Tom Connan, l'insolent

L'artiste aux multiples facettes se lance dans la mode avec le label Vatigny. Il vient de sortir sa première collection qui transfigure le registre symbolique. Entretien exclusif.

Vous avez sans doute – ou après tout, peut-être pas – entendu parler de lui. Parce qu’il fait de la musique (son premier EP est sorti l’année dernière) ; parce qu’il a écrit un brûlot sur l’endoctrinement dans les écoles de commerce (son livre Le Camp a été réédité en mai dernier) ; parce qu’il s’est aussi lancé dans la mode (sa marque Vatigny est disponible depuis cet été). Et d’ailleurs, peu importe pourquoi. Car c’est sa personnalité qui fascine. Entretien avec l’insolent garnement. Tom. Connan. 

Tom Connan, 2017 © Tom Connan, tous droits réservés Tom Connan, 2017 © Tom Connan, tous droits réservés

Bertrand Debret : Salut Tom, comment ça va ?

Tom Connan : Bof, il est très tôt pour une interview [NDLR, il est un peu plus de 11h30].

BD : T’es fatigué ?

TC : Bah oui, plutôt. Tu sais, je me couche pas à minuit, je travaille le soir. Et la nuit. Jusqu’à 4 ou 5h. Donc me lever avant midi, c’est dur.

BD : Tu trouves pas ça un peu méprisant pour tous les gens qui se lèvent à 7h tous les matins ?

TC : Pourquoi méprisant ? Les gens font ce qu’ils veulent. Moi, ça m’a toujours déprimé de devoir me lever quand il faisait encore nuit. C’est pas humain. On devrait pas obliger les gens à faire ça.

BD : Pour ça, il faudrait faire la révolution...

TC : Oh ! c’est pas le sujet. La politique m’ennuie à mourir. D'ailleurs ça emmerde tout le monde. Même les politiciens ont l’air de se faire chier dans leur boulot, tu trouves pas ? Signer des décrets, débattre sur la taille du soja, ça excite personne.

BD : Peux-tu nous dire quel est ton métier ? Finalement, on t’a vu jouer sur plusieurs tableaux récemment. En un an, tu as fait, si j’ai bien compté, quatre clips, un livre et une marque de vêtements.

TC : T’as oublié la pub qu’on vient de sortir pour les hoodies justement.

BD : Les quoi ?

TC : Les hoodies. Les sweats à capuche, abruti… 

Tom Connan, 2017 © Tom Connan, tous droits réservés Tom Connan, 2017 © Tom Connan, tous droits réservés

BD : Ah pardon ! Je ne savais pas qu’on appelait ça ainsi. Bref, on pourrait te reprocher de vouloir toujours plus de notoriété, toujours plus d’argent. Tu vois ce que je veux dire. Explique-moi.

TC : Si tu savais à quel point je me fous de ce que pensent les autres ! Mais d’une force ! Vouloir être comme les autres, c’est se prostituer. Chacun fait ce qu’il veut et n’a de compte à rendre à personne. A la rigueur, je rends des comptes à ma mère, mais c’est tout. Dans ma génération, on est effectivement spontanés. On aime quelque chose, on le prend. On veut faire quelque chose, on le fait. Peu importe ce que les autres se disent. En France, on aime beaucoup ranger les gens dans des catégories. C’est tellement insupportable. Par exemple, j’ai fait un clip y'a pas longtemps [« You Didn’t Give Them a Chance » Club Remix, NDLR], qui contient des images d’archives, assez violentes et tout. On dénonce les homophobes, les antisémites, tous ces connards qui veulent nous empêcher de vivre comme on le veut. Et bah à cause de ça, hop, on m’a qualifié d’artiste engagé, dans un article du Huffington Post je crois. Je suis pas « engagé ». Mais parfois je sors ce que j’ai au fond de moi. Et je passe à autre chose. Sinon, je m’ennuie.

BD : Tu ne veux pas faire une œuvre ?

TC : Mais quelle horreur ! On sera tous morts avant d’avoir atteint un objectif pareil. Faut pas penser comme ça, putain. Chercher la cohérence, c’est tellement déprimant. Quand je me lève le matin, je sais pas trop ce qu’il va se passer dans la journée. C’est ça qu’est sympa.

BD : Tu ne veux pas travailler à quelque chose qui te dépasse, qui soit en quelque sorte plus grand que toi ? Et qui donc, s’inscrive dans un projet de long terme ?

TC : Mon dieu ! Quel délire étrange. Je ne travaille pas pour l’Histoire. Tous ceux qu’ont cherché un truc pareil de leur vivant sont aujourd'hui oubliés. Je me fous complètement de l’opinion des autres. Tout le monde est unique. Tout le monde a potentiellement quelque chose à dire. Je ne me compare jamais aux autres. Ils sont eux, je suis moi. Ceux qui critiquent, eh bah qu’ils essaient déjà de créer quelque chose, c’est pas si évident. Les abrutis qui taillent sur les réseaux ou ailleurs, ce sont des jaloux ou des ratés. Ça va souvent ensemble. Il faut vraiment n’avoir que ça à faire pour aller sur la page d’un mec et se lancer dans une analyse bidon de son « œuvre ». Je regarde jamais.

BD : Mais en tant qu’artiste, tu dois plaire à ton public, et à un maximum de personnes, non ?

TC : Si tu commences à penser comme ça, tu peux être sûr que tu produiras que de la merde. J’essaie bien sûr de faire la meilleure création possible, côté musique ou fringues, mais je cherche jamais le « like ». Rechercher le like, c’est vulgaire. Ce sont les pauvres types qu’ont rien à faire de leur journée qui font ça.

BD : Mais pourtant, avec ce look androgyne, tu es mignon, et tu plais beaucoup aux jeunes filles – et pas qu’à elles d’après mes informations. Tu les rejettes du coup ?

TC : Mais non ça va pas ! Je te parle des connards qui taillent sans raison. Les autres, je les adore, on parle tout le temps sur Insta ou Snap. J’aime beaucoup avoir des retours de leur part, savoir ce qu’ils pensent, et tout. J’ai beaucoup de fans asiatiques, par exemple. Je dis juste que j’ai pas le temps de répondre à des tocards qui n’ont que ça à foutre de combler leur frustration sur les réseaux. Les gens se font de ces films parfois, c’est juste dingue !

BD : Oui j’ai vu un tweet de toi récemment où tu disais avoir arrêté de répondre à qui que ce soit sur Twitter. Pourquoi ?

TC : Parce que je me suis rendu compte que 99% des glandus qui répondaient étaient des vieux haineux. En vrai, les gens normaux, ils répondent pas sur Twitter. Ils likent, ils retweetent, mais ils mettent pas de vieux commentaire à deux balles. Ceux qui répondent, la plupart du temps c’est des gros abrutis anonymes avec des vieux pseudos et une fake photo de profil qui défendent je ne sais quel intérêt. Le nombre d’antisémites, d’homophobes et tout est juste hallucinant. Donc vaut mieux laisser tomber, la vie est courte. Si je me fais écraser par un camion en sortant du café tout à l’heure, il sera trop tard pour rattraper le temps perdu. Alors j’en perds le moins possible.

BD : Tu fais partie d’une génération qui a toujours connu les réseaux sociaux. Tu « baignes » littéralement dedans. Comment est-ce compatible avec un tel désintérêt au sujet des mêmes réseaux ?

TC : Tu comprends pas ce que je dis. J’avais un compte perso sur Facebook il y a encore peu de temps par exemple. Je l’ai fermé, il n’y a maintenant que ma page. Ça a beaucoup choqué mes amis, qu’ont pas compris pourquoi je les avais défriendés, mais en vrai, je supportais plus d’être obligé de voir les posts à la con, sans aucun intérêt, de certaines personnes. Souvent, des gens que j’avais vus une fois dans ma vie. Ça m’intéresse juste pas de voir la vidéo d’un mec en train de s’enlever un point noir ou celle d’un analphabète qui milite dans un parti fasciste ukrainien. Je m’en bats les couilles. L’avantage avec une page, c’est que les autres peuvent voir tes posts et te contacter sans que toi tu sois obligé, en retour, de t’abonner à eux. Tu le fais que si t’en as envie. C’est tellement mieux.

BD : T’es un peu un dandy, en fait.

TC : Me mets pas dans une catégorie. Personne n’appartient à aucune catégorie. Ou plutôt, on appartient tous à plusieurs. Tu peux être fille, mec, black, gay, lesbi, trans, juif, musulman, végane… On est tous plusieurs catégories à la fois. C’est ça que j’aime. Quand on veut classer une personne, on se goure toujours. Je supporte pas ces gens qui s’excitent sur une identité particulière en pensant qu’elle est plus intéressante ou plus diabolique qu’une autre. Plein de personnes en font même un fonds de commerce, pour attirer la fascination ou la pitié, on sait plus trop... C’est écœurant. Toutes les différences sont potentiellement intéressantes. Toutes. Alors faut arrêter de la ramener sans arrêt là-dessus. Ça gonfle tout le monde.

BD : Tu as acquis une certaine notoriété récemment. Tu n’es pas attiré par la célébrité et ce qu’elle peut apporter ?

TC : Je ne recherche rien. Je fais ce que je fais, et du mieux que je peux. J’essaie d’être sincère, d’aller au bout de mes idées, même les plus folles. Certains trouvent ça spé parfois, d’autres adorent. On peut pas plaire à tout le monde, et c’est très bien comme ça. Vouloir plaire à tout prix, on sait où ça mène. A la prostitution.

BD : C’est-à-dire ?

TC : Tous ceux qu’ont voulu à tout prix être célèbres ont tous terminé à moitié morts dans un caniveau, avec plus une tune et la gueule refaite par quinze chirurgiens. Quel destin ! Faut suivre son instinct, ça j’en suis persuadé. Si tu sens pas quelqu'un, tu te casses. Si tu sens pas quelque chose, pareil. J’ai été approché par plusieurs personnes ces derniers mois, pour la musique surtout et aussi pour le bouquin, et je suis devenu proche avec certains. Et pas avec d’autres. C’est comme ça. Y'a plein de gens bien intentionnés, mais y'a aussi plein de connards, des pourris qui veulent te faire faire des trucs dingues pour de l’argent.

BD : Justement, c’est peut-être l’occasion de revenir sur l’article que L’Obs t’a consacré récemment, au sujet de l’agression sexuelle dont tu as été victime il y a quelques années.

TC : J’ai tout dit dans cet article, j’ai rien à ajouter. C’était immonde. Juste immonde. Un mec dégueulasse qui faisait clairement du chantage pour me forcer à faire des trucs sales. Les types comme ça, faudrait les humilier sur une place publique. Pour qu’ils comprennent la gravité de ce qu’ils ont fait. Comme tous ces connards qui emmerdent les filles ou les gays qui rentrent le soir chez eux, la peur au ventre, en se faisant insulter dans la rue. Ces types sont des ratés, souvent moches, frustrés et lâches qui s’attaquent à plus faible qu’eux, et souvent en groupe. C’est tellement pitoyable.

BD : On sent parfois toute la rage qu’il y a en toi, dans les clips, ou même dans ce symbole que tu utilises tout le temps dans ton univers visuel. Tu peux nous en dire plus ?

TC : Le sens exact du symbole est secret et le restera. Mais ce que je peux dire, c’est qu’il est un symbole de liberté. De résistance à l’oppression, d’une certaine façon. D’une invitation à la légèreté. On nous reproche toute la journée de ne pas être assez ceci, d’être trop cela, de faire ou de ne pas faire tel truc. Toute la journée on nous fait des leçons de morale. Même les artistes s’y mettent, c’est dingue ! Mais laissez-nous vivre, bordel ! Ma génération a besoin de respirer. Qu’on arrête de nous dire ce qu’il faut faire ! On s’en fout de pas avoir le bon diplôme, la bonne expérience, la bonne gueule qui va avec. Et si notre pays veut pas de nous, ou de ce qu’on fait, eh bah on partira.

BD : C’est une invitation à l’exode ?

TC : Je ne donne aucun conseil. Je dis juste qu’on veut vivre, et que c’est pas des règles débiles ou des conservateurs de merde qui nous en empêcheront. Aujourd’hui, il n’y a plus de nations. Y'a des gens, des centres d’intérêts, des goûts etc. Je me sens plus proche d’un créateur chinois qui lance une marque de t-shirts originale sur Instagram, qu’un consultant qui habite l’immeuble en face de chez moi – on se détend, j’ai rien contre les consultants [rires]. Faut se faire à l’idée qu’il y a aujourd’hui des communautés qui se forment au-delà des frontières de langue ou de religion et qui sont beaucoup plus fortes que nos nations. Dans mon cas, quand j’ai commencé à faire de la musique il y a quelques années, je connaissais personne. Mais vraiment per-sonne. J’ai contacté des gens par mail, je me suis inscrit à des événements, à plein de trucs, juste pour apprendre le métier et en savoir plus. Et 99% des retours que j’ai eus, tu sais d’où ils venaient ? Des Etats-Unis, d’Angleterre et d’ailleurs. J’ai pas demandé de subvention, j’ai pas été soutenu par le moindre programme du ministère de la Culture – qui sait d’ailleurs même pas ce qui se crée j’ai l’impression, en tout cas en dehors des cercles autorisés. Tout ça est moisi. Y a bien sûr des gens supers, y compris ici, mais ils sont rares. En France, quand t’envoies un mail à quelqu’un que tu connais pas – même si t’es hyper poli et que tu le brosses dans le sens du poil –, on te répond pas. En général. Le mépris, l’indifférence, c’est juste « normal ». Les Anglo-Saxons, et les autres pays avec qui j’ai pu travailler, te répondent systématiquement. Y compris si c’est le big boss d’un label ou l’agent d’une star de cinéma. Encore une fois, il y a des exceptions, et j’ai rencontré des gens exceptionnels en France, dans la musique, l’audiovisuel et même dans les médias. Mais la culture collective est spéciale. Vraiment spéciale. Elle me tape sur le système, et on commence à être de plus en plus nombreux à penser pareil.

BD : Comme dirait l’autre, on pourrait te dire, « la France tu l’aimes ou tu la quittes »…

TC : C’est vrai. Et je me sens pas non plus obligé de rester ici. Surtout que mon équipe est en grande partie à l’extérieur de la France maintenant. Mais ça reste mon pays, alors parfois ça me fait de la peine. Je me dis que ça se dégrade. Il y a beaucoup de conservatisme. Le French bashing c’est vrai que c’est bête, mais ça traduit un sentiment profond. La mode est peut-être le dernier truc où on est encore à la pointe, où on rayonne partout dans le monde. C’est excitant.

BD : Justement, toi qui en fais maintenant, depuis quelques mois, tu n’as pas l’impression de jouer un peu trop sur la carte « luxe » ? J’ai regardé les prix de ta marque, c’est assez prohibitif.

TC : Personne t’oblige à en acheter, hein… Très honnêtement, j’ai pas besoin de ça pour vivre. Ça m’amuse énormément car c’était pas prévu. Au début, avec la boîte de prod avec qui on a fait mon avant-dernier clip, on voulait qu’il y ait un vêtement avec mon symbole dessus. On l’a fait fabriquer, et après, tout le monde a trouvé que c’était plutôt stylé. Et en deux temps trois mouvements on a lancé une boutique. Et bim, ça a marché tout de suite. Ce n'est qu'après que le merchandising a évolué vers une vraie marque de vêtements : Vatigny.

BD : D’accord, mais tu ne réponds pas à ma question sur le prix !

TC : Ah oui, pardon ! Bah écoute. C’est du streetwear de luxe, même si l’expression est hyper arrogante je sais… Alors c’est cher, c’est sûr. On n’est pas un supermarché, le but est pas d’en vendre par milliards. C’est plutôt d’en vendre à ceux qui aiment vraiment la marque et qui veulent la suivre. Je porte souvent le hoodie, en noir, et je sais que le symbole étrange attire la curiosité, pour la collab' qu'on a faite autour de mon nom. Ça fait parler. Ça intrigue. Et les gens peuvent s’identifier facilement. Acheter la marque, c’est un peu comme faire partie d’un club. Donc ça se paye. On emmerde personne. Libre à toi de faire partie du club ou pas ! [rires]

BD : Quel conseil donnerais-tu aux gens de ta génération qui se lancent dans la vie ?

TC : Ça, c’est vraiment une question à la con… Je crois que je n’ai pas de conseil à donner. A part qu’il faut suivre son instinct, ne jamais faire quelque chose qu’on n’a pas envie de faire – ça vaut aussi pour les études. Ne pas se préoccuper de ce que pensent les autres – que ce soit la famille, les amis ou n’importe qui. Et faire ce qu’on veut faire au fond de soi. Une de mes grand-mères, aujourd’hui décédée, m’a dit un jour : « Je veux que tu ailles au bout de tes rêves ». C’est ça qui est important.  

Propos recueillis par Bertrand Debret

Tom Connan, 2017 © Tom Connan, tous droits réservés Tom Connan, 2017 © Tom Connan, tous droits réservés
 

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