L'euro Gorgone de l'Europe

Régulièrement depuis cinq ans, la crise de la dette secoue la zone euro, menaçant d'entraîner par le fond Ulysse et son navire. Mais chaque fois, un accord de dernière minute colmate provisoirement la brèche. Cette fois-ci cependant, il semble que la tragédie grecque approche de son dénouement.

Résumons d'abord les épisodes précédents. Tout a commencé en 2001 quand la Grèce fit son entrée dans la zone euro. Les performances économiques de ce petit pays étaient alors très éloignées des critères nécessaires  pour rejoindre le club, mais les pressions politiques, l'aveuglement de la banque centrale européenne et les malversations frauduleuses du gouvernement grec permirent de passer outre. Tout se passa à peu près bien durant les années qui suivirent. Même si la Grèce perdait régulièrement en compétitivité, en raison d'une inflation supérieure à celle de ses voisins, les capitaux en provenance des banques françaises et allemandes abondaient. Ils venaient combler les déficits et permettait au pays de bénéficier de taux d'intérêt anormalement bas. Mais, lorsque la crise financière éclata, les déséquilibres qui s'étaient progressivement accumulés durant ces années apparurent au grand jour.

Le coup de grâce éclata en 2009, quand on apprit que les autorités grecques avaient maquillé leurs comptes depuis plusieurs années. Le pacte de confiance qui cimentait l'euro fut rompu. L'Allemagne premier créancier de la zone prit peur et la Banque centrale européenne annonça inconsidérément qu'elle ne soutiendrait plus la Grèce. La panique s'empara des marchés. Pour éviter la faillite, Athènes dut faire appel à ses partenaires européens et aux institutions financières internationales. De l'argent public fut prêté aux Grecs leur permettant ainsi de rembourser les banques privées étrangères, créancières imprudentes. Contrepartie de cette aide financière, des plans furent imposés pour, censément, réduire l'endettement grec.

L'échec est magistral. La dette publique approchait les 110% du PIB en 2008. Elle dépasse aujourd'hui les 170%. Pour autant, les Grecs n'ont pas ménagé leurs efforts. Le budget dégage désormais un surplus primaire. Avant paiement des intérêts, l'Etat grec dépense moins qu'il n'encaisse. Le coût du travail a été abaissé de 30%. Les comptes externes sont positifs, ce qui n'était pas arrivé depuis des décennies. Malheureusement, cela s'est fait au prix d'une explosion du chômage, d'une chute du niveau de vie et d'une émigration massive des jeunes et des plus qualifiés. Malgré cela, le problème de la dette n'a pas été réglé. A vrai dire, ce n'est pas étonnant puisque, conséquence de l'austérité, le PIB s'est effondré. Difficile dans ces conditions de réduire le poids de la dette dans le PIB. C'est pourquoi, en dépit de tous ses efforts et malgré une amélioration de la situation économique, l'épée de Damoclès menace plus que jamais de s'abattre sur l'Acropole. Les prochaines semaines seront cruciales car le pays doit faire face à des échéances de remboursement très importantes. Manquant d'argent frais, ces dettes ne pourront être honorées que si un nouvel accord est trouvé avec les instances européennes, ou plus précisément avec l'Allemagne, car c'est elle qui détient les cordons de la bourse.

C'est dans ce contexte que les Grecs ont élu un nouveau gouvernement en janvier, avec pour objectif d'améliorer le sort des classes moyennes et des plus pauvres, en renégociant les accords précédemment signés. Mais les discussions ont vite tourné à la confrontation, laissant les antagonismes nationaux transformer l'Europe en champ d'affrontements, de plus en plus amers. Dès lors, la question d'une sortie de la Grèce de la zone euro se pose à nouveau. Ses effets économiques seraient probablement moins ravageurs qu'il y a cinq ans, car les créanciers privés ont pour la plupart transféré leurs créances auprès des Etats. Mais rien n'est garanti. Les risques de contagion à travers le système financier et l'impact psychologique sur les acteurs économiques sont très difficiles à évaluer. Cependant, c'est au niveau politique que les dommages seraient probablement les plus importants. Au cœur des Balkans, point de passage vers le Proche-Orient, la Grèce occupe une position stratégique pour l'Occident. A cet égard, au moment où les tensions en Europe de l'Est sont au plus haut, et alors que l'Union Européenne doit prochainement décider, à l'unanimité, de la poursuite des sanctions contre la Russie, la visite du premier ministre grec auprès de Vladimir Poutine, la semaine dernière, n'est pas passée inaperçue.

Mais ne nous leurrons pas, la Grèce n'est pas un cas isolée. Elle n'est que le miroir grossissant des défauts conceptuels de l'euro. La monnaie unique telle qu'elle est conçue aujourd'hui, fige les disparités économiques entre pays et empêche les mécanismes d'ajustement qu'un taux de change et une politique économique indépendante autoriseraient en temps normal. Même si le problème grec n'existait pas (ou plus), il est illusoire de croire que l'euro serait sortie d'affaire. Les déficiences dans sa conception doivent au préalable être corrigées. Sans une intégration fiscale poussée, sans un budget européen significatif, sans une convergence économique des pays qui la composent, tôt ou tard, la zone euro sera confrontée à de nouvelles crises, dans d'autres pays. En effet, le cadre actuel de la monnaie commune fabrique obligatoirement des déséquilibres économiques entre pays, que rien ne vient contrebalancer.

Avant la crise de 2008/2009, c'était l'accumulation de créances douteuses dans les banques françaises et allemandes, contrepartie du surendettement des ménages espagnols, grecs, portugais et irlandais. Aujourd'hui, ces déséquilibres existent toujours mais ils ont simplement été transférés au niveau des banques centrales de la zone euro. Il est vrai que la progression de ces déséquilibres a ralenti depuis la crise, car toute la zone a emboité le pas de l'Allemagne et s'est mise au régime sec. Mais il est fort probable que ces déséquilibres repartiront de plus belle, si l'Europe renoue avec la croissance. L'exemple argentin des années 1994 et 2001, quand le peso était arrimé au dollar américain, illustre parfaitement cette situation. Ces sept années ne furent qu'une succession  de récessions profondes, brièvement interrompues par des périodes d'explosion des déficits, avant que l'Argentine ne fasse faillite en 2001.

L'euro devait permettre de parachever la construction de l'édifice européen patiemment construit après la seconde guerre mondiale. Paradoxalement, il est train de le fracturer en profondeur. Les tensions sont palpables entre les peuples européens. Les titres des médias nationaux et les sondages d'opinion le montrent, tout comme la montée des partis extrémistes. Face à ces périls, les pouvoirs politiques composent à la petite semaine et cherchent à gagner du temps. Une vision pour l'Europe, des perspectives pour une destinée commune font défaut. L'euro est une Gorgone qui pétrifie les dirigeants européens. L'Europe trouvera-t-elle un Persée pour trancher la tête de la Méduse ? Les prochaines semaines sont susceptibles d'apporter un début de réponse, positif ou négatif, dans ce qui sera décidé du sort de la Grèce.

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