Les apprentis-sorciers de l'Europe

Que ce soit au niveau des gouvernements européens, de la Banque Centrale Européenne ou de la Commission Européenne, l’échec des politiques économiques est total. Les dirigeants européens n’ont rien retenu des leçons de l’histoire et ne maîtrisent pas l’ABCD de la théorie macroéconomique. Cette faillite de nos élites se traduit par une politique macroéconomique désastreuse et par une supervision bancaire déficiente.

 Pour qu’une union monétaire fonctionne correctement, le principe de base est que des transferts fiscaux puissent avoir lieu, afin de compenser d’éventuels déséquilibres entre membres de l’union. Cela se passe constamment entre l’Etat du Mississippi et l’Etat de New York, dans l’union monétaire que constituent les Etats-Unis. Si de tels transferts ne peuvent avoir lieu, par exemple en raison du refus des pays du Nord de l‘Europe de payer pour le Sud, il faut alors s’assurer que les déséquilibres ne sont pas trop importants. Or, avec la création de l’Euro, c’est exactement le contraire qui s’est produit. L’Allemagne a initié une politique visant à promouvoir ses exportations. En parallèle, la périphérie de la zone Euro s‘est engagée dans une frénésie de consommation et d’investissement. Cela a engendré des surplus massifs d’un côté et des déficits gigantesques de l’autre. Ni la Banque Centrale Européenne, ni la Commission Européenne, ni les gouvernements des pays concernés ne se sont inquiétés de cette situation jusqu’à l’arrivée de la crise en 2008.

 Pour pouvoir remédier à ces déséquilibres et puisque des transferts fiscaux importants entre pays sont politiquement difficiles à faire passer, la seule solution serait de rééquilibrer les échanges entre pays. Pour cela, les pays en surplus du Nord de l’Europe devraient relancer leur économie, soutenir la demande et importer beaucoup plus qu’ils ne le font. Ce n’est pas le cas aujourd’hui et les seuls ajustements se font à travers des politiques d’austérité généralisées. Mais, évidemment cela ne peut pas marcher puisque désormais, tous les pays cherchent à exporter chez leurs voisins, sans qu’aucun ne veuille importer. Il en résulte une récession généralisée en Europe, ce qui est tout à fait logique et nous rappelle la situation des années 30.

 Avec la monnaie unique, a été créée la Banque Centrale Européenne. Là aussi, il semble que les dirigeants européens n’aient pas compris les contraintes d’une union monétaire et aient oublié le rôle d’une banque centrale. L’histoire économique enseigne qu’une fonction essentielle de la banque centrale est de prévenir les paniques bancaires, en s’engageant à être « prêteur en dernier ressort ». C’est la clé de voute de tout système bancaire, indispensable pour maintenir la confiance des déposants. Les faillites bancaires étaient monnaie courante au 19ème siècle et jusqu’à la crise des années 30. Après 1945, il semblait que les gouvernements et les autorités bancaires avaient appris qu’il ne fallait pas jouer avec ce risque systémique. La crise de la zone euro a révélé des signes d’amnésie chez nos dirigeants. Le système bancaire européen a ainsi failli être emporté en raison des déficiences de sa banque centrale, réticente à assumer son rôle, au moins jusqu’à l’arrivée de Mario Draghi à la tête de la BCE fin 2011.

Récemment, le cas chypriote a montré à quel point la supervision bancaire en Europe laissait à désirer. Assurément, banquiers et dirigeants de cette petite île sont les premiers responsables. Profitant de leur statut de paradis fiscal, ils ont laissé enfler leur bilan de manière  démesurée. Mais une fois que la crise est là et que les banques menacent de s’écrouler, c’est une erreur majeure que de vouloir punir les déposants. Cela ruine la confiance et fait porter le poids de la crise sur ceux qui ont le moins de responsabilité dans l’affaire. Pour éviter ce genre de situation, évidemment, le mieux est que les banques soient sérieusement encadrées. C’est pour cela qu’un système bancaire doit être contrôlé et régulé. Le cas chypriote et ses fonds douteux, mais aussi l’effondrement des banques irlandaises, les difficultés des banques espagnoles ou les cas Dexia en France ou Fortis au Benelux, consacrent la faillite de la supervision bancaire dans les pays européens.

Ainsi, tant pour la politique macroéconomique que pour la régulation du système bancaire, l’Europe et ses dirigeants ont joué aux apprentis-sorciers. Les résultats sont là, devant nos yeux : balais et serpillières s’agitent follement et l’inondation menace à tous les étages.

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