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Billet de blog 20 nov. 2013

L'incompréhensible incompréhension allemande

Bertrand Groslambert
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Dans les années 90, l’Allemagne était considéré comme l’homme malade de l’Europe. Ses exportations étaient en berne, ses comptes externes étaient régulièrement en déficit. Et malgré le soutien financier de l’Europe, elle semblait avoir le plus grand mal à digérer la réunification. Une décennie plus tard, la roue a tourné. En 2012, le pays est devenu le premier exportateur net au monde devant la Chine. Son taux de chômage est au plus bas et sa croissance fait des envieux. Fort de ces résultats, les dirigeants allemands présentent leur pays en modèle et donnent des leçons au reste de l’Europe. Mais voilà que le FMI, puis le Trésor américain et maintenant même la Commission Européenne se mettent à critiquer la recette allemande. Incompréhensible dit le ministre Schäuble !  Infondé selon le Der Spiegel ! Ce n’est tout de même pas de leur faute si les cigales du sud de l‘Europe se sont ruées sur les produits allemands durant les années 2000. Comment peut-on le leur reprocher ?

Et pourtant, ces critiques sont tout à fait justifiées : il suffit de comprendre pourquoi, au début des années 2000, Espagnols, Grecs, Irlandais ou Portugais se sont brusquement jetés sur les produits allemands. La réponse est assez simple. A partir du début des années 2000, les capitaux étrangers, principalement allemands, ont afflué dans ces pays, provoquant une forte baisse des taux d’intérêt. Cela a incité, les consommateurs à consommer et les investisseurs à investir, en empruntant à des coûts ridiculement bas. Ce faisant la demande dans la périphérie de la zone Euro a dépassé l’offre et s’est donc tournée vers l’extérieur, en particulier l’Allemagne.

 Mais pourquoi les capitaux allemands se sont-ils massivement exportés vers les pays voisins ? C’est là que repose la responsabilité de l’Allemagne. La réponse vient de la politique économique allemande mise en place au début des années 2000, politique qui visait spécifiquement à devenir plus compétitive que ses voisins. Contrairement à l’idée répandue, cette amélioration de la compétitivité allemande ne s’est pas faite grâce à des gains de productivité mais simplement en comprimant les coûts salariaux, en réduisant la consommation à travers des augmentations de TVA et en ayant une inflation inférieure à l’objectif de 2% de la BCE. L’Allemagne a ainsi volontairement freiné sa demande interne pour dégager des surplus à l’export. Les dirigeants allemands ont appliqué la notion de base en économie internationale : peu importe la qualité de vos produits, il suffit d’épargner plus que vous ne consommez et obligatoirement vous dégagerez des surplus à l’exportation. Comprimer la demande interne dégage des excédents d’épargne qui  se déversent nécessairement à l’étranger et amènent les pays voisins à consommer vos produits.

Cette politique allemande a fonctionné dans les années 2000, car ses partenaires européens ne faisaient pas la même chose, et car l’appartenance à la zone euro a permis à la devise allemande de ne pas s’apprécier face aux autres monnaies européennes. Les Allemands pouvaient ainsi engranger des surplus de plus en plus importants sans que leur monnaie ne se renchérisse. Depuis 2010, l’ensemble de la zone euro tente de répliquer le modèle allemand. Mais puisque pour exporter, il faut nécessairement que d’autres importent, et comme tous les européens se sont convertis à l’austérité, d’une part cela diminue la demande au niveau de l’ensemble de la zone euro et d’autre part, cela transforme la zone euro en vaste zone exportatrice vis-à-vis du reste du monde. Mais, à la différence de ce qui s’est passé pour l’Allemagne dans l’Euro, les surplus que les Européens dégagent vis-à-vis du reste du monde ont pour conséquence naturelle de faire monter l’Euro vis-à-vis des autres monnaies. Dès lors, les efforts d’austérité qui été consentis ici où là seront peu à peu réduits à néant par l’appréciation de la devise.

Cela démontre la nocivité des politiques économiques mises en place en Europe depuis 2010. Vouloir traiter nos problèmes par une politique de l’offre à travers une amélioration forcenée de la compétitivité est tout simplement mortel. Nous sommes en train de rejouer le scénario des années 30, quand des dévaluations compétitives avaient provoqué un effondrement de la demande mondiale. La potion que L’Allemagne voudrait nous faire avaler n’est pas seulement amère, mais elle est mortelle et tuera le malade si elle continue d’être administrée. Heureusement, il semble que cela commence à être compris par certains responsables politiques en Europe. Puisse l’Allemagne le comprendre elle aussi.

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