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Billet de blog 8 févr. 2022

Qui veut la guerre, même nucléaire, écoute France Inter

Hermétiques au bilan calamiteux de décennies d’« interventionnite » aigüe et dans un élan aussi néoconservateur que néocolonial, un auditeur, deux thinktankistes et trois journalistes contemplent joyeusement l’innommable et l’impensable.

Besnard Pierre
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Au 7/9 de France Inter du mercredi 2 février, le « grand entretien de la matinale » est consacré à la politique étrangère française en cette période de fortes tensions géopolitiques. Comme de coutume, le présentateur Nicolas Demorand passe la parole à un auditeur présélectionné par le standard de la chaîne, un dénommé François qui pose la question suivante : « Entre l’Ukraine et le Mali, […] quand on voit que Poutine est un ancien colonel du KGB et on le connaît il est effectivement très autoritaire, ne peut-on pas prendre l’opportunité justement de voir Wagner arriver au Mali, après avoir vécu la République centrafricaine, les positions russes, profiter de cette opportunité pour envoyer un message clair au Kremlin et foutre dehors Wagner du Mali ? »

Le groupe Wagner est une société paramilitaire russe. Parions que son personnel payé, entraîné et armé pour assurer des missions de sécurité auprès de la junte au pouvoir à Bamako (après être intervenu à Bangui, République centrafricaine) ne se laisserait pas « foutre dehors » par un simple un « s’il-vous-plaît ». On peut donc imaginer que François suggère là d’utiliser la force militaire française déployée au Sahel (près de 5000 hommes et femmes) pour frapper, bombarder, tuer et manu militari virer des citoyen.ne.s russes (et probablement d’autres nationalités) du pays tiers qui les emploie. Sans déclaration de guerre, sans demande ou accord des autorités locales, sans motif de légitime défense, la France irait assassiner à l’étranger des citoyen.ne.s de la seconde plus grande puissance nucléaire de la planète. En voilà une idée qu’elle est bonne !

On se serait attendu à un silence gêné sur le plateau, à un hoquet de surprise, à un embarras réprobateur devant la suggestion que la France puisse ainsi mettre le doigt, que dis-je, l’avant-bras dans un engrenage incontrôlable d’attaques, de représailles, de frappes et de contre-frappes pouvant escalader jusqu’au foisonnement de petits champignons atomiques à la surface du globe. Que nenni ! Dans un ricanement amusé, Nicolas Demorand remercie François pour « cette solution radicale » qu’il soumet à ses invités.

Parmi ceux-ci se trouvent Isabelle Lasserre, journaliste au Figaro, Benjamin Haddad, de l’Atlantic council on foreign relations, un thinktank basé à Washington, Michel Duclos représentant d’un autre thinktank lui basé à Paris, l’institut Montaigne, et ancien ambassadeur de France. Tour à tour ces « experts », dignes représentants d’une caste de consultants géopolitico-médiatiques, se voient soumettre la perspective d’assassiner de sang-froid des paramilitaires russes dans un pays « ami ». Aucun ne désapprouve formellement. Benjamin Haddad, à qui la question de Demorand est destinée, trouve cette « solution » pas « complètement absurde ».

Léa Salamé est à la relance et « repose la question de l’auditeur qui est quand même intéressante […] qui nous dit mais pourquoi est-ce que la France ne réagit pas ? Pourquoi est-ce que l’armée française ne…ne… [pause embarrassée devant l’énormité de sa proposition ?] n’affronte pas les milices russes de Wagner s’ils [les Russes] viennent pour nous déstabiliser [dans un pays qui n’est même pas le nôtre ! Les cuistres !] ? Pourquoi est-ce qu’on ne répond pas ? Est-ce inenvisageable ? Ce serait trop dangereux [risquer une guerre majeure contre la Russie ? Bof la dernière c’était il y a plus de 200 ans, qui sait encore comment ça s’est fini ?] ou est-ce qu’il faudrait le faire ? »

Isabelle Lasserre dit avoir « posé la question à certaines personnes à Paris », personnes qui d’ailleurs « se plaignaient du manque de réalisation [on parle long-métrage là ou canonnade ?] ». « Pourquoi on ne va pas frapper des convois de Wagner ? » se demande-t-elle. « C’est un petit peu délicat à trois mois des élections, c’est un petit peu délicat ». L’échéance présidentielle serait-elle le seul obstacle à une agression aussi illégale et illégitime que potentiellement catastrophique ?

En bon ancien diplomate adepte des décisions secrètes et des actions clandestines, Michel Duclos signale que « si on le faisait on ne le dirait pas. Et peut-être qu’on va le faire mais on va pas la proclamer ». Rappelant que la France est au Sahel pour contenir la menace djihadiste, il concède que « changer de cible […] ça se fait pas si facilement ».

Si cet échange proprement lunaire ne vous fait pas froid dans le dos, je recommande le (re)visionnage de Thirteen days (13 jours), film de Roger Donaldson, sur la crise des missiles de 1962 (du point de vue américain). Un bref extrait suffit pour comprendre l’apocalyptique mécanique de l’engrenage. Après avoir ordonné le blocus de Cuba, le président Kennedy soliloque : « Si un de leurs navires [aux Soviétiques] refuse l’inspection, on détruit son gouvernail et on l’aborde… Ils descendent un de nos avions en représailles… Donc on bombarde leurs sites de DCA en représailles à ça… Ils attaquent Berlin… Donc on envahit Cuba… Alors ils envoient leurs missiles… Et nous les nôtres ».

D’accord comparaison n’est pas raison, la junte malienne n’est pas le régime castriste, les mercenaires de Wagner ne sont pas les servants de missile de l’Armée rouge, Macron n’est pas Kennedy (loin s’en faut), pas plus que Poutine n’est Khrouchtchev. Certes. Mais en périodes de fortes tensions internationales, il apparaît important de rappeler qu’une montée aux extrêmes se fait toujours par étapes et qu’à chacune d’elles le discours ambiant et les termes du débat orientent les protagonistes vers l’escalade ou la désescalade.

Or depuis maintenant plusieurs jours (semaines, mois) et sur tous les canaux une puissante campagne de propagande guerrière martèle que la France doit impérativement rester militairement impliquée au Sahel et combattre par (presque) tous les moyens l’influence russe où que ce soit, du Mali jusqu’en Ukraine. Toutes les ficelles du discours d’endoctrinement y passent, de sa « mission universelle » ou de son « rôle unique dans les affaires du monde » à la compétition entre empires à laquelle elle devrait nécessairement prendre part. Le message martelé par les invités d’Inter et tant d’autres vise à strictement orienter le débat public dans un sens et un sens uniquement : le culte du rapport de forces et la préparation à la guerre.

Parce que la guerre est un business. A en juger par notre abyssale balance commerciale c’est même un de nos derniers business à forte valeur ajoutée. Le matériel de guerre est une des rares choses que nous fabriquons et exportons encore massivement. On peut appliquer à la France le jugement sur les Etats-Unis d’Andrew Cockburn, éditeur du Harper’s Magasine à Washington, « l’Etat sert à acheter des armes à domicile et à en vendre à l’extérieur ». Un des consensus droite-gauche de la classe dirigeante en politique extérieure est donc tout ce qui permettra de vendre le plus d’armement, son entretien et les formations ad hoc.

Il existe toute une machinerie peuplée de hauts fonctionnaires, de lobbyistes, thinktankistes et journalistes dont l’unique but est le maintien, la consolidation, l’augmentation ou l’exportation de moyens militaires et de la bureaucratie de guerre. Leur ambition est d’accroître ad vitam aeternam le budget du ministère des Armées et de militariser les missions des autres départements de l’Etat, du Quai d’Orsay à l’Intérieur, en favorisant toujours l’option la plus sécuritaire et surarmée, type dotation de drones aux forces de police ou envoi de l’armée dans les « quartiers sensibles ».

Les « cercles de réflexion », tel l’Institut Montaigne ou l’Atlantic council, n’existent que pour manufacturer des justifications intellectuelles aux interventions extérieures et aux « partenariats stratégiques » avec des « dictatures modèles » clientes, tout en combattant avec férocité l’émergence d’idées dangereuses telles que la négociation, le désarmement, la sécurité collective, la parité stratégique ou les « dividendes de la paix » qui menaceraient d’orienter tout ou partie de la manne étatique des poches de leurs commanditaires vers d’autres priorités (au hasard la santé, la pauvreté, le chômage, la réindustrialisation, la prévention de catastrophes naturelles liées au changement climatique…).

Leur guide/mode d’emploi des relations internationales est à entrée unique : réduire chaque complexe situation de politique étrangère à un dialogue mélien, un rapport de forces dont le dénouement sera forcément militaire, par la pression ou l’intervention. Le meilleur plan est toujours celui qui emploie ou permet de vendre le plus d’armes très chères car très sophistiquées. Imperméable au constat de ses propres fiascos pourtant spectaculaires (Afghanistan, Syrie, Lybie, …), la clique des thuriféraires du complexe militaro-industriel est bien plus vissée à la perpétuation de conflits sans fin, source de profits et d’influence, qu’à la défense de l’intérêt général.

D’ailleurs, après deux décennies d’expéditions désastreuses, le meilleur argument contre une action militaire où que ce soit devrait être la sinistre incompétence de décideur.se.s épris d’impérialisme messianique, encouragés par une coterie vénale et orgueilleuse et incapables de définir des objectifs politiques clairs et atteignables à nos forces armées. Dans son dernier livre, l’historien et ancien militaire Michel Goya écrit : « les soldats français sont les plus sollicités au monde, des combattants nomades sautant en permanence d’un point à l’autre du globe dans une sorte de guerre mondiale en miettes ». Il ajoute que « les objectifs eux-mêmes ne sont pas, volontairement ou non, toujours très clairement exprimés par le président de la République », seul maître à bord sous la Vème. Alors que le Parlement n’a jamais rempli son rôle constitutionnel de déclarer la guerre, au cours de soixante années d’OPEX (opérations extérieures) tous azimuts, « personne n’a vraiment appréhendé que nous soyons ainsi devenus une nation en engagement militaire permanent ». Cui bono ?

A voir le Premier ministre Jean Castex réitérer à l’Assemblée nationale « l’objectif même et la finalité de notre présence dans cette partie de l’Afrique [le Sahel], à savoir la lutte contre le terrorisme », concept aussi stupide que nébuleux, la clarté des buts de guerre et donc leur « atteignabilité » n’est pas pour demain. Notez que la toute aussi imprécise et mal-définie « guerre contre la terreur » (War on terror) américaine a été très profitable pour son propre complexe militaro-industriel et… pour les groupes terroristes. Parallèlement le combat que mène la France « contre le terrorisme » et pour « sa sécurité et ses valeurs », vitrine d’exposition pour ses industriels de la destruction, a multiplié les foyers d’insurrections et exporté son penchant pour les coups d’Etat militaires (Mali x 2, Tchad, Guinée, Burkina Faso).

Dans cette partie du monde, le scénario de nos implications est tragiquement toujours le même : des troubles éclatent ou un coup d’Etat intervient ; on prend contact avec les hommes forts du régime en place ou les putschistes, très souvent formés dans nos écoles ou à notre contact ; si besoin on bombarde, on déploie des troupes, on prête de l’argent pour le remboursement des dettes (souvent détenues par nos banques) ou pour l’achat de matériel de « maintien de l’ordre » ; bien vite les décisions majeures sont arbitrées dans les couloirs de nos ambassades par des énarques néoconservateurs et/ou néolibéraux, persuadés que l’enrichissement de nos multinationales nationales (oui oxymore !) et l’intérêt général du peuple français coïncident, soignant leur entregent ou préparant leur reconversion ; les despotes au pouvoir, incapables de gérer un pays ou d’obtenir un consensus populaire, produisent une corruption généralisée et répriment férocement toute opposition (toute ressemblance avec notre scène domestique serait fortuite) ; leur incompétence, leur cupidité et leur brutalité dressent rapidement les populations contre eux ; des mouvements rebelles de gauche (communistes) ou de droite (intégristes religieux) apparaissent ; les autorités en place demandent plus de « coopération sécuritaire » et de matériel adéquat ; c’est-à-dire plus de ventes d’armes, d’entretien et de formations et, si ça ne suffit pas, plus de soutien militaire actif ; cet engagement suscitant davantage de sentiment anti-français avant… de nouvelles insurrections ou de nouveaux putschs.

Peu importe les meilleures intentions (ou les plus viles arrière-pensées) des décisionnaires, les lettres de mission équivoques et imprécises telles que combattre le communisme, l’intégrisme ou le terrorisme, protéger la démocratie ou le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, défendre ses propres intérêts ou ses valeurs, créent systématiquement une gouvernance bureaucratico-économique de la guerre dont le pouvoir, l’influence et les privilèges dépendent de la perpétuation du conflit.

Quand le soutien populaire pour cet « engagement militaire permanent » vient à s’éroder, par lassitude ou consternation devant le rapport coûts (sang et argent) / progrès, l’oligarchique élite attachée aux dividendes matérielles et symboliques liées au conflit mobilise ses relais politico-médiatiques pour embobiner l’opinion publique. Certain.e.s ont recours à la méthode Coué. Dans un éditorial publié par Ouest France et « volontarisment » intitulé « Le Sahel ne sera pas notre Afghanistan », Bruno Tertrais de la Fondation pour la recherche stratégique, explique que la France ne sera pas prise au dépourvu dans cette région d’Afrique parce qu’elle « a bien évidemment en tête le précédent de Kaboul » (comme elle avait en tête le précédent indochinois avant la guerre d’Algérie ou comme les Américains avaient le précédent français avant le Vietnam ou le précédent soviétique avant d’envahir ce pays d’Asie centrale dont le nom m’échappe, pour les résultats que l’on sait).

D’autres fabricant.e.s du consentement en appellent à des arguments franchement impérialistes et néocoloniaux. Sur Inter, Isabelle Lasserre partant du juste constat que « la France apprend au Mali les limites de sa puissance », « [qu’elle] n’est plus un pays suffisamment fort, suffisamment puissant pour faire régner l’ordre dans cette région [le Sahel] », en tire l’étrange conclusion : « elle ne peut pas partir parce que si elle part, plus personne n’est là. C’est la porte ouverte aux Russes, c’est la porte ouverte aux Chinois, c’est la porte ouverte aux djihadistes […] ». Ah nostalgie du temps béni où l’Afrique-terra nullius était partagée sur un coin de table, quand tu nous tiens.

A son anaphore néoconservatrice, la journaliste du Figaro ajoute démagogiquement : « c’est des frontières migratoires à nouveau grandes ouvertes ». La frontière Sud de la France étant le Sahara, comme chacun sait, « il faut aussi juguler l’immigration dans le Sahel […] verrouiller cette porte ». On atteint les cimes du cynisme. Non content de déstabiliser d’immenses zones géographiques par notre interventionnisme intempestif (pour rappel, les groupes rebelles sahariens se sont considérablement renforcés avec l’effondrement du régime libyen ; une part substantielle des réfugiés afghans, irakiens ou syriens est due aux violentes campagnes contre les Talibans, contre Saddam ou Assad), non content de financer Maroc, Lybie, Turquie pour jouer les « garde-chiourmes » aux frontières de l’UE, il faudrait en plus utiliser la force armée pour « verrouiller la porte » des enfers que nous contribuons à créer.

Incapables de reconnaître l’ineptie de leurs guerres mal-conçues, mal-définies, mal-pensées, les doctrinaires de l’engagement permanent joignent l’indécence à la bêtise en blâmant les populations locales pour leurs échecs à répétition. Les propos de Michel Duclos sur Inter tels que « l’un des bons côtés [du revers français au Mali] c’est on va voir ce qui se passe quand la France n’est pas là » et « une des choses très frappantes c’est que [l’opinion malienne] ne manifeste pas contre la junte… Elle va comprendre ce que c’est que d’être entre les mains de Wagner », associés à l’immédiate réaction de Léa Salamé : « Comme les Afghans ! » exhalent l’expression de dépit indigné. Une façon de dire que nos nobles efforts pour la paix et la prospérité de tous ont été sapés par une populace incapable de comprendre où était son intérêt et qui maintenant va en payer le prix aux mains de tortionnaires sauvages. Bisque, bisque, rage !

Même placée devant la fin programmée d’une OPEX vieille de neuf ans, cette triste caste prône la continuation de l’intervention par d’autres (ou plutôt les mêmes) moyens. Nicolas Demorand se demande ce que veut dire « intervenir différemment ». Est-ce « le renseignement, le recours aux drones, les frappes ciblées » ? Isabelle Lasserre abonde, si la France est expulsée du Mali, il faut « se repositionner dans d’autres pays du Sahel et faire des frappes contre les djihadistes dés qu’ils relèvent la tête, des attaques sur les routes et des opérations ciblées ». Le micmac diplomatico-juridique justifiant la présence française au Mali étant déjà ambigu, bien malin qui pourra dire comment ils justifieront sa poursuite. Quand on pense à leurs récriminations contre le président Poutine pour son mépris du droit international…

Mais c’est très différent, arguent-ils, lui c’est un « ancien colonel du KGB » (l’auditeur François), un « mélancolique de la Guerre froide » et « un président ultra-autoritaire qui ne comprend que le langage de la force » (Isabelle Lasserre). N’envoie-t-il pas des mercenaires « pas tant pour aider le Mali que pour infliger un revers à la France ? » (Léa Salamé) ; « Le Kremlin joue[-t-il] clairement une stratégie anti-française ? » interroge Nicolas Demorand.

Après une pirouette oratoire (« évidemment personne n’en sait rien ») Michel Duclos évoque même, sans preuve aucune, une « connivence entre [la junte malienne], ses soutiens russes et les djihadistes ». Une infox qui passe crème auprès de nos journalistes puisqu’elle renforce l’idée utile aux tenants du rapport de forces continu que Vladimir Poutine est le grand déstabilisateur de l’ordre naturel du monde et obsédé par l’idée de « rassembler les terres russes et de reconstituer une sorte d’empire » (M.Duclos).

Les stratèges en chambre peuvent donc sortir leur plateau de Risk et élucubrer que si la France s’associe à l’OTAN pour mettre la pression sur les frontières russo-ukrainiennes, cela pourrait lui être profitable au Sahel. Mais la perspective de risquer une guerre contre la Russie pour garder une emprise impériale au Mali ou pour accrocher l’Ukraine à la sphère occidentale n’est populaire qu’auprès des fous façon docteur Folamour. Pour justifier de s’approcher aussi près de la flamme atomique, il faut en plus présenter Poutine en nouvel Hitler et, comme Pierre Haski, comparer Kiev en 2022 avec Dantzig en 1939. Macron, Scholtz ou Biden étant exhortés à être plus Churchill que Chamberlain.

Mais le fait est que l’Ukraine a une valeur stratégique, historique, symbolique bien supérieure pour la Russie que pour la France, l’UE ou l’Alliance atlantique, cette dernière n’existant que « gérer la menace [russe] créée par son existence » (professeur Richard Sakwa de l’université du Kent) et constituer un marché unifié et captif pour Lokheed Martin, Boeing et autres Raytheon. Pour paraphraser Lord Ismay, premier secrétaire général de l’organisation, le but de l’OTAN est de garder les Russes en dehors, le complexe militaro-industriel américain en dedans, et les Européens en bas (de l’échelle géopolitique). Bien trop accaparées par leurs intérêts divergents, les nations européennes sont totalement à la remorque de la seule superpuissance encore présente sur le continent pour formuler une réponse sécuritaire collective et les gesticulations françaises ou les embryons anémiques de force militaire unifiée n’y changent rien.

Mais pour le parti néoconservateur/néocolonialiste français, l’intérêt supérieur de la nation réside exclusivement dans la sous-traitance de l’hégémonie américaine, en attendant la chimérique structuration d’une puissance européenne. Il n’y a pas d’alternative. Au début du siècle ses membres écoutaient trop Wagner, se tripotaient en lisant Fukuyama, applaudissaient Sarko l’Américain et imaginaient pouvoir transformer par les armes Kaboul, Bagdad, Damas ou Tripoli en nouvelle Genève, avec pour tout résultat le gaspillage de dizaines de milliards d’euros, la destruction de centaines de milliers de vies humaines et l’installation de camps de concentration/marchés aux esclaves aux marches de l’Europe.

Aujourd’hui les partisans de l’impérialisme triomphant ont mué en un canonique club d’élites bien-pensantes, raisonnables et instruites, gavées de soap opera type The West Wing et persuadées qu’un pragmatisme belliciste enrobé d’humanité sirupeuse fait une politique étrangère. Les répliques de cinéma telles que « avec les terroristes, on ne discute pas » (Emmanuel Macron) ou « le terrorisme ne détruira pas la République car c’est la République qui le détruira » (François Hollande) les rendent moites.

Aux Etats-Unis l’incompétence ostentatoire de l’establishment politique en matière de politique extérieure, admirable à loisir depuis le déclenchement de la « guerre contre la terreur » est une des causes de la révolte populaire contre le règne des experts, qui a amené à l’élection de Trump. En France, à voir les cohortes d’adulateur.rice.s du complexe militaro-industriel et de l’interventionnisme armé inonder le débat public en cette période de tensions géopolitiques, leur emprise reste totale. Malheureusement il est possible que la classe dirigeante bouffie de gloriole impériale, aiguillonnée par des médias en manque de sensationnel et de revenus bien juteux pour leurs propriétaires, puisse contempler goulûment de céder à leurs sirènes va-t-en-guerre. Si tel était le cas, que Dieu nous vienne en aide.

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