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Billet de blog 28 avr. 2021

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Biden-mania

Une partie de la presse propage l’image d’un héros radical et progressiste rallumant le flambeau des valeurs occidentales de solidarité et de justice, la réalité est beaucoup plus nuancée.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le 18 Avril 2021, C politique, présenté par Karim Rissouli sur France 5, avait pour sujet ; la « révolution Biden ». L'invité du soir, Alain Frachon (Le Monde) y présenta le président des Etats-Unis en ces termes : « Speedy Joe (Joe le rapide) », « Président d'ampleur historique », « M.100 000 Volts » et décrivit le « moment rooseveltien » que vivait l'Amérique.

Thomas Snégaroff, historien et coprésentateur de l'émission, déroula la « filiation » avec Franklin Delano Roosevelt, président créateur du New Deal en 1933, « champion de la classe ouvrière et de la modernisation de l'Amérique », dont Biden partagerait l’empathie à l'égard des souffrances de son peuple. Cette empathie dont il souhaiterait marquer sa présidence.

Les médias fonctionnent comme une cour d’école. Les modes s’y répandent par mimétisme. Un jour un enfant porte des baskets lumineuses, un mois après la moitié de la cour a les mêmes. Un journal dresse un portrait comparant un politicien avec une figure historique connue et bien vite hebdomadaires, radios et télévision reprennent l’analogie.

Depuis quelques mois les articles, éditos, reportages comparant Joe Biden à FDR sont légion. Quelques exemples ; Joe Biden, Le nouveau Roosevelt (L’Obs), Joe Biden dans la ligne économique de Franklin Roosevelt (Slate), ENTRETIEN. Joe Biden est-il le Franklin Roosevelt du XXIe siècle ? (Ouest-France), Joe Biden, Un nouveau Roosevelt pour l’Amérique (Libération), Joe Biden et l’héritage ambitieux de Roosevelt (Les Echos).

Que ces titres soient calqués sur les avis de CNN, les segments de MSNBC ou les opinions du New York Times, passe encore. Qu’ils trouvent racine dans la stratégie de communication de celui qui a installé un portrait géant de Roosevelt dans son bureau ovale est déjà plus problématique.

Quand il n’est pas aussi frontalement comparé à son iconique prédécesseur, le président des Etats-Unis devient « Super Biden », le « Popeye de la relance budgétaire », « le président radicalement calme », le « septuagénaire révolutionnaire ». Que plus d’un média (exemples 1, 2, 3) puisse accoler le terme de « révolution » à un politicien de premier plan avec près de cinquante ans de carrière (36 en tant que sénateur, 8 comme vice-président) et trois campagnes présidentielles (1988, 2008 et 2020) est hautement savoureux.

Mais là encore, rien d'original. Nos journalistes ne font qu'emboîter le pas de leurs homologues américains qui semblent penser qu'il suffit qu’un président annonce "un investissement qu'on ne voit qu'une fois par génération" pour démontrer son « radicalisme » « révolutionnaire ». Pourquoi donc ne pas réserver dès maintenant sa place au panthéon du parti démocrate ?

Ma palme personnelle va à Nicolas Demorand pour sa reprise tel quel d’un édito du New York Times dans lequel était célébré « l'icône du cool » avec « une ambition, un savoir-faire, des convictions, une agressivité, un progressisme » à faire pâlir Obama.

La presse hexagonale est ainsi saisie de « Biden-mania ». Elsa Conesa (Le Monde) l’évaluant à « 7400 gros titres par mois ». Une majorité semble s’accorder sur l’ère nouvelle qui s’ouvrirait en Amérique. Une transformation profonde et radicale, potentielle antidote aux années trumpiennes, voire remède au reaganisme.

Et pour raviver la flamme des valeurs de solidarité et de justice sociale, a été élu un ancien sénateur du Delaware (état-paradis fiscal, équivalent du Luxembourg outre-Atlantique) devenu champion de la classe ouvrière, un ancien vice-président préférant le sauvetage des banques puis la lutte anti-déficit public au soutien des plus impactés par la crise reconverti en ami de « Main Street » (la rue principale, comprendre la rue de M. et Mme Tout-le-monde, par opposition à Wall Street), le candidat du consensus, centriste et modéré, changé en réformiste « risque-tout » implacable.

Dans quelle mesure, et surtout à quelle vitesse, peut-on croire à la réinvention d’un gouvernant ? Au bout de combien de temps un bilan politique d’un demi-siècle fait d’austérité, de traités de libre-échange, de Patriot Act et de promotion non pas d’une mais de deux guerres d’Irak est-il effacé ?  Des promesses aux réalisations, en passant par les campagnes de relations publiques, qui juge quand et pour quoi devient-on une figure « d’ampleur historique » ?

Joe Biden a bien promulgué un important plan de dépenses fédéral. Ce dernier a ses mérites et ses insuffisances. Il est aussi à contresens des dogmes néo-libéraux ou conservateurs qui façonnent encore bien des modes de pensée européens.

Ces dogmes avaient déjà été remis en cause lors de la crise financière de 2008, par le plan de sauvetage TARP (700 milliards), massif apport d'argent publique pour sauver le secteur bancaire, ou avec le CARES Act de 2020 (2200 milliards), plan de soutien à l'économie promulgué par son prédécesseur à la Maison-Blanche. Ni Obama ni Trump n’ont été panthéonisés comme successeurs de FDR pour autant.

A Pittsburgh, dévoilant son plan « infrastructure », Biden remarquait que « les 1 % les plus riches ont vu leur fortune augmenter de 4000 milliards de dollars durant cette pandémie pendant que des millions d'Américains perdaient leur emploi. Ca vous montre à quel point notre économie est biaisée et injuste. » Et d'ajouter, « ça n'a pas toujours été comme ça. Eh bien il est temps de changer. »

Trop peu de médias enrichissent ces propos avec des statistiques sur les inégalités aux Etats-Unis depuis dix ans. Par exemple ; la part des 1% des foyers les plus fortunés passée de 30% en 2010 à 39% de la richesse totale du pays en 2016, celle de la classe moyenne s’établissant à 34%. Ou bien rapportent qu’en 2020 les banques ont connu leur meilleure année depuis … 2009.

Le candidat Biden avait promis un plan infrastructure, santé et énergie de 7000 milliards de dollars. Le « Popeye de la relance budgétaire » prend comme point de base pour les négociations à venir au Sénat (les plus ardues) la somme de 2000 milliards. Le financement par des hausses d’impôts sur le plus fortunés est déjà contesté par les conservateurs du Parti démocrate. Certains journalistes oublient un peu vite qu’aux USA, contrairement à la France, un président n’obtient pas tout ce qu’il veut en claquant des doigts. Il lui faut transiger.

Par exemple il lui a fallût réduire le montant du chèque distribué à chaque Américain éligible (de $2000 à $1400) et le nombre de personnes bénéficiaires par rapport à ses engagements sous la pression de ce même flanc droit, couvert (ou encouragé) par de puissants groupes médiatiques qui depuis célèbrent son progressisme.

Le « nouveau Roosevelt » n’a en rien pesé pour relever le salaire minimum, autre promesse de campagne et cheval de bataille de la gauche depuis la primaire Clinton-Sanders de 2016. Ecarté aussi le projet de Green New Deal, porté par Bernie Sanders (sénateur et candidat malheureux à la primaire de 2020) et Alexandra Ocasio Cortez (membre du congrès), qui chiffraient les besoins pour décarbonner l’économie américaine à 17 000 milliards de dollars.

Au reste l’intrépide régénérateur de l’Etat-providence avait déjà annoncé que si (par miracle) le Congrès déposait sur son bureau un projet d’assurance santé universelle (Medicare for all), norme de tous les pays industrialisés, il y apposerait son veto. Et ce en pleine crise sanitaire et économique où nombre d’Américains ont perdu la couverture santé liée à leur emploi. Tout juste a-t-il promis de conserver et d’étendre l’Obamacare, protection minimale et pipe-line d’argent publique à destination des assureurs privés.

De quelles transformations radicales de portée générationnelle Biden est-il porteur ?

Sa candidature avait été celle du retour au centrisme, à la civilité, à la modération. Elle était contenue dans son slogan « Build back better »(Reconstruire en mieux) et dans sa promesse de 2019 faite à de riches donateurs ; « rien fondamentalement ne changera ». Elle fût principalement soutenue et financée par les plus riches Américains , institutions financières et employés de la Silicon Valley, plutôt que par les classes laborieuses.

La somme des dons individuels supérieurs à $200 (et allant jusqu’à $9 millions) égalait presque la somme totale des dons (petits et grands) reçue par son adversaire ($580 millions contre 593). Les sommes dépensées par les groupes pro-Biden (ou anti-Trump), mais non directement liés à sa campagne (super PACS, « dark money groups »), lui conféreraient un avantage encore plus écrasant ($695 millions contre 350).

Son message de restaurer « l’âme de la nation » lui apporta finalement le vote des plus jeunes, des femmes et d’hommes blancs diplômés. Contrairement aux slogans de coalition multiraciale, il sous-performa auprès des minorités, faisant moins bien qu’Hillary Clinton en 2016, mais stoppa l’hémorragie démocrate chez les hommes blancs non-diplômés.

En fait Donald Trump s’est largement battu tout seul en ne prenant pas au sérieux la pandémie mondiale, perdant beaucoup chez les plus âgés, et étant incapable d’empathie envers ses concitoyens touchés par la maladie ou le chômage, souvent les plus modestes. Malgré cela et avec une mobilisation massive des électeurs, la campagne s’est jouée à presque rien.

Ainsi le récit dominant les grands groupes médiatiques penchants démocrate (CNN, MSNCB, le Washington Post, le New York Times…) évolua du mépris moqueur pour les électeurs de Trump, à la recherche d’influences extérieures expliquant sa victoire (Wikileaks, la Russie), à l’indignation permanente contre le président milliardaire, au faux mouvement de résistance anti-autoritaire, à l’élévation d’une candidature centriste, rassembleuse et au rabaissement d’une autre progressiste, pour en arriver à gommer le passif du président élu et le présenter sous un nouveau jour, à la pointe du combat pour la dignité et le progrès social.

Parce que dans un paysage médiatique concentré, aux lignes de fractures partisanes claires (démocrates/républicains), l’actuel public de niche de ces sociétés commerciales, éduqué, fortuné, bigarré, veut qu’on lui vende le sentiment de vivre l’aube d’une ère nouvelle, annonciatrice de rééquilibrages et de transformations progressistes.

Et nos médias français, bien plus clients de ces groupes d’infos que de FoxNews, sont heureux de faire passer le message. Voire de surenchérir en alléguant que Biden serait « la gauche sans le woke » (la composition de son administration tout en travail d’équilibriste entre minorités « représentatives » nuance cette affirmation) ou en transmettant « ses leçons » de bonne gouvernance, comme si un tweet contre Amazon plutôt que le respect de promesses de campagne pour la syndicalisation pouvait garantir le succès électoral.

Au cœur véritable de l'activité présidentielle aux USA, la politique internationale est le domaine régalien où « parler, c’est déjà agir » et donc le meilleur sujet des campagnes de presse. Rapporter les affirmations de principes, les divergences de discours ou les déclarations incendiaires c’est un récit qui s’écrit tout seul.

Dans le C Politique du 18 Avril était repris tel que le slogan « America is back ». La diplomatie des valeurs reprendrait des couleurs, Biden recherchant l'union des démocraties face aux autoritaires Chine et Russie.

Philippe Corbé, chef du service politique BFMTV, ancien correspondant RTL aux USA, dans la même émission, y exposait « l'idée d'âme, référence à sa foi catholique [celle de Biden] » justifiant les commentaires du président américain sur son homologue russe qualifié de « tueur sans âme ». Alain Frachon y voyait la croyance de Biden « d'être dans une bataille où il doit montrer que la démocratie c'est supérieur à l'autocratie ».

Gilles Paré développe, sans en cacher les risques de dérive néoconservatrice ; "En replaçant les « valeurs » au centre de la diplomatie des Etats-Unis, après une éclipse de quatre ans, Joe Biden veut se faire le commis voyageur d’un modèle américain résumé par l’Etat de droit, la démocratie représentative, le respect des droits individuels, auxquels s’ajoutent l’économie de marché et l’appel au multilatéralisme"

Pascal Boniface met en garde contre le risque du « discours du choc des civilisations », du retour de « l'antagonisme bipolaire », manière classique de « brandir la menace russe et chinoise pour rallier les brebis égarées » du camp occidental.

Il n’empêche la presse a en majorité accueilli favorablement les discussions engagées à l’OCDE pour la taxation des multinationales, GAFAM en tête, rendu hommage au discours des « droits de l’Homme » contre les « autocraties », salué un « tournant » en matière de lutte contre la catastrophe climatique ou applaudi la reconnaissance du génocide arménien.

Mais au-delà des reconnaissances bienvenues, des mots rassurants, des propos doucereux, des objectifs ambitieux, des déclarations d'intentions, des promis-jurés-crachés-pouic-pouic, qu'y-a-t-il de fondamentalement différent dans la politique étrangère de Joe Biden ?

A en croire l'expérimenté Noam Chomsky, rien. Le terrible embargo économique prononcé unilatéralement contre l'Iran par son prédécesseur lors de la sortie, unilatérale elle aussi, de l'accord sur le programme nucléaire de la République islamique reste en place. Le but est toujours de mettre à genoux l'économie iranienne et même les livraisons de matériel médical en pleine pandémie mondiale sont interdites.

D'ailleurs l'extraterritorialité du droit américain perdure pour toute entité (étatique ou autre) qui aurait l'idée de s'affranchir de diktats imposés par une puissance étrangère selon ses propres « principes » et intérêts.

Biden a peut-être adressé un message à l'héritier de la couronne d'Arabie Saoudite Mohammed Bin Salman et suspendu les livraisons d'armes « offensives » (sans plus de précision). Le blocus du Yémen et la pire crise humanitaire au monde se poursuivent avec son assentiment.

Il maintient les efforts de déstabilisation du Venezuela mis en place par les deux administrations précédentes, a bombardé la Syrie sans mandat du Congrès ni déclaration de guerre, a les dépenses militaires et sécuritaires les plus élevées au monde, menace toujours Julian Assange de 175 ans de prison pour son travail journalistique.

Quelles valeurs sont de retour ?

En fait le nouveau président bénéficie à plein pour son image d'être le successeur de Trump, profitant d'un évident effet de contraste. Les figures des grands médias institutionnels, américains comme européens, retrouvent quelqu'un qui leur ressemble, consensuel, « centriste », propre sur lui, qui les respecte, eux et leurs conventions. Parce qu'il prend la pandémie au sérieux, manifeste de l'empathie à l'égard de ses concitoyens, reconnaît l'existence de la catastrophe climatique, observe le concordat sur la vérité gouvernemento-journalistique et n’insulte personne sur Twitter, il est, n'en doutez pas, « un président d'ampleur historique ».

Un autre démocrate avait succédé à un républicain honni. Ce dernier, texan, chrétien dévot et quelque peu simplet avait souillé l'image de l'Amérique avec sa guerre illégale, ses salles de torture et son Patriot Act. Son successeur fut unanimement célébré pour ses slogans percutants, son art oratoire et son charisme autant que pour ce qu'il était de fait (le premier président afro-américain).

Puis il sauva Wall Street sans demander de comptes, laissa tomber les foyers les plus défavorisés face aux expulsions, étendit les programmes de surveillance massive, poursuivit plus de lanceurs d'alerte que toutes les administrations précédentes, continua deux guerres et bombarda X pays supplémentaires dans des opérations secrètes, « drona » combattants, insurgés, opposants politiques (dont certains de son propre pays) et civils innocents sans autre forme de procès et déporta bien plus de réfugiés que ne le fit son successeur.

Dans son analyse d'un mémo de la CIA datant de 2010, Glenn Greenwald décrit comment l'agence de renseignement, parfaitement consciente de la popularité de Barack Obama sur le Vieux Continent, préconisait de l'envoyer « promouvoir » leur « guerre contre la terreur »(War on terror). Il serait le visage acceptable de la poursuite d'une guerre en Afghanistan de plus en plus impopulaire au sein des opinions publiques européennes.

La respectabilité et l'amabilité sont les qualités souhaitées par les agents du complexe militaro-industriel, connu aussi sous le nom d’État profond (Deep state), chez leurs dirigeants. Le but est d'exposer dans la meilleure lumière et de faire la promotion de l'impérialisme américain, qu'il soit économique, sécuritaire ou militaire, auprès des médias et des peuples des démocraties qui lui sont affidées. On comprend mieux pourquoi Trump ne pouvait que les contrarier.

Regardons donc le présent et le futur de l'administration Biden avec prudence, circonspection et sans complaisance pour ne pas se faire les adjoints objectifs de la plus grande puissance hégémonique et répressive de la planète et  avant de proposer « Speedy Joe » pour le Nobel de la paix parce qu'il aura retiré un contingent d'Afghanistan après la plus longue guerre d'occupation qu'ait menée sa nation ou pour un discours « notre maison brûle » lors d'un énième sommet climatique.

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