en 1978.
En conclusion, de New york à Paris en passant par Florence, du 19e siècle à aujourd’hui, du Jazzman Glenn Miller au violoniste psychologue John Carlin, du téléphone à cadran au SMS, cette itinérance digitale se termine par une conclusion difficile, la date d’utilisation du téléphone de la photo reste indécise, aux environs de 1980.

 

 

 

 

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