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Billet de blog 19 août 2010

L’école mathématique française à l’honneur… pour combien de temps ?

Le Congrès International des Mathématiques, qui se déroule tous les 4 ans, est un moment important, notamment parce que c'est à cette occasion que sont remis plusieurs des prix les plus prestigieux notamment les médailles Fields, remises à des lauréats de moins de 40 ans.

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Le Congrès International des Mathématiques, qui se déroule tous les 4 ans, est un moment important, notamment parce que c'est à cette occasion que sont remis plusieurs des prix les plus prestigieux notamment les médailles Fields, remises à des lauréats de moins de 40 ans. Contrairement au prix Nobel (auquel ont les compare souvent), ces médailles ne récompensent pas une carrière, mais sont un encouragement pour des mathématiciens qui ont déjà fait la preuve de leur grand talent.
Cette année encore, l'école mathématique française est à l'honneur, avec 3 prix sur les 7 décernés qui reviennent à des Français : deux des quatre médailles Fields sont attribuées à Ngô Bao Châu et Cédric Villani, et le Prix Gauss est remis à Yves Meyer. Avec 11 médailles Fields attribuées à des Français depuis l'origine de cette distinction, la France arrive tout juste derrière les USA, avec 13 médailles.
Il est intéressant de s'interroger sur les raisons de ces succès, mais aussi sur le fait de savoir si cette situation de rayonnement peut durer.

Il se trouve que je connais les deux lauréats de la médaille Fields pour les avoir côtoyés à l'Ecole Normale Supérieure ; c'est d'ailleurs un vrai plaisir de les voir récompensés, Ngô l'étudiant vietnamien qui a choisi la France pour étudier et travailler, puis adopter la nationalité, et Cédric l'original. Nous appartenons à une génération où un élan important nous a entraînés vers la recherche en math, comme je l'ai déjà écrit il y a plusieurs mois. En particulier, le gouvernement de gauche a donné un avenir aux jeunes chercheurs, en créant les allocations de recherche, en créant des emplois scientifiques. A cette époque, nous pouvions nous lancer dans des sujets risqués. Nous n'étions pas encore sous l'emprise de la bibliométrie, des modalités absurdes d'évaluation et de financement de la recherche que nous connaissons aujourd'hui.

Aujourd'hui, la situation a radicalement changé. Les métiers de la recherche ne sont plus attractifs. Les jeunes s'en détournent, nos masters recherche se sont vidés. Il est devenu trop périlleux de se lancer dans un sujet audacieux en thèse, car c'est prendre le risque de mettre trop de temps pour la terminer, de ne pas publier assez. Mieux vaut donc s'engager dans des voies mieux tracées, aux résultats plus sûrs, et pour lesquelles il est plus facile d'obtenir des financements sur appels à projets. C'est le contraire de ce qu'il faut pour avoir une recherche dynamique et qui fait vraiment reculer les frontières du savoir. Lors de l'ouverture du congrès international de mathématiques de 1998, David Mumford, alors président de l'Union Mathématique Internationale, avait écrit un article intéressant, dans lequel il se préoccupait de la tendance croissante des gouvernements à vouloir contrôler étroitement la recherche. Avec le gouvernement de Nicolas Sarkozy, nous sommes en plein dans la politique dénoncée par Mumford.

La recherche est oeuvre collective. Les travaux de Ngô Bao Châu et Cédric Villani sont spectaculaires. Ces mathématiciens ont un grand talent. C'était déjà visible lorsque nous étions étudiants. Cependant, il y avait d'autres excellents mathématiciens autour de nous, qui n'ont pas eu les mêmes résultats. Est-ce à dire qu'ils sont moins bons ? Non. Simplement, la recherche n'est pas un processus déterministe, il ne suffit pas d'être brillant pour parvenir à des beaux résultats. Il faut aussi une part de chance, le fait de travailler sur des sujets porteurs, de faire les bonnes rencontres. C'est pour cela que l'individualisation à laquelle le gouvernement tente de nous soumettre est absurde. Pour avoir des médailles Fields, il faut attirer beaucoup de jeunes brillants, qui chacun à sa façon apportera sa pierre à l'édifice. De façon plus ou moins visible, mais toujours essentielle.

Il y a peu, Jean-Christophe Yoccoz, qui a eu la médaille Fields en 1994 et est aujourd'hui professeur au Collège de France, répondait à la question « Pour vous, est-ce que la recherche mathé­ma­tique fran­çaise se porte bien ? » :

« La recherche mathé­ma­tique fran­çaise a une pré­sence très signi­fi­ca­tive sur la scène inter­na­tio­nale, qui se tra­duit entre autres par nombres de prix inter­na­tio­naux et invi­ta­tions dans les grands congrès tels que l’ICM qui a lieu tous les 4 ans. La région pari­sienne est la pre­mière au monde par le nombre de mathé­ma­ti­ciens actifs. Pour autant, cette situa­tion favo­rable est loin d’être assu­rée pour le futur. Je vois deux dan­gers. D’une part, il faut s’assurer que les car­rières de cher­cheur et d’enseignant-chercheur res­tent suf­fi­sam­ment attrac­tives, que la dif­fé­rence avec les Etats-Unis ne s’amplifie pas au point d’y atti­rer trop de nos jeunes cher­cheurs. D’autre part, l’un des points forts pen­dant long­temps de notre sys­tème éduca­tif –la détec­tion effi­cace du talent mathé­ma­tique– est mis à mal par les sou­bre­sauts du système. »

Il voyait juste : Ngô Bao Châu, qui a choisi la France pour y faire ses études, qui a exercé au CNRS puis est devenu Professeur à l'université Paris-Sud, qui s'est fait naturaliser, est parti aux Etats-Unis poursuivre sa carrière.

Le projet politique du PS doit donc redonner une ambition à la recherche française. D'abord, en retissant une relation de confiance avec une communauté scientifique échaudée par les années de lutte qu'elle vit, et par les discours méprisants du Chef de l'Etat, dont les tentatives de rattrapage ne convainquent personne. Ensuite, en donnant un espoir aux jeunes chercheurs, par le biais de créations d'emplois scientifiques, et la mise en place d'un fonctionnement leur laissant plus d'autonomie scientifique.

Les récompenses décernées aujourd'hui sont le fruit d'une politique déjà ancienne. Celle qui est conduite aujourd'hui se fonde sur des principes opposés aux besoins de la recherche. Le gouvernement est en train de scier la branche sur laquelle nous sommes assis, la gauche doit reconstruire. Le plus vite sera le mieux, car les dégâts sont rapides.

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