Contre «L’hommage aux héros»

Les signataires de ce texte s'adressent à Serge Denoncourt qui, avec les producteurs Stéphane Gateau, Roberto Ciurleo et Régis Lefebvre, prépare une cinéscénie sur le Débarquement en Normandie, pièce maîtresse d'un futur parc mémoriel conçu pour accueillir 600 000 visiteurs par an. Ce projet initialement connu sous le nom de D Day Land est soutenu par Hervé Morin, président de la Région Normandie.

Nous avons été attentifs aux entretiens que vous avez accordés aux médias régionaux ces derniers jours. Pour être nombreux, ils ne contribuent en rien à nous rassurer sur l’intérêt du projet « Hommage aux héros » que vous portez. Bien au contraire.

Revenons tout d’abord sur ce que vous appelez « un malentendu » (France bleu, 9 septembre), fruit, selon vous, d’une mauvaise communication qui aurait permis la circulation d’appellations erronées, telles que le D-day land ou le Puy du fou normand. Or, ce « malentendu » n’est pas qu’un simple accident de communication ; il révèle à lui seul la grande faiblesse conceptuelle de ce que vous proposez, tant sur le plan intellectuel qu’en matière d’éthique. Et votre intention de « créer de l’émotion » (Presse de la Manche, 11 septembre) ne peut tenir lieu ni de morale ni d’ambition éducative. Elle apparaît pourtant bien comme la principale ligne directrice de ce spectacle.

Sur ce point la communication dont votre projet fait l’objet est pour le moins embarrassée : si elle rejette parfois ce mot de « spectacle », il n’en est pas moins question de théâtre, de mise en scène, de figurants et de spectateurs. Ne jouez donc pas sur les mots, et sachez que nous ne serons pas dupes de ceux que vous employez pour tenter d’épater la galerie : cinéscénies, effets spéciaux, prouesses technologiques et situations immersives. Et même une tribune mobile, sur rails, qui déplacera ses fournées de 800 spectateurs de scène en scène. La belle affaire !  Comme dans Jurassic Park ! Rien dans tout ce fatras n’est de nature à nous convaincre que ce que vous proposez puisse être autre chose qu’un grand spectacle, ce qui ne serait pas grave si le sujet s’y prêtait.

Une machine à produire de l’émotion, donc, par paquets de 45 minutes, soit un peu moins de 4 minutes par scène puisque vous prévoyez d’en présenter une douzaine : les spectateurs seront priés de s’émouvoir vite fait bien fait, non pas à leur rythme, mais en se soumettant à la cadence industrielle que vous leur imposez. C’est qu’il faudra vite passer à la fournée suivante, et aller réfléchir ailleurs.

Réfléchir ou faire les boutiques ? Sur ce point aussi, la communication est hésitante : tandis qu’il était question de transporter les visiteurs dans des véhicules militaires d’époque depuis l’accueil jusqu’à une grande rue de boutiques de souvenirs et produits locaux, ambiance années 40, vous semblez aujourd’hui revenir sur cette idée, si l’on vous comprend bien quand vous dites : « Dans le temps, on avait pensé à une vitrine, un accueil avec une boutique de produits locaux… » (France bleu, 9 septembre), mais ce point semble continuer d’inquiéter le président du Conseil départemental qui, selon la Presse de la Manche (11 septembre), « est plus réservé sur les développements futurs du projet avec d’éventuelles implantations de restauration, hôtellerie et autres… » Qu’en est-il finalement ? et qu’en serait­-il dans le futur si ce projet voyait le jour ?  La question est à la fois éthique et économique : si cette galerie marchande n’existe pas, où seront les centaines d’emplois annoncés ? Si elle doit au contraire exister, comment imaginer sa viabilité quand Monsieur Morin lui-même évoque un fonctionnement du site uniquement sur la période des beaux jours, « du mois de mai jusqu’au mois de septembre » (France 3 Normandie, 12 janvier 2020). Et dans ce cas, peut-on imaginer sans honte la juxtaposition de ces commerces et du spectacle annoncé, basé sur des images d’archives ? Oserait-on faire cela à quelques kilomètres des 9 386 tombes américaines de Colleville-sur-mer, et des 21 222 tombes allemandes de La Cambe, pour ne parler que de ces deux grands cimetières ? Oserait-on faire cela à Oradour–sur-Glane ? Oserez-vous chercher à « vendre » cette idée à tous ceux qui ont vu leurs parents et leurs grands-parents pleurer en racontant le Débarquement et la bataille de Normandie, à tous ceux dont la gorge se noue à la seule vue de ces images d’archives dont vous entendez faire votre spectacle ?

Vous évoquez bien sûr le rôle d’un comité d’éthique et d’un comité scientifique censés garantir l’exactitude historique du projet et le respect des victimes, mais si l’on peut imaginer qu’ils soient un peu écoutés au stade de la présentation du projet, nous ne croyons pas un seul instant qu’ils puissent l’être encore quand il s’agira d’assurer la rentabilité de vos investissements.

Vous nous trouvez, nous les Normands « excessivement fragiles » (France bleu, 9 septembre) dès que l’on touche à cette mémoire de la guerre. Quel mépris et quelle incompréhension de votre part ! Ce que vous ne semblez pas comprendre, c’est que vous touchez là au sacré, et que ce sacré ne se prête pas au spectacle, sauf si l’on fait peu de cas du sang des quelque 140 000 victimes du Débarquement, si l’on oublie leurs ossements dans les cimetières et dans les champs, si l’on ignore que cette guerre, par les bombes que l’on trouve encore régulièrement dans le sol, nous rappelle qu’elle n’est ni un jeu, ni un spectacle, ni un folklore, mais une barbarie. Non, nous ne sommes pas fragiles, nous sommes indignés.

Alors merci d’avoir pensé à nous, mais votre spectacle, gardez-le.

 

Signé par :

Bertrand Legendre, professeur à l’université Sorbonne Paris Nord et romancier (L’Homme brut, éd. Anne Carrière, 2018)

Christian Derosier, médecin, président du collectif montois

Gilles Perrault, écrivain (Dictionnaire amoureux de la Résistance, éd. Plon-Fayard, 2014)

Ainsi que les comités de Ver et de Carentan, le GNR 39-45 et Jean Loïc Bagot, fils aîné de André Bagot, officier du commando Kieffer, badge 135

 

 

 

 

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