L’A-macron-ian way of war

Dans un exercice de « en même temps » aussi bancal que contradictoire, le président français a acté une révolution dans la continuité de la guerre au Sahel. Il semble que, selon la formule de Churchill, la transformation de Barkhane n’est pas la fin, ni même le début de la fin, juste la fin du début.

Lors d’une conférence de presse, le 10 juin dernier, Emmanuel Macron a fait part de son engagement « à lutter contre le terrorisme international » et « en particulier le terrorisme islamiste ». Ignorant qu’on ne combat pas un moyen d’action armée mais ceux qui y ont recours et balayant la zone irako-syrienne, où la France est un acteur impliqué mais mineur, il a mentionné l’Afrique comme « l’épicentre du terrorisme international ».

Jonglant entre la « défense de nos valeurs pour qu’elles soient promues et respectées » et le « respect de la souveraineté des Etats », élémentaire contradiction, il fît un rapide bilan de l’opération Barkhane avant d’annoncer la « transformation profonde de notre présence militaire au Sahel » en « consultation avec nos partenaires, en particulier américains ».

Dans un contexte de coup d’Etat au Tchad, de coup d’Etat dans le coup d’Etat au Mali, de recrudescence des attaques meurtrières dans la zone des trois frontières (Mali, Niger, Burkina Faso), d’escarmouches mortelles entre Etats censés collaborer militairement (Tchad-Burkina Faso) ou d’absence totale de progrès pour la résolution de la guerre civile libyenne, cette annonce fît l’effet d’un coup de tonnerre dans un ciel déjà très orageux.

Elle suivait une interview dans le Jdd où le chef de l’Etat avait menacé de retirer les troupes françaises si ses conditions n’étaient pas honorées. Dans un étrange exercice pratique de respect pour la « souveraineté des Etats », il exigeait qu’aucune négociation entre les militaires putschistes à Bamako et les insurgés de la zone sahélienne n’ait lieu, que la société malienne ne fasse aucune place à « l’islamisme radical » et que soit engagée une « transition démocratique ».

En France, où le débat parlementaire et démocratique sur la stratégie nationale est anémique, le jeu des interprétations de la parole « jupitérienne » a pas mal agité les rédactions. Dans un édito, Le Monde y voyait « la fin des illusions » quant aux chances de victoire face à « un mouvement insurrectionnel protéiforme », quant aux capacités combattives de l’armée malienne et à la pertinence de « l’architecture sécuritaire régionale », le G5 Sahel (Maurétanie, Mali, Niger, Burkina Faso, Tchad). Pierre Haski analysait la décision macronienne comme « un grand coup pour transformer une situation d’échec en électrochoc aux conséquences imprévisibles ». Il redoutait « la décomposition politique des fragiles Etats sahéliens », « un activisme accru des djihadistes » et l’échec potentiel que serait un « départ total de [la] zone d’influence traditionnelle [française] ». Dans l’Opinion, le parallèle était fait entre Mali et Afghanistan. « L’heure [serait] venue pour les puissances occidentales de repenser leur action extérieure ». Finie la logique de « remodeler une société contre son gré », place à « de nouvelles stratégies d’influence, combinées avec un appareil de défense fiable ». Mediapart proposait l’interprétation d’une sortie du « bourbier » sahélien, la sanction de régimes « considérés comme peu « franco-compatibles » » et le recentrage sur des « pôles de stabilité » régionale.

Une chose semblait faire consensus : la France n’en a pas fini avec ses activités militaires au Sahel. Maintien sur place des forces spéciales, de bases aériennes et terrestres, de capacités de renseignements, le tout dans des pays plus alignés avec les intérêts français et éloignés de « l’islamisme radical » (la « ligne rouge » présidentielle) mais en conservant la possibilité de se projeter à tout moment à travers l’ensemble du territoire sahélien. D’après Jean-Dominique Merchet, « c’est du jamais vu : suspendre la coopération avec l’armée d’un pays souverain dont on est mécontent, mais ne pas s’interdire d’agir unilatéralement sur son territoire ». Il souligne aussi « l’hypocrisie » d’avoir avalisé le coup d’Etat malien d’Août 2020 ou le tchadien d’Avril dernier tout en désavouant les putschistes les plus récents et leur « orientation politique ». Il note enfin que « la décision unilatérale d’Emmanuel Macron ne ménage même pas la fiction d’une concertation avec ses alliés européens ni avec ceux des autres pays du G5 Sahel ».

Mais cette manière d’agir unilatéralement, avec grande hypocrisie et sans aucune concertation n’est pas l’apanage inédit de la France. Jusqu’à récemment c’était surtout celui des Etats-Unis. Voilà un pays dont la confrontation avec le « terrorisme international » (leur « War on terror ») l’a poussé à adopter de nouvelles manières de concevoir l’action armée dans un sens toujours plus arbitraire, hypocrite et dissimulateur.

Dans un article publié par Newsweek, extrait de son livre «The Generals Have No Clothes : The Untold Story of Our Endless Wars » (Les généraux sont nus : l’histoire cachée de nos guerres sans fin), le journaliste William Arkin analyse la nouvelle doctrine de guerre américaine (« new American way of war ») telle qu’elle s’est développée depuis le début du XXIème siècle. Une transformation graduelle qui vit le remplacement des troupes au sol menant des actions de contre-insurrection appuyant des Etats vassalisés en voie de (re)construction, par de nouvelles capacités clandestines, invisibles et mortellement efficaces (opérations commando, drones armés, frappes de précision, surveillance globale, cyberguerre).

Après l’invasion de l’Afghanistan en 2001, puis de l’Iraq en 2003, l’armée américaine emploie des méthodes de contre-insurrection similaires à celles déployées pour lutter contre les guérillas nationalo-communistes durant la Guerre froide. D’inspiration impérialiste franco-britannique, elles mettent l’accent sur le renseignement, le quadrillage du territoire et le contrôle socio-économique de la population civile. Le but est d’isoler et d’extirper la contestation politique armée tout en gagnant « les cœurs et les esprits » (« hearts and minds ») des locaux. Mais la meilleure stratégie de contre-insurrection, même dotée d’immenses moyens, reste inefficace sans un projet politique viable.

De plus, la guerre étant « un duel de volontés » (Clausewitz), leurs adversaires développent leur propre doctrine répondant aux défis posés. Dans « The Management of Savagery » (la gestion de la sauvagerie), un ancien de la guerre d’Afghanistan, sous le pseudonyme d’Abu Bakr Naji, propose de profiter des interventions occidentales dans des pays musulmans pour favoriser le recrutement de combattants locaux et internationaux, nourrir la guérilla et attirer le soutien des opinions publiques sur place et à l’étranger. Ajoutez à cela la gestion incompétente ou indifférente des occupants (alliance avec de violents autocrates, soutien de régimes corrompus, morts civiles innocentes passées par pertes et profits) et la situation est rendue intenable pour la puissance occupante.

C’est dans ce contexte de guerre « contre la terreur » globalisée que l’appareil militaro-industriel américain a pensé et déployé un réseau mondial de collecte et traitement d’informations, de ciblage et d’exécution de menaces ennemies ou perçues comme telles. L’espionnage de la CIA, les (très) « grandes oreilles » de la NSA, le renseignement militaire ou civil, avec la participation volontaire ou extorquée de la moitié des nations du monde, convergent pour former un système dédié à l’identification, la recherche, la traque et le meurtre (par bombardement ou tout autre moyen) de « cibles de haute valeur » (« high value targets ») sans s’embarrasser de subtilités diplomatiques, de contrôle parlementaire, de soutien populaire ou de projet politique.

Deux exemples illustrent bien ce glissement doctrinaire : les meurtres d’Oussama Ben Laden en 2011 et du général Soleimani en 2020. Dans le premier cas, des renseignements glanés par la CIA permettent le déclenchement d’une opération secrète menée par des « Navy Seals » (commandos de marine) dans le but d’assassiner le leader d’Al Qaeda. Cette opération part d’un théâtre de guerre (l’Afghanistan) vers un pays allié (le Pakistan) dont elle viole l’espace aérien et les lois. Dans le second cas, le général iranien Qasem Soleimani est ciblé alors qu’il quitte l’aéroport international de Bagdad. L’Irak n’est pas plus informé que le Pakistan le fût, de l’acte criminel qui est perpétré sur son sol. Ces deux assassinats, et les morts collatérales, ne sont pas l’exception mais la règle et l’impressionnante infrastructure nécessaire à leur macabre accomplissement n’en est pas à son coup d’essai.

Cela fait près de 20 ans que les Etats-Unis ciblent, traquent, blessent, tuent et bombardent en Afghanistan, en Irak, au Pakistan, en Syrie, en Somalie, au Yémen, en Lybie, au Niger, au Mali, en Ouganda… La liste est aussi longue qu’incomplète car beaucoup des informations concernant ces attaques sont classifiées.

C’est d’ailleurs le premier avantage de cette nouvelle doctrine militaire : son invisibilité (espionnage, mission-commando), sa haute technicité (réseaux de télécommunication, satellites, drones) et l’imbrication renseignement-dispositif militaire permettent de justifier le peu d’informations communiquées au Congrès, aux médias, aux alliés ou à sa propre population.

Le deuxième avantage est qu’il n’ait plus besoin de troupes au sol pour traquer et éliminer les individus ciblés dans des régions insurgées ou hostiles. Le renseignement se fait par voie électronique ou opération coup-de-poing, l’exécution par forces spéciales, drones, chasseurs-bombardiers ou missiles de croisière. Les vies de nombreux « boys and girls » sont ainsi épargnées. Les sociétés expérimentent moins le goût du sang et l’odeur de la guerre. L’exécutif est d’autant plus à l’abri de devoir justifier ses actions extérieures moins coûteuses que jadis en hémoglobine nationale.

De même, les centres de suivi opérationnel et de commandement (« command and control centers ») dont dépend tout le système sont basés dans des pays supposés plus sûrs, en tout cas très éloignés des zones de combat et souvent bien peu démocratiques, tels que la Jordanie, le Koweït, l’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis, le Qatar, Bahreïn, Oman ou Djibouti. L’infrastructure considérable et le personnel pléthorique nécessaires au bon fonctionnement de la machine sont par-là préservés des actions de l’adversaire et des réclamations des opinions publiques locales ou internationales.

De plus, l’extraordinaire souplesse de l’ensemble délivreur de mort favorise l’extension quasi-infinie de la liste des cibles potentielles (une insurrection, une armée ennemie, un cartel de la drogue, un réseau du crime organisé ou de piraterie, etc). Ce système est aussi bien calibré pour « traiter » le chef d’une organisation terroriste, clandestin dans un pays allié, qu’un officier supérieur d’un état souverain, tout-à-fait officiel et en visite dans un pays tiers.

Enfin, cette doctrine d’emploi de la force létale préserve les têtes pensantes de tout un tas de tracasseries stratégiques habituellement liées aux guerres asymétriques telles que le droit à la guerre, le sort des populations civiles, le projet politique à négocier avec ses adversaires, la reconstruction des sociétés post-conflit. L’action militaire est alors un mouvement auto-entretenu et simplissime : identifier menace, traquer, éliminer, recommencer.

Hormis les spécificités liées au complexe sécuritaire américain (abondance de contractuels privés et de mercenaires), cette doctrine guerrière infuse, influence et s’exporte au sein d’appareils militaires analogues, voués aux mêmes missions et engagés dans les mêmes espaces. C’est donc une source d’inspiration directe pour l’armée française et ses têtes politiques.

Déjà la rhétorique présidentielle à Paris emprunte beaucoup aux discours washingtoniens. « La République détruisant le terrorisme » (Hollande) ou « la lutte contre le terrorisme islamique » (Macron) n’ont rien à envier en absurdité conceptuelle à la « guerre contre la terreur » de Georges Bush. Il est possible par la négociation ou la force de faire renoncer un opposant à son moyen d’action violent (terroriste ou non), il est impossible et aberrant d’envisager de détruire le moyen d’action lui-même.

Mais ce verbiage fallacieux et le refus systématique de négocier avec les insurgés sahéliens (« we do not negociate with terrorists », réplique de films reaganiens qu’E. Macron a fait sienne), et pire la condamnation des négociations entreprises par les Etats dont on veut « préserver l’intégrité et respecter la souveraineté », ont pour but de dénier aux rebelles la qualité de combattants ennemis et d’ignorer leurs revendications politiques. L’enjeu est propagandiste et mobilisateur : la diabolisation d’un adversaire aux méthodes criminelles sans requête légitime, et le rehaussement de notre engagement à défendre des sociétés terrorisées.

Pour atteindre ce but, les moyens mis en œuvre ont varié dans le temps et selon les circonstances : guerre classique contre des « colonnes ennemies » menaçant de faire tomber des régimes alliés (opération Serval), guerre de contre-insurrection pour débarrasser la zone sahélienne d’éléments insurgés (opération Barkhane), attaques ciblées d’individus identifiés ou perçus comme chefs de la guérilla.

C’est dans ce dernier aspect que l’influence (et l’aide) américaine se fait la plus nette. Le développement de drones français et des capacités de renseignement, de surveillance et de ciblage annexes l’a encore accentué. Sans trancher l’éternel débat : « est-ce que la doctrine fait développer de nouveaux moyens ou est-ce que le développement de nouveaux moyens fait s’adapter la doctrine ? », il faut remarquer la recrudescence d’assassinats ciblés par les forces françaises. D’après la ministre des armées Florence Parly « l’une des principales priorités de la France au Sahel [est de] faire tomber les principaux chefs des groupes terroristes ».

En fait c’est l’échec de la stabilisation politique des Etats sahéliens malgré le soutien contre-insurrectionnel qui rend prioritaire l’élimination physique des commandants insurgés. Plus le « body count » (décompte des morts) des chefs ennemis est élevé, plus nombreux sont les communiqués de victoires, selon l’adage : « quand on ne peut compter ce qui est important, on rend ce qu’on peut compter important ».

D’ailleurs une part de la presse incite clairement à persévérer dans cette voix. L’édito du Monde qui actait « la fin des illusions » sahéliennes, voyait dans « l’élimination de chefs djihadistes » la partie « l[a] plus probant[e] de l’intervention française » malgré l’absence « de coups fatals portés aux groupes armés ».

C’est dans ce glissement d’une opération de soutien à des régimes défaillants vers une entreprise arbitraire de surveillance, de traque et de meurtre que se situe la « transformation profonde » de l’opération Barkhane. Pour reprendre les mots du Monde : « Concrètement, la France souhaite ne plus essayer de sécuriser de vastes zones où les Etats n’arrivent pas à garder pied, pour se concentrer sur la lutte ciblée contre les djihadistes ». C’est là que réside l’américanisation de la stratégie française au Sahel.

Il faut tout de suite préciser que, faute de moyens (le budget militaire étatsunien est près de 20 fois supérieur au budget français), cette doctrine d’emploi des forces armées n’aura pas l’activité, la portée ou la létalité de son équivalent américain. Cependant les enjeux sont largement les mêmes. Pêle-mêle : un champ de bataille continental aussi étendu que le permettront nos capacités de surveillance, de ciblage et de projection armée (un vieux rêve néo-conservateur) ; une criminalisation des combattants ennemis ou de rebelles à l’ordre établi, niant l’adversaire comme entité politique ; la réduction d’êtres humains à des abstractions traitées automatiquement par algorithmes selon des métadonnées (traçages téléphoniques, « schémas de vie », comportements suspects) ; une remise en cause du droit à la guerre, à la légitime défense, à la souveraineté nationale sur son territoire ; une opacité toujours plus grande de décisions stratégiques toujours plus unilatérales. Bref…

Et tout ça pour quoi ? Quel sera l’efficacité d’un tel système ? Qui osera dire qu’après 20 ans d’expérimentations au Moyen-Orient, il a contribué à la stabilité ou à la paix ? Qui prétendra que la capacité américaine à frapper qui il veulent, quand ils veulent, où ils veulent rend le monde plus sûr ?

Car les causes de la guerre demeurent : les oppositions ne trouvant pas de débouchés politiques et ayant donc recours à la violence ; les Etats défaillants ; les régimes répressifs ; les contestations religieuses ou idéologiques ; les querelles ancestrales ; les antagonismes récents…

Au Sahel, le « repli » français vers des « pôles régionaux stables » ne fera pas oublier aux populations locales le soutien apporté à leurs oppresseurs autocratiques, corrompus et violents ou les bombardements (« collatéraux ») de civils innocents sans possibilité de demander justice. De même, les groupes insurgés, dont à ce jour aucun n’a commis d’attentat en France ou en Europe, n’oublieront pas qui appuient et renseignent les régimes qu’ils combattent ou qui exécutent leurs chefs.

« L’épicentre du terrorisme mondial » en Afrique se nourrit « de tensions communautaires sur fond de compétition pour l’accès aux ressources aggravée par les changements climatiques », « de violences perpétrées par des groupes identifiés comme djihadistes, par des milices ethniques d'auto-défense, par des groupes criminels et par des éléments des forces [étatiques] de défense et de sécurité ». Il est alimenté par les métastases de nos guerres passées (décolonisation, Lybie) et l’argent d’Etats du Golfe, ces « partenaires et alliés » promoteurs de fondamentalismes.

Quand certains acteurs proposent de prioriser « la protection des civils, les stratégies politiques de sortie de crise, les réponses aux urgences humanitaires et la lutte contre l’impunité », la France fait le choix d’un pacte diabolique d’inspiration américaine : la mise en place d’une doctrine et d’un dispositif de guerre perpétuelle, arbitraire et secrète, dernière modernisation d’une domination impériale. La fin de Barkhane n’est en fait que le début.

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