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Billet de blog 22 oct. 2021

Sonic le soviétique ou Jiminy criquet

Par leur couverture du « syndrome de La Havane » de nombreux médias étalent leur crédulité sans cesse renouvelée pour les paranoïaques élucubrations des plus pernicieux, mensongers et manipulateurs instruments de domination étatique (CIA en tête). Une menace pour la crédibilité de la presse, la démocratie et la paix mondiale.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La relation qu’entretient la presse occidentale avec certaines agences de renseignements a tout du rapport Charlie Brown-Lucy. Dans le comic culte créé par Charles M. Schulz, Lucy propose à Charlie Brown de taper dans un ballon de football (ovale car américain) qu’elle promet de tenir droit. Mais quand le petit garçon s’élance, la petite fille retire le ballon et il finit sur les fesses. A chaque scénette, Lucy trouve un nouveau moyen de convaincre Charlie Brown que cette fois elle tiendra le ballon, ce qu’elle ne fait jamais et toujours il finit sur les fesses. Une satire involontaire et grinçante de la façon dont des journalistes continuent de gober et de régurgiter la propagande des institutions de surveillance intérieure et extérieure les plus manipulatrices au monde, mensonge après mensonge, année après année.

Peu importe le nombre de fois où ils.elles finissent sur les fesses. Peu importe les travaux d’historien.ne.s documentant les mystifications et les crimes imputables à ces agences de renseignement. Peu importe les révélations journalistiques sur leurs méthodes, leur absence d’éthique ou de scrupule, leur refus de tout contre-pouvoir et de toute transparence démocratique. Tout ce qui compte c’est le « goût du secret » que procurent les clandestins agents du pouvoir, celles et ceux qui scrutent et œuvrent mystérieusement dans l’ombre. Ce qui importe c’est de cultiver des relations auprès de « bons clients » qui fourniront clés-en-main des récits d’espionnage prémâchés à même de fasciner (et manipuler) le public.

Ces derniers mois ont vu la relance du feuilleton sur l’affaire du « syndrome de la Havane ». Un cas d’école. Depuis 2016 un mal mystérieux frapperait des dizaines de diplomates américains et des agents de la CIA, d’abord dans la capitale cubaine, puis en Russie, en Chine, en Inde, en Autriche et jusqu’au cœur même de Washington. Principaux symptômes : malaises, vertiges, étourdissements, troubles auditifs et visuels, problèmes de concentration, de coordination, anxiété, irritabilité et même « brouillard cognitif ». Près de 200 victimes auraient été recensées et la crainte du phénomène aurait entraîné le rappel d’un cadre de la CIA posté à Vienne et perturbé le déplacement de la vice-présidente Kamala Harris au Vietnam.

Quand certains médias faisaient preuve de mesure et de prudence face à l’inconnu et l’inexpliqué, d’autres sautaient à pieds joints dans la chronique de barbouzes mêlant éléments scientifiques (faits vrais et vérifiés) et intrigue romancée, bien aidés par leurs « sources », ex ou actuels fonctionnaires de l’appareil sécuritaire et propagandiste le plus développé au monde.

Entre roman journalistique de SF et espionnite antirusse aigüe

Axel Gyldén de L’Express expliquait le phénomène par des « attaques soniques qui abîment le cerveau de diplomates et espions américains ». Semblant assumer le côté rocambolesque de son article, il le situait « au croisement de la science-fiction, du roman d'espionnage et de L'Affaire Tournesol d'Hergé ». Ces personnels d’ambassade auraient été « ciblés par de mystérieuses attaques par ondes électromagnétiques » occasionnant « des dégâts dans la matière grise du cerveau ».

Notez la précision du jargon scientifique ! Au-delà des peu détaillés « dégâts dans la matière grise », ces « attaques » étaient-elles soniques (liées au son, ondes mécaniques) ou électromagnétiques (relevant de la relation entre électricité et magnétisme, par exemple ondes radio ou micro-ondes) ?

Pour éclairer ces révélations le journaliste fait appel à « l'ex-analyste de la CIA […] spécialiste de Cuba [et grand pourfendeur du régime castriste] Brian Latell » ; Marc Polymeropoulos, « un [ancien] agent de la CIA impliqué dans des opérations d'espionnage en Russie » ; un chercheur américain en haute technologie, qui a travaillé pour Bell Labs [une entreprise de recherche et développement domiciliée aux Etats-Unis] » et Matt Pottinger, « ancien conseiller adjoint à la sécurité nationale [US] ». Vous avez dit croisement des sources et équilibrage des points de vue ?

Ayant établi avec certitude qu’il s’agissait d’attaques (comment ? Mystère !), restait à détailler l’arsenal du crime. Pour le chercheur il s’agirait « [d’]un puissant faisceau d'énergie, probablement des ondes térahertz [électromagnétiques] » émis par « une arme aux dimensions d'un sèche-cheveux » potentiellement « à travers une vitre, la nuit » en « une ou deux secondes » sans « bruit » ni « trace ». On croirait entendre Gary Oldman (avec la voix de Dominique Collignon-Maurin) dans Le 5ème élément : [un sèche-cheveux] « léger, extrêmement maniable, adapté aux gauchers comme aux droitiers, démontable en 4 pièces, indétectable aux rayons X, idéal pour les interventions rapides et discrètes ».

Victimes, attaques, arme… ne manquait qu’un suspect pour compléter le récit. Si le cœur de Brian Latell a d’abord penché pour le régime castriste (obsession perso…professionnelle oblige), Matt Pottinger « confi[ait] » que « l'hypothèse de travail qui tient la corde implique la Russie ». D’après le « professeur Tournesol [surnom donné par le journaliste] » ancien de chez Bell Labs, « leur littérature militaire [celle des Russes] ne fait pas mystère de leur intérêt pour le sujet [des armes électromagnétiques]. Et ce type d'attaque irrégulière correspond à leur mentalité [contrairement à la CIA, au Mossad ou à la DGSE dont tout le monde connaît la droiture d’âme et l’esprit chevaleresque] ».

Brian Latell « compl[était] : l'intérêt des Russes, s'il s'agit bien d'eux, est de nuire à la CIA et de déstabiliser l'Amérique ». Il semblait même annoncer de futures nouvelles révélations : « notre gouvernement en sait probablement davantage qu'il n'en dit ». Restez à l’écoute pour ne pas manquer le prochain épisode de votre feuilleton !

Autre média, autre exemple. Sur France Inter, le 11 octobre dernier, Anthony Bellanger expliquait que « parce que ce sont deux pays […] membres de l’OTAN [l’Allemagne et l’Autriche] » qui ont été touchés par cette « drôle de maladie [le « syndrome de la Havane »] » cela signifiait « que le ou les pays qui fomenteraient ces attaques – parce qu’il s’agit bien de cela [?!] – sont capables de frapper au cœur du dispositif de sécurité occidental [CQFD?!] ». Il ajoutait « qu’en regardant la géographie des cas […] on retrouve beaucoup d’alliés de Moscou » et que « par ailleurs, ça ressemble aux méthodes russes ».

En décembre 2020, il citait un rapport de l’académie des sciences de Washington qui expliquait que « la cause la plus probable de ce "syndrome de la Havane" [était] des ondes basses fréquences hors du spectre de l’audition ». Alors que ce compte-rendu se gardait de désigner des responsables, le chroniqueur développait : « toutes les résidences diplomatiques à La Havane sont fournies et entretenues par l’État cubain » et « il existe une abondante et ancienne recherche soviétique sur le sujet ». De ce « faisceau d’indices » il déduisait que « des pays communistes […] utilisent cette technologie [CQFD?! bis] », ce qui « montre simplement que l’Union soviétique de l’époque a su partager ses découvertes. Ou que la Chine […] a su les récupérer [CQFD?! ter] ».

Pour l’éditorialiste c’était une démonstration de duplicité cubaine car alors que « Barack Obama […] restaur[ait] les relations diplomatiques avec l’île des Caraïbes. Ça n’a pas empêché le régime cubain d’utiliser contre ces diplomates, même militaires, des armes inconnues, au mieux incapacitantes [CQ?!?!?!] ». Son éthique journalistique l’obligeait tout-de-même à préciser que « Pékin nie avec la plus grande véhémence, comme Cuba d’ailleurs ».

Certes tous les médias n’ont pas sombré à ce niveau de régurgitation de la propagande sécuritaire washingtonienne, mais beaucoup reprennent plus ou moins ces mêmes éléments de langage entre folles hypothèses et espionnite aigue. De manière générale une part de la presse française a modelé ses sujets à propos du « syndrome de la Havane » en surfant sur le goût du public pour l’inexpliqué et en faisant la part belle aux divagations paranoïaques américaines bien plus qu’aux dénégations cubaines, russes ou chinoises. Une vraie macédoine d’articles plus ou moins mesurés aux titres plus ou moins racoleurs : « Syndrome de La Havane : les armes à micro-ondes, un coupable tout désigné », france24 ;  « "Attaques acoustiques" à la Maison-Blanche » Le Figaro ; « "Syndrome de La Havane" : l’origine du mal mystérieux se déplace de Cuba à Moscou » Le Monde.

Comme bien (trop) souvent ces médias empruntaient le sillon tracé par leurs homologues d’outre-Atlantique. En septembre 2018 la chaîne MSNBC avait « révélé » que des responsables du renseignement américains suspectaient la Russie d’avoir conduit des « attaques soniques » contre leurs diplomates. Des « sources anonymes » avaient confié aux journalistes que les personnels d’ambassades à Cuba et en Chine avaient été « visés par une arme à micro-ondes ou tout autre type d’ondes électromagnétiques très sophistiquée ». Une nouvelle technologie si avancée que « les Américains ne la comprennent pas encore tout-à-fait ». Dans le magazine GQ, Julia Ioffe partant du « témoignage » de Marc Polymeropoulos (également cité par L’Express), déroulait la même litanie d’affirmations gratuites sur des attaques-surprises par une « arme mystérieuse ». Attaques qu’une enquête de la CIA attribuerait à la Russie.

Du manque de contradictions à l’alliance contre-nature

Or fin septembre, le magazine Buzzfeed a obtenu et publié un rapport classé « secret » du département d’Etat (le ministère américain des affaires étrangères) établi en novembre 2018, qui invalidait l’hypothèse « d’armes à micro-ondes » comme responsables des troubles neurologiques de ses diplomates. Le réputé groupe de scientifiques JASON, conseiller du gouvernement américain depuis 60 ans, établissait que le son entendu par les personnels d’ambassade au moment des incidences du « syndrome de la Havane » était le fait de criquets. L’éventualité d’une « attaque sonique », à moins d’envisager que quelqu’un ait dressé ces insectes à rendre fou les humains, était à écarter.

L’hypothèse de symptômes causés par des attaques via rayons ultrasons ou micro-ondes était jugée « très peu probable ». Le compte-rendu préférait focaliser l’attention sur le stress et l’anxiété liés à l’environnement hostile de travail, voire sur un effet psychogène, soit d'origine purement psychique. En clair, les diplomates qui croyaient tomber malades du fait d’étranges sons ou « d’armes secrètes » étaient les victimes de la faune locale, de la pression liée à leur travail et de l’espionnite angoissée promue et répandue par leurs agences de surveillance et quelques médias complaisants. Fort étrangement ce rapport ne fût pas rendu public ni même transmis au personnel diplomatique ou à l’académie des sciences de Washington dont les résultats, deux ans plus tard, seraient fort différents.

Sans ces éléments contradictoires nourrissant un contre-discours, la désinformation paranoïaque de quelques acteurs et ex du renseignement américain pouvait se déployer sans encombre. C’est pourquoi le secrétaire d’Etat Anthony Blinken, en poste depuis janvier 2021, eu toutes les peines du monde à expliquer aux employés du département d’Etat que ni le FBI, ni la NSA ne faisaient une priorité de la recherche de coupables humains pour ce « syndrome de la Havane ». Lors d’une réunion tendue rapportée par NBC News, son « scepticisme » fût très mal accueilli par celles et ceux qui s’estiment les victimes d’attaques volontaires par d’hostiles puissances étrangères.

Le plus extraordinaire dans cette histoire ce n’est pas que quelques médias rapportent des éléments d’explications farfelus à des phénomènes inexpliqués. Le plus fou, le plus dramatique c’est qu’ils citent sans sourciller des agents du pire système de domination, autoritaire, répressif et manipulateur, que la Terre ait porté. Sans faire cas des intoxications historiques ou des mensonges récents promulgués par ces sbires de la secrète et sacrée raison d’Etat, des « journalistes » continuent de croire et de promouvoir leur propagande. Et si des éléments apparaissent contredisant leur récit cousu de fil kaki, ils.elles les ignorent, les minimisent ou les discréditent.

Un bref effort de contextualisation conduirait à rappeler qu’en juin 2020, des « sources anonymes » au sein de la CIA « révélaient » que le président Poutine avait mis à prix la tête de soldats américains en Afghanistan. Cette histoire qui se révéla fausse fût matraquée sur les ondes pendant des semaines, au moment précis où l’administration Trump dévoilait son plan pour sortir de la plus longue guerre de l’histoire des USA. Lors de l’effort parlementaire pour bloquer le retrait des troupes, des élus républicains comme démocrates se référaient constamment à ces « révélations ». De fait les médias ne s’étaient pas contentés de jouer les perroquets des intoxications de l’agence de renseignement. Ils s’étaient mués en alliés volontaires du complexe militaro-industriel pour la continuation d’une « guerre sans fin » et le déraillement d’un objectif présidentiel/promesse de campagne.

De fait, plus que toute autre chose, c’est l’élection de Donald le milliardaire, véritable traumatisme pour la classe dominante américaine, qui a refondé l’alliance de la classe médiatique (à tendance libérale) avec les institutions de surveillance étatique (à tendance autoritaire), dans des proportions inconnues depuis le déclenchement de la « Guerre contre la terreur » bushienne. Pour expliquer comment un menteur patenté, incompétent, raciste et misogyne avait pu battre la figure dynastique clintonesque adoubée par l’ensemble de l’establishment, pour affaiblir ce qu’ils percevaient comme une menace fascisante contre leur pays et préserver le statu quo intérieur et extérieur, médias et agences de renseignement ranimèrent le spectre du vieil adversaire géopolitique.

Partant du postulat que l’élection de Donald Trump était illégitime car voulue et orchestrée par Moscou, des « journalistes » élaborèrent à rebours des histoires de collusion, de complot et de conspiration à partir des plus petits éléments factuels et des rumeurs les plus folles qui circulaient sur la campagne et la présidence de l’erratique orange. Pour fournir ces « informations sensibles », les fonctionnaires et ex de l’appareil de surveillance étatique étaient tout désignés. Ces derniers goûtaient peu les railleries trumpiennes sur leurs mensonges et leurs incompétences dans le déclenchement et le déroulé de la seconde guerre d’Irak, ses attaques contre « l’Etat profond » (Deep State) qu’ils incarnent ou encore sa négation de l’exceptionnelle et innocente pureté du pouvoir en Amérique. D’une manière générale Trump était un visage bien trop détestable à apposer sur l’empire américain car il le rendait aussi évident que contestable. Enfin pour des organes d’Etat dédiées à l’hégémonie des USA, particulièrement la CIA créée pour combattre l’hydre soviétique et l’idéologie communiste partout dans le monde, le projet trumpien de traiter avec la Russie (ou avec la Corée du Nord) sur un mode moins antagoniste était proprement insupportable.

Pour une partie de la presse française, largement acquise à l’anti-trumpisme, promouvant la vision du vertueux messianisme américain, voire partageant le vieux rêve impérial et néoconservateur d’une domination occidentale du monde, rejoindre cette alliance médias libéraux-agences de renseignement made in USA allait de soi. De là des redites, sans recul ni regard critique, des « informations » propagées par l’appareil sécuritaire américain, beaucoup moins avare en commentaires d’actualités, fuites à dessein et indiscrétions précalculées que les services secrets français plus mutiques par tradition. Il en résulte un antagonisme antirusse aussi délétère que dangereux.

De la fabrique du consentement au discours hégémonique

Certes tout média de masse (au sens de non spécialisé) tend à traduire les complexes réalités géopolitiques avec leurs entités abstraites (empire, coalition, Etat, groupuscule politique…) en récits criminels impliquant victimes, agresseurs et justiciers. Cette « mise en intrigue » vise à intéresser le public et lui donner des clés de lecture et de compréhension. Mais cet art journalistico-littéraire, mêlant fait avéré et élément romancé, peut surtout être dévoyé afin d’emporter l’assentiment des peuples pour de futures confrontations avec des puissances étrangères dénigrées et diabolisées. Un exemple au hasard : la campagne de presse pré-invasion de l’Irak faisant de Saddam Hussein un « Hitler moyen-oriental » ou un allié de Ben Laden.

Il y a donc un danger réel et manifeste à promouvoir la propagande sécuritaire de Washington vis-à-vis de la Russie. Sans nier la réalité de l’influence russe (en Europe de l’Est, au Proche et Moyen-Orient, en Afrique), n’est-ce pas profondément irresponsable de prêter à Moscou des attaques avec des armes inconnues contre des ambassades américaines (un « casus belli [motif de guerre] » d’après Brian Latell cité par L’Express) ? Les sujets de contentieux avec la deuxième puissance nucléaire de la planète ne sont-ils pas assez nombreux et épineux (Ukraine, Biélorussie, Syrie, Arctique) pour qu’il faille en plus convoquer des intrigues de romans d’espionnage pour tendre la situation ? Pour rappel les tensions géopolitiques globales sont telles que les directeur.rice.s du Bulletin of the Atomic Scientists ont avancé leur Horloge de la fin du monde à une minute quarante secondes avant minuit (heure symbolisant l’Apocalypse).

En plus de ne rien faire pour éloigner le spectre de la guerre thermonucléaire, celles et ceux qui prennent pour argent comptant les dires conspirationnistes des agences d’espionnage et leurs affidés, décrédibilisent l’ensemble de la presse. Faut-il s’étonner que la confiance dans les médias s’érode quand beaucoup répandent sans vergogne la propagande éhontée d’institutions gouvernementales qui ont plusieurs fois conduit leur pays au désastre (Irak, Lybie, Syrie…) ? Comment blâmer celles et ceux qui croient aux théories du complot sur le Covid ou la 5G quand des journalistes répètent sans broncher les divagations paranoïaques d’agences d’Etat reconnues et réputées pour leurs mensonges et manipulations ?

Imaginez deux secondes (1…2) entendre les propos suivants : un Nord-Coréen transformé par chirurgie esthétique en milliardaire diamantaire britannique, possédant une forteresse de glace en Islande, est parvenu, au nez et à la barbe de tous les services de renseignements du monde, à concevoir, financer et mettre en orbite des satellites porteurs de rayons laser capables d’anéantir armées, fortifications et batteries de missiles dans le but de… conquérir le monde (of course !).

Si vous êtes un.e passant.e et que ces propos sont tenus par une personne dans la rue, vous vous éloignez en vitesse de cet esprit malade. Si vous êtes productrice.teur de films et qu’ils viennent d’un.e scénariste, vous pensez tenir le pitch d’un (mauvais) James Bond. Un.e journaliste les entendant de la bouche d’une barbouze les diffuse dans son journal sous le titre « Révélations » ou « Breaking News ». Pourquoi une telle différence de traitement ? A cause du prestige, de l’aura mystique que confère le pouvoir politique (donc l’Etat) à ses agents. Parce que le pouvoir fascine et tout discours politique instrumentalise cette fascination afin de faire passer des vessies pour des lanternes ou des points sur une carte pour des ADM (Armes de Destruction Massive) [RIP Colin "potentiel criminel de guerre" Powell]. Plutôt que l’accompagnement et la promotion de tels discours, une presse libre et démocratique devrait rechercher leur démystification.

Car si des médias, par goût du mystique et du mystère, autorisent les agents secrets du pouvoir étatique à modeler les discussions publiques, aucun doute qu’ils s’en serviront pour restreindre la liberté d’expression et façonner à leur avantage le rapport de forces politique. Ainsi lors de la dernière campagne présidentielle américaine, alors que le New York Post sortait des informations potentiellement préjudiciables à la candidature Biden, l’alliance médias libéraux-agences de renseignement s’est entendue pour qualifier cette histoire de « désinformation russe ». Non-contents de censurer l’information dans leurs colonnes et sur les ondes, des journalistes firent pression sur les grandes entreprises de la tech pour la faire disparaître des plates-formes en ligne. Dans un acte inédit d’ingérence électorale, les principaux réseaux sociaux (Facebook, Twitter) invisibilisèrent les articles du New York Post, prétextant la lutte contre des « nouvelles potentiellement nuisibles » et « d’origine douteuse ». Les révélations sur le clan Biden se sont depuis avérées parfaitement exactes mais un an après quelle différence ?

L’Etat français et ses institutionnels bras armés ne boxent pas dans la même catégorie que le poids lourd américain. Mais rappelons à toutes fins utiles qu’au plus fort de la crise syrienne tout propos allant à l’encontre du discours officiel sur l’emploi d’armes chimiques par le régime de Damas (notamment lors de l’attaque présumée sur la ville de Douma en avril 2018) était taxé de « fake news » ou de désinformation russo-syrienne. Les révélations sur les falsifications de preuves par l’OIAC (Organisation pour l’Interdiction des Armes Chimiques) publiées par Wikileaks furent conséquemment ignorées par la quasi-totalité des médias.

Dans un tout autre registre, confronté aux bugs à répétition de sa plateforme en ligne « Ma classe à la maison » en avril dernier, le ministre de l’Education Nationale Blanquer avait blâmé des « cyberattaques venues de l’étranger », suggérant (pas si) subtilement l’ingérence de « hackers russes ». Peut-être espérait-il distraire journalistes et public avec une histoire d’espionnage à même de les détourner de son échec patent ? Peut-être s’inspirait-il des instances américaines pour lesquelles toute mention de la Russie resserre patriotiquement les rangs médiatiques autour de l’Etat protecteur (et sécuritaire) ?

Toujours est-il que la presse doit se garder à tout prix de prêter foi aux affirmations gratuites des pouvoirs publics en matière de sécurité et plus particulièrement quand elles « fuitent » des institutions de surveillance nationales ou étrangères. Rien ne pourrait être plus préjudiciable pour sa crédibilité, pour la viabilité de la démocratie, voire pour la paix dans le monde, que de croire sur parole les plus secrètes, manipulatrices et dominatrices des agences d’Etat. Elles ont déjà causé bien des désastres, autant les empêcher de recommencer.

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