A la racine des problèmes : racisme et colonisation ?

La xénophobie dans la société française est une évidence. Ce n'est ni un phénomène particulièrement développé en France -il me semble hélas universel-, ni une nouveauté. Les descendants de juifs, de polonais, d'italiens, sont, entre autres, là pour en témoigner : les insultes varient mais le fond demeure ; l'étranger est un drôle d'oiseau qu'il convient de traiter avec des noms le renvoyant à son espèce. « Sale noir, bougnoule, chintok, sale nègre, sale arabe, rital, polak, pokov, boche, sale juif, macararoni, gris, angliche, crouille… » La créativité des insulteurs ne semblent pas connaître de limites. Et en cas d'absence d'un représentant d'une quelconque ethnie aisément identifiable comme étrange, on pourra s'en prendre au premier rouquin qui passe, lequel, faisant don bien involontairement de sa personne, permettra à la société de faire corps. « Toute société », nous dit en effet Claude Lefort, « aboutit à l'unité de sa représentation par son incessante production/élimination de ses hommes-en-trop ».

On parle généralement de la xénophobie anti-maghrébins de manière différente : la France a été la puissance colonisatrice, théorisant, de Lapouge à Gobineau, le racisme scientifique, et s'est comportée de manière abjecte. Et puis la décolonisation s'est singulièrement mal passée en Algérie. Guerre, tortures, Pied-Noirs, exécutions, Harkis, racisme d'état : le passif est lourd. Et c'est vrai que les conscrits français ont été éduqués à voir dans tout fellagha un monstre, un traitre, un animal. Il fallait bien expliquer aux paysans, tout juste sortis de leur campagne, que la Patrie était en danger et que tuer leur serait pardonné puisque la cause était bonne... La trace laissée dans l'inconscient collectif est indéniable ; notre imaginaire est profondément travaillé par cette violence sourde qui se déploie, souterrainement, en abcès.

 

Mais faisons un pari, pas plus pascalien que d'autres : cet abcès serait plus léger, et bien moins purulent si la société française n'était pas divisée entre travailleurs et chômeurs. Très loin de moi l'idée de croire en un travail qui « rend libre » (Adolf H.) ou que le travail est ce par quoi « on devient libre » (Nicolas S.), mais le travail a toujours été l'un des principaux facteurs d'intégration de toute immigration, d'où qu'elle vienne. Une société qui relègue une partie de sa population hors du travail, c’est-à-dire, dans une époque où celui-ci est présenté comme valeur et nécessité absolues dans l'existence humaine, précipite hors d'elle des millions de gens, ne peut donc pas dire de cette population qu'elle « ne veut pas s'intégrer »... C'est elle qui lui refuse ce droit, pourtant inscrit dans la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme (article 23: http://www.textes.justice.gouv.fr/textes-fondamentaux-10086/droits-de-lhomme-et-libertes-fondamentales-10087/declaration-universelle-des-droits-de-lhomme-de-1948-11038.html) !

Ce me semble être le problème fondamental, auquel s'ajoute la question raciste. Le travail donné à tous a pu -pourrait- atténuer cette question, en faisant se côtoyer des gens d'horizons différents, en les réunissant, leur permettant de découvrir, en pratique, que tous ont « des mains, des organes, des proportions, des sens, des émotions, des passions » que tous sont « nourri de même nourriture, blessé des mêmes armes, sujet aux mêmes maladies, guéri par les mêmes moyens, réchauffé et refroidi par le même été, le même hiver... ». Ce processus a existé avec tous les vagues migratoires, non sans heurts, certes, mais tant bien que mal. Seulement voilà... l'immigration originaire du Maghreb arrive peu avant la « crise » de 1973 et l'invention du chômage de masse qui a frappé les plus fragiles et donc, logiquement, les immigrés de fraiche date...

Sans travail, sans solution, sans projet, c'est le cercle vicieux du ghetto (qu'il soit de riches ou de pauvres, de blancs ou de noirs), les logiques communautaristes, les revendications identitaires (religieuses, nationalistes…) qui s'imposent peu à peu. La peur s'installe, les écarts se creusent, la parole, l'échange se font rares ; le noir a peur du blanc qui flippe du gris qui craint le jaune qui trouve que le noir exagère (on peut mettre des religions à la place des couleurs, ça marche aussi mais c'est moins joli). Tous sont pourtant prolos, et leur sang à tous est bien rouge.

 

Qui profite de tout cela ? C'est une évidence : cette division n'inquiète pas le grand patronat, qui se porte bien, merci pour lui. Depuis 40 ans, le chômage est son arme majeure et elle s'avère d'une puissance remarquable : suffit de contempler les décombres. Le chantage au travail a permis d'abaisser les salaires, d'affaiblir considérablement les syndicats, d'imposer des cadences folles… Et ce ne sont que les conséquences les plus immédiates. Présenter tout fonctionnaire comme un « privilégié » en est une autre.

Dernier exemple en date, révélateur : vous n'acceptez pas nos conditions ? alors on va virer 2900 personnes (3000 était sans doute chiffre trop rond), nous dit-on chez Air France… Les chaines d'esclaves sont prêtes et n'attendent que nous. Encore un peu de com' et elles seront à la mode pour la prochaine collection hiver.

 

Le grand combat à mener est donc celui du travail décent pour tous. Ce combat se fait contre le patronat et les logiques communautaires qui le servent et l'ont toujours servi. Il est un combat symbolique dans le sens (médiéval) où il s'oppose à celui, diabolique, du patronat : le symbole unit où le diabole divise.

Devant les progrès de l'informatique, du numérique, et de la robotique, au vu de notre démographie, connaissant l'histoire du salariat et de la technique, je ne vois pas d'autres solutions que le partage du temps de travail. Il serait terriblement amusant de voir dans quel monde nous vivrions si les gains de productivité n'avaient pas permis d'abaisser (de 75h ou plus, à 35h) le nombre d'heures travaillées par semaine... Ce ne serait pas 6 millions de chômeurs, mais 20, que nous aurions !). Or, c'est précisément ce qui se passe : les gains de productivité permettent aujourd'hui de supprimer massivement des emplois. Comment croire que l'on pourra aller longtemps encore à rebours de l'Histoire ? Combien de temps cette incroyable imposture durera-t-elle ?

 

 

Ce doit donc être notre revendication première, et parions qu'une fois obtenue, la société française pourra penser et panser ses plaies de manière plus sereine.


Bourke-White, Kentuchy Flood, 1937 © Margaret Bourke-White Bourke-White, Kentuchy Flood, 1937 © Margaret Bourke-White

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