Nous pouvons démocratiser la décision économique (Premier volet)

A remonter l’histoire jusqu’aux cités de la vallée de l’Indus ou à suivre le déplacement des centres de pouvoir depuis la renaissance de Gênes jusqu’à New-York d’aujourd’hui, un constat s’impose: les territoires urbains ont toujours été les vecteurs d’échanges, de flux et de circulation des produits, des services, des hommes et des capitaux. A la faveur du processus de mondialisation et de mise en compétition globale, de la libéralisation des économies en même temps que les processus de décentralisation administrative et politique, les villes, les métropoles sont devenues les centres de gravité du développement économique. Une grande série de recherches[1] analysent dans ce contexte une transformation des politiques publiques comme étant engagées dans un processus de territorialisation, ou priment l’attractivité, l’optimisation de la compétitivité et privilégiant la production de richesses contre la promotion et la satisfaction des enjeux sociaux.[2]

 

A rebours de ce tropisme dont nous garderons à l’esprit l’ampleur, la présente synthèse se destine à porter le regard sur une forme alternative de développement économique urbain, celui qui se donne pour objectif de répondre aux objectifs sociaux définis par la population locale dans un processus participatif de codécision. En tirant les leçons de diverses expériences essentiellement sud-américaines, étatsuniennes et plus particulièrement québécoises pour décrire un dispositif avec plus de précisions, nous tenterons de présenter les facteurs qui ont, au sein des métropoles, favorisé l’émergence de telles expériences. Si chaque configuration s’inscrit, au sein même d’un pays, dans un contexte sociologique donné, nous nous éloignons de leur présentation prodromique et nous nous engageons dans un développement syncrétique des logiques d’institutionnalisation à l’œuvre qui traversent l’examen des différents expériences. Bien sûr, les éléments structurant présentés n’ont pas la même influence dans tous les dispositifs d’action publique.

 

Il s'agit de montrer qu'il est tout à fait possible de promouvoir un développement écoomique démocratique.

 

Que ce soit pour les budgets participatifs brésiliens, les Community Development Corporations étatsuniennes ou les Corporations de Développement Economique Communautaire québécoises inspirées des précédentes, nous pouvons d’ors et déjà proposer un élément de définition liminaire en arguant qu’il s’agit d’un «Processus de changement socio-économique qui vise la valorisation des ressources locales, notamment par la requalification au travail et l’essor de l’entrepreneuship, et qui mise sur la mobilisation de la communauté locale et sur un meilleur accès de cette dernière aux ressources exogènes, en particulier celles administrées par l’Etat.»[3]

 

Notre synthèse se bornera quasiment à ces expériences outre-Atlantique et ne pénètrera les cas européens et français que dans une moindre mesure conséquemment à leur rare, faible ou récente institutionnalisation. Au Royaume-Uni par exemple, les inner cities des années 1970 ont vu l’émergence d’un socialisme local avec les tenants de la nouvelle gauche urbaine.[4] Certes, le volontarisme de «militants moraux» et de chercheurs engagés s’inscrivait clairement dans la promotion d’un développement économique intégrant une dimension sociale et écologique exigeante. Mais celui-ci s’est cependant caractérisé par une gestion planificatrice où la participation de la population correspondait plus à un outil de pression ou de démonstration politique face aux fermetures d’usines ou contre le gouvernement Tory. Certes les entreprises à but social et écologique – entre toutes – étaient aidées, des représentants de groupes sociaux intégrés à des comités de consultation, mais ce socialisme municipal n’instituait pas la participation citoyenne directe. Du reste – et ceci est probablement lié – à la fin des années 1980 et sous les pressions constitutives des conservateurs de Westminster, ces travaillistes alternatifs glisseront vers un mode de gestion dit «pragmatique» i.e. intégrant les logiques de la compétition globale évoquée plus haut. Nous pouvons d’ailleurs et ailleurs en trouver une illustration éloquente avec la mise en place du Manchester Sustainable Community Strategy élaborée en 2006. Il s’approprie la rhétorique publique d’une stratégie de développement compréhensive et largement coopérative mais correspond plus a du green&social washing.[5]

 

En France, dans une posture performative et elliptique de la réalité sociale des grands ensembles hérités et dégradés, le logiciel républicain et universaliste s’est toujours refusé à la notion de développement communautaire suggérant une situation d’inégalité imposée à des citoyens d’origine étrangère. Au début des années 1970, la mobilisation des habitants de l’Alma Gare dans le Nord de la France fait figure de comparaison avec les expériences américaines.[6] Quartier en déclin économique, victime d’une émigration des travailleurs, il était destiné à un projet de reconversion économique et de gentrification à l’initiative de la Mairie. Mais la mobilisation collective empêcha ledit projet et permit de revitaliser le quartier selon les aspirations sociales, locales et communautaires. On dira, de la communauté. Cette initiative préfigurera en 1981, le travail de la commission Dubedout, le maire grenoblois représentant de la «deuxième gauche» - analogue dans les idées plus que dans les ressources politiques à la nouvelle gauche urbaine britannique – et qui développa les Groupes d’Action municipale. Pour des raisons de non démocratisation effective, le développement social urbain fut un échec relatif et repris en main à l’aune des émeutes de Vaulx-en-Velin par un Etat centralisateur, homogénéisant, plus pourvoyeurs de ressources exogènes qu’accompagnateur de développement endogène, plus top down que bottom up comme l’illustrent les dispositifs législatifs tels que la LOV, la loi SRU ou même les Grands Projets Urbains. Et pourtant, la France n’était pas sans promoteurs, sans acteurs favorables au développement social local. C’était le cas par exemple des CAF et des travailleurs sociaux qui ont évolué dans les pays du Sud et qui, de retour, ont milité dans les centres sociaux au ré-encastrement de l’économique dans le social, qui ont soutenu la pertinence d’une analyse pluridimensionnelle, une approche environnemental du développement – global – du territoire.[7]

On le comprend ici, les contextes sociaux politiques nationaux comme locaux, apparaissent comme des structures agissantes ouvrant la possibilité ou non du développement économique local et communautaire (DELC).



[1] Pour donner quelques exemples de textes mobilisés ailleurs : Scott Allen, Storper Michael, «Régions, mondialisation et développement », Géographie Économie Société, 2006, Lavoisier, Paris ; Christophe Favoreu, Christian Lechner, Christophe Leyronas, «Légitimité des politiques publiques en faveur des clusters», Revue Française de gestion, pp. 157 à 178, 2008 ; Perrat J., «Division spatiale du travail et nouvelles organisations productives : des territoires «segments» aux territoires « modules »?», INNOVATIONS 2006/2, n° 24, p. 91-114.

[2] David Harvey, 1989, cité par Michael E. Leary, “Gin and Tonic or Oil and Water: The Entrepreneurial City and Sustainable Managerial: Regeneration in Manchester”, Local Economy: The Journal of the Local Economy Policy Unit 2008 23: 222

[3] Richard Morin, «Gouvernance locale et développement économique des quartiers de Montréal», Revue de géographie de Lyon, Vol. 73, n°2, 1998, pp. 127

[4] Le Gales Patrick. Crise urbaine et développement économique local en Grande-Bretagne : l'apport de la nouvelle gauche urbaine. In: Revue française de science politique, 40e année, n°5, 1990. pp. 714-735.

[5] Michael E. Leary, art.cit.

[6] Donzelot Jacques, Mével Catherine, «La politique de la ville, une comparaison entre les USA et la France. Mixité sociale et développement communautaire», Centre de Prospective et de veille Scientifique, Ministère de l’Equipement, n° 56, Mai 2001, p.29.

[7]Pierre-Noël Denieuil « Développement social, local et territorial : repères thématiques et bibliographiques sur le cas français », Mondes en développement 2/2008 (n° 142), p. 113-130.

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