Lettre ouverte - Transphobie

Je vous adresse la lettre ouverte que j'ai rédigé et qui relate l'injustice et la discrimination dont je suis victime. Je mets aujourd'hui la lumière sur ce que vivent un trop grand nombre de jeunes LGBTQI+ durant leur scolarité.

Je m'appelle Beverly, j'ai 20 ans et je suis une femme trans. Je prends la parole aujourd’hui pour exprimer publiquement la lutte que je mène depuis des années pour assumer celle que je suis, trouver ma place dans la société et avoir le droit à un avenir. Ne pouvant plus supporter le poids du harcèlement et de la transphobie à mon égard, je n’ai pas eu d’autre choix que celui d’être déscolarisée depuis mes 16 ans. Aujourd'hui, alors que je suis désormais en phase avec moi-même et que j’ai changé officiellement de prénom j'aimerais reprendre les études que j'ai délaissées il y a plus de quatre ans, mais mon ancien établissement le Lycée Professionnel Jacques Prévert à Dole (39) m’empêche de le faire et compromet ainsi tout avenir possible. Ils refusent en effet de me communiquer les documents essentiels à ma reprise d’études. Le combat que je mène ici est à l’image de ma vie.

J'ai dû recontacter le Lycée Professionnel Jacques Prévert à Dole pour qu'il me fasse parvenir mes anciens bulletins rectifiés avec mon nom officiel afin que je puisse réintégrer un cursus scolaire et poursuivre mes études. J'ai vraiment besoin de ces documents correspondants à mon identité, et non celle que j'ai enterrée il y a des années et qui n’existe aujourd’hui plus.

Malgré le fait que je leur ai demandé de me transmettre ces documents sous la mention de mon nouveau prénom officiel, et alors que j’ai adressé par courrier les décisions de justice prononcées concernant mes changements de prénoms et d'état civil, mon ancien établissement scolaire – Le Lycée Professionnel Jacques Prévert à Dole - s’acharne et me crache au visage en me faisant parvenir mes anciens bulletins mentionnant mon prénom de naissance (qui n’est plus mon prénom civil) et en persistant d'écrire la civilité "Monsieur" sur l'enveloppe.

Il m'est nécessaire d'avoir ces documents comportant mon prénom actuel afin de pouvoir prendre un nouveau départ et avancer. La reprise d’études est impossible sans eux et cela compromet mon avenir. Ils le savent : je leur ai expliqué.

Cette situation reflète mon parcours scolaire chaotique et douloureux.

Mes années collège ont été particulièrement difficiles : harcèlement, placements judiciaires en foyer d'accueil suite à des violences familiales, troubles du comportement alimentaire, dépression, affirmation de mon homosexualité... Je ne me suis jamais sentie soutenue, écoutée, accompagnée.

J'ai décidé de faire une 3ème professionnelle en lycée, en espérant qu'en quittant le collège j'allais être épargnée de l'immaturité et de la méchanceté de mes camarades. J'ai été très rapidement déçue en constatant que le collège n'était qu'un sas préparatoire et que le pire m'attendait.

Quand j’ai intégré le Lycée Professionnel Jacques Prévert à Dole à la rentrée 2014, j’avais 14 ans.

Je commençais seulement à me découvrir, j'avais le courage de faire ce que peu aurait eu le cran de faire, à cet âge là : m'écouter, m'assumer quoi qu'il en coûte, tout faire pour tenter de m'épanouir quitte à sortir des sentiers battus et faire face à tout ce que j'ai pu subir et ce que je subissais au quotidien. Balayer les regards, les sentir peser sur moi, constamment. Essuyer les insultes, les menaces qui perforaient mon âme. Encaisser les coups.

C'est durant cette année que j'ai débuté ma transition de genre, sans aucun soutien.

En plus d’assimiler et d’accepter tout ce qu'il se passait en moi, mes questionnements identitaires, mes problèmes familiaux, je devais redoubler de forces pour affronter le harcèlement quotidien. Les élèves ne manquaient pas une occasion de se moquer de moi, de m'humilier, de m'insulter. Iels me prenaient en photos dans la rue, dans les couloirs du lycée pour me mettre au pilori sur les réseaux sociaux.

On me menaçait, et parfois je subissais des coups physiques. Pour seulement avoir le cran de m'assumer au grand jour, de vivre désormais pour moi sans me soucier de ce que les autres peuvent penser. Mais voilà, le seul fait que j'existais dérangeait.

L'administration complice et ouvertement transphobe – déjà à l’époque - ne sanctionnait pas les élèves que je dénonçais après avoir été frappée ou photographiée. Je subissais en plus des coups l’injustice et le mépris.

Je me souviens même d'une fois où je suis sortie de cours et des élèves qui trainaient devant le réfectoire ont commencé à me chercher des noises. Ils m'ont menacée et couru après pour m'agresser physiquement tandis qu'un surveillant qui était spectateur de la scène n’est pas intervenu et n'a pas rapporté l’événement.

Porter seule un tel fardeau à 14 ans : imaginez à quel point j'ai pu souffrir, à quel point je pouvais me sentir seule. Imaginez le nombre de fois où j'ai pleuré le soir dans ma chambre. Le nombre de fois où j'ai tailladé ma chair d'une lame de rasoir. Le nombre de fois où j'ai souhaité mourir. Le nombre de fois où je me suis affamée car l’on me refusait d’exister, de vivre, de prétendre à un avenir.

J'ai été hospitalisée durant la moitié de mon année de 3ème parce que j'étais en dépression. Je me mutilais et des pensées sombres me hantaient, cette situation n'était plus supportable. Je n'avais plus la force.

J'avais la boule au ventre en me rendant en cours le matin et quittais souvent l'établissement au cours de la journée car affronter ce calvaire n'était plus possible.

Mes camarades n'étaient malheureusement pas mes seul-es bourreaux. Mais où était donc le corps enseignant et éducatif ? Que faisait-il ?

Il était bien trop occupé à me sanctionner et discriminer pour se préoccuper des réels besoins de ses élèves.

Bien trop occupé à me convoquer car mes tenues vestimentaires ne lui convenait pas. Même lorsque je m'habillais sobrement, cela était jugé « trop féminin » et on me demandait explicitement de venir habillée « en garçon ». Ce qui en soit ne veut rien dire car n'importe qui peut porter des pantalons ou des robes, peu importe son genre. C’était une humiliation perpétuelle, une négation continuelle de qui j’étais.

Pour avoir la validation de l'administration je devais venir en cours déguisée, porter des jeans et me fondre dans la masse le plus possible.

Étant en études de mode, je devais participer au défilé de l'école mais la proviseure a préféré m’exclure du projet car il était inconcevable pour l’équipe enseignante que je déambule publiquement dans une tenue « féminine » tout en représentant leur établissement. Il ne fallait pas que je sois vue. Il ne fallait pas que j’existe.

On attendait de moi que je me fasse discrète, que je me cache, que je souffre en silence et que je ne fasse surtout pas de vagues tandis que l’ensemble du personnel de l’établissement accumulait les impairs et les actes discriminants à mon égard.

Je ne me sentais ni respectée, ni protégée dans cette école.

Chaque jour était une nouvelle bataille pour moi. Allais-je encore être convoquée ? Allais-je être paparazziée ? Frappée ?

La provocation et la vulgarité étaient les seuls moyens pour moi de gérer cette souffrance et cette solitude désarmée, ainsi que de riposter face à la transphobie crasse de mon lycée !

Mon attitude désinvolte n'était que réponse et moyen de défense. C’était ma révolte, mon cri pour montrer que j’existais alors qu’on souhaitait me faire disparaître : me faire taire, m’exclure, me cacher, nier qui j’étais.

Il est nécessaire de rappeler que selon l'article 1er de la loi n°2008-496 du 27 mai 2008 qui définit la discrimination comme une inégalité de traitement, un traitement défavorable, fondé sur un critère prohibé par la loi, dans un domaine tel que l’emploi, le logement, l’éducation, le service public, l’accès aux biens et aux services... L'identité de genre et l'orientation sexuelle font partie des 23 critères de discrimination, comme le sexe, l'âge, le handicap, l'apparence physique ou encore les opinions politiques et religieuses.

Les discriminations fondées sur l’orientation sexuelle ou l’identité de genre sont un délit passible de sanctions pénales :

  • ●  3 ans d’emprisonnement et 45 000 € d’amende

  • ●  5 ans d’emprisonnement et 75 000 € quand le refus discriminatoire est commis dans

    un lieu accueillant du public ou commis par une personne dépositaire de l’autorité publique

    J’ai entrepris toutes les démarches légales de changement de nom qui ont été validées. Je suis en règle avec la loi. Désormais mes papiers sont conformes à mon identité de genre, iels se doivent légalement de respecter cela.

    Aujourd'hui, le lycée professionnel Jacques Prévert m'empêche de reprendre toute scolarité.

    Iels m'ont fait vivre un véritable enfer : les personnes censées m'accompagner dans mon développement et la création d'un avenir n'ont fait qu'entraver celui-ci et alors que je ne suis plus inscrite dans cet établissement Iels continuent de me nuire.

    Il est de mon droit fondamental d'accéder à la scolarité et l'éducation, droit qui m'a été bafoué.

    Ces professionnels de l'éducation ont gâché ma scolarité et ont porté atteinte à mon intégrité psychique. J'en garderai des séquelles à vie.

    On m'a empêchée de prendre ma place dans la société. N'est-ce pas la fonction de l'éducation ? Son rôle premier ? Son intérêt ?

    Former les individus pour qu'iels puissent évoluer dans la société et leur apprendre le vivre ensemble.

 

A bout de mes ressources mentales et physiques, j'ai décidé d'arrêter le lycée à mes 16 ans. Mais j'ai des regrets et comme un ressenti d'inachèvement. Je veux reprendre mes études de mode. Mon combat n'est pas fini. Il continue aujourd’hui.

Le but de ma démarche en écrivant cette lettre est d'obtenir de la considération et que nos droits soient respectés.

Pour moi et pour toute ma communauté. Qu'on réagisse face à ces agissements intolérables pour que les futures générations de personnes trans puissent accéder à une scolarité sereine. Qu'iels puissent se découvrir et se développer comme tout autre adolescent-e.

Je souhaite que l'Education Nationale prenne ce genre de situation au sérieux et remplisse son rôle dans la prise en charge d'enfants et adolescent-es qui ne demandent qu'à étudier et bâtir un avenir.

Aujourd’hui je réclame le droit de vivre, le même auquel chacun peut prétendre. Je ne demande pas plus mais pas moins. J’ai 20 ans, je suis une citoyenne française : j’ai le droit à un avenir. Je veux faire des études. Malgré tout ce que j’ai pu subir, je veux réussir. Je ne me tairai plus, je ne me cacherai plus. J’existe, j’ai le droit de vivre et je le prends.

Je vous remercie de bien vouloir m’aider à diffuser cet appel afin que le Lycée Professionnel Jacques Prévert à Dole me rende les clés de mon avenir. 

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