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Billet de blog 19 avr. 2013

Critiquer la politique économique allemande n’est pas être extrémiste, germanophobe ou anti-européen

Depuis la fin de la guerre, l’économie allemande repose en grande partie sur la vitalité de son commerce extérieur. C’est un choix qu’ils ont fait et qui leur a réussi. Tant mieux pour eux. Cependant, beaucoup  de commentateurs ne comprennent pas que ce type de politique économique n’est pas compatible avec l’intégration dans une union monétaire.

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Depuis la fin de la guerre, l’économie allemande repose en grande partie sur la vitalité de son commerce extérieur. C’est un choix qu’ils ont fait et qui leur a réussi. Tant mieux pour eux. Cependant, beaucoup  de commentateurs ne comprennent pas que ce type de politique économique n’est pas compatible avec l’intégration dans une union monétaire.

Depuis longtemps, des tentatives d’union monétaire ont eu lieu : France, Suisse, Belgique et Italie en 1865, Suède, Danemark et Norvège en 1873, ou plus récemment l’arrimage de l’Argentine au dollar dans les années 90. Mais ces unions ont pour la plupart échoué. En effet, intégrer une union monétaire présente des avantages mais a aussi des coûts. L’objectif d’une union monétaire est d’obtenir une plus grande efficacité  économique, mais elle implique de renoncer à certaines marges de manœuvre telles que la politique monétaire et le taux de change. Or ces marges de manœuvre sont très utiles pour piloter l’économie d’un pays, par exemple pour éviter que le chômage ne s’envole ou que l’inflation ne dérape. Pour qu’une union monétaire ait un intérêt il faut donc que les avantages l’emportent sur les coûts.

Depuis les années 60, avec les travaux de Mundell, Mc Kinnon et Kenen, on connaît assez bien les conditions de réussite d’une union monétaire. Ces conditions sont les suivantes : 1°) les travailleurs doivent pouvoir être mobiles et s’installer sans contrainte  là où le marché du travail est le plus favorable, 2°) les capitaux doivent pouvoir circuler librement entre pays, 3°) des transferts fiscaux importants (par exemple à travers un budget fédéral) doivent pouvoir avoir lieu, 4°) les cycles économiques entre pays doivent être assez proches. Les Etats-Unis constituent un bon exemple d’union monétaire fonctionnant de manière satisfaisante. Les cinquante Etats américains partagent le dollar comme monnaie commune. Ils présentent pourtant des différences importantes. Les économies du Mississippi, du Nevada ou du Massachusetts sont très différentes. Cependant, la facilité de circulation et d’installation des travailleurs entre ces différentes régions, ainsi que l’existence de transferts fiscaux importants des régions riches aux régions pauvres, permet à l’union américaine de fonctionner sans que des déséquilibres insupportables ne s’installent entre ses membres.

La zone Euro ne remplit pas ces conditions, en particulier les points concernant la mobilité du travail et les transferts entre pays sont loin d’être remplis. Dès lors, dans ces conditions, la seule et unique façon d’éviter une explosion de l’union monétaire est de coordonner les politiques économiques de ses membres pour s’assurer que ne naissent pas des déséquilibres trop importants. En particulier, l’Union Européenne doit s’assurer que ceux dont le poids économique est le plus important (Allemagne, France, Italie, Espagne) ne connaissent pas des évolutions trop divergentes. Or, ce n’est pas du tout le cas depuis la création de l’Euro. Les cycles et les politiques économiques des différents pays de la zone divergent fortement. Les responsabilités sont partagées mais l’Allemagne en porte une part importante. En effet, elle a mis en place au début des années 2000, une politique économique visant spécifiquement à devenir plus compétitive que ses voisins. Qui plus est, elle ne l’a pas fait grâce à des gains de productivité mais simplement en comprimant ses coûts salariaux, en réduisant la consommation à travers des augmentations de TVA et en ayant une inflation inférieure à l’objectif de 2% de la BCE. L’Allemagne a volontairement freiné sa demande interne : consommation des ménages, investissement des entreprises et même les dépenses publiques jusqu’en 2008 (voir les graphiques ci-dessous). Elle a tout fait pour gagner des parts de marché vis-à-vis des autres membres de la zone Euro. Cela a eu pour conséquence de faire exploser son solde des échanges extérieurs qui est maintenant sur des niveaux jamais atteints depuis 1945. Compte tenu de l’absence de mobilité des travailleurs et de l’absence de transferts fiscaux entre Etats, cette stratégie est exactement à l’opposé de ce qui doit être fait pour assurer la viabilité de l’Union Européenne.

Le succès de la stratégie allemande et ses bonnes performances économiques n’ont été rendus possibles que parce que dans le même temps, ses partenaires étrangers importaient ses produits.  Sa croissance depuis 2000 a reposé essentiellement sur les surplus commerciaux. Sans cela les performances de l’économie allemande auraient été beaucoup moins convaincantes. Ce sont les achats de ses voisins qui ont été la clé de son succès. La politique et les performances économiques de la France ont été plus respectueuses des équilibres intra-européens. La productivité française a progressé dans les mêmes proportions que l’Allemagne mais la France n’a pas cherché à comprimer ses salaires ni à réduire son inflation en-dessous de l’objectif européen des 2%. La politique française n’a pas consisté à fonder sa croissance sur le moteur des exportations. Aujourd’hui, la Commission Européenne, la BCE et les gouvernements européens veulent dupliquer le modèle allemand à l’ensemble de l’Europe, en se lançant dans une course à la compétitivité avec compression des coûts salariaux et mise en place de programme d’austérité généralisé (voir ci-dessous le graphique de l’évolution des soldes budgétaires[1]). Mais c’est un contre-sens économique majeur. Aucun pays ne pourra dégager les mêmes surplus commerciaux que l’Allemagne des années 2000, puisque ces politiques économiques ont pour conséquence de freiner la demande dans toute l’Europe et donc de réduire les importations potentielles de nos principaux partenaires commerciaux.

Certains commentateurs font référence aux années 30 pour justifier les politiques d’austérité et les orientations économiques de la Commission Européenne. C’est ne pas comprendre ce qui s’est passé dans les années 30. Ce n’est pas l’hyperinflation des années 20 qui a amené Hitler au pouvoir, c’est l’austérité et la déflation provoquée par la politique du chancelier Brüning en 1931-32. De même, beaucoup ne savent pas ou ne comprennent pas que les problèmes économiques des années 30 ont été aggravés par le régime de change fixe imposé par l’étalon-or (un peu comme dans une union monétaire), les guerres commerciales et la course à la compétitivité dans laquelle se sont lancés les grands pays à cette époque. Cette stratégie non coopérative a eu pour conséquence de déprimer la demande mondiale et d’accroître les problèmes d’endettement. C’est exactement la direction que les gouvernements européens sont en train de prendre.

Contrairement à ce qu’écrivent certains, il n’est nul besoin d’être extrémiste pour se rendre compte que la stratégie d’austérité imposée à l’ensemble de l’Europe et la course à la compétitivité par la baisse des coûts salariaux mène droit à la faillite de la zone euro. Au contraire, si l’on veut sauver le projet européen, il convient de faire les bons constats. Il faut comprendre les conditions de fonctionnement d’une union monétaire, et  il faut comprendre que des politiques d’austérité en période de récession sont un contre-sens économique majeur. Critiquer la politique économique allemande n’est pas être anti-allemand ou anti-européen. L’ancien Chancelier allemand Helmut Schmidt l’a formidablement bien expliqué dans un discours prononcé en décembre 2011 : "Celui qui croit que l'Europe peut réussir à recouvrer la santé uniquement grâce à des coupes budgétaires devrait étudier plus en détail la politique déflationniste du Chancelier Heinrich Brüning en 1930-1932. Elle avait déclenché une dépression et un chômage d'une telle ampleur qu'elle avait ainsi initié la disparition de la première démocratie allemande."


[1] Pour mesurer correctement l’austérité, il faut regarder le solde budgétaire primaire, c’est-à-dire avant paiement des intérêts de la dette et plus particulièrement son évolution. Une évolution positive montre que le gouvernement « se serre la ceinture » avant paiement des intérêts et pratique donc une politique d’austérité.

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