Rappel: ce que peut faire le pouvoir, si nécessaire.

Court article dans le Monde d'aujourd'hui, qui nous rappelle ce qu'ont été les "années de plomb" italiennes. Collusion des services secrets italiens et de fascistes d'Ordre Nouveau enfin prouvée. Carlo Maria Maggi, 81 ans, et Maurizio Tramonte, 63 ans, condamnés à la prison à perpétuité, bien longtemps -41 ans... plus grand monde pour être inquiété...- après les morts de Brescia, Milan et Bologne...

Dans le même temps, pourtant, loin du journalisme qui servait la vérité officielle sur un plateau télévisé, certains avaient vu juste, qui voyaient un peu plus loin que les apparences.



"Les enquêtes ont toutefois permis de mettre en lumière les liens entretenus entre la mouvance fasciste et une partie des services secrets italiens qui la protégeait. Ce ne fut pas chose facile. Les fausses pistes suivies systématiquement par les enquêteurs, la destruction des preuves, le rôle ambigu de certains serviteurs de l’Etat ont rendu le travail de magistrats impossible. Comment expliquer que le 28 mai 1974, les camions de nettoyage soient passés deux heures après le drame, emportant avec eux de nombreux indices ? En 1993, un magistrat instructeur avait ainsi conclu son rapport : « Ces sept kilos [d’explosifs] sont une attaque directe et frontale à l’essence même de la démocratie. »

« Années de plomb »

Pour comprendre cette imbrication entre militants d’extrême droite et services secrets, il faut remonter aux années 1970 et à la période dite des « années de plomb ». Alors que les assassinats attribués à l’extrême gauche se multiplient, l’extrême droite, en partie téléguidée par les membres dévoyés de l’armée ou de la police qui rêvaient d’installer un régime fort en Italie pour la mettre à l’abri du « péril communiste », se lance dans une série d’attentats terroristes. On lui attribue celui de la piazza Fontana à Milan en 1969, celui à bord du train Italicus en 1974 et, le plus meurtrier de tous, celui contre la gare de Bologne en 1980 (85 morts). Les vrais coupables ne furent jamais identifiés."

Le Monde, 23 juillet 2015.

 

 

"LA « BRIGADE ROUGE » a fait des progrès constants depuis la bombe de Milan, dans l’inflation des enjeux — Moro n’est plus que Calabrese — mais non dans les méthodes : ils ont toujours su tuer efficacement, et l’exploitation des coups souffre encore de la même mise en scène pauvre, illogique, pleine d’hésitations et de contradictions.

Des gauchistes, aussi stupides que puissent être leurs intentions et leur stratégie, n’auraient en aucun cas pu opérer par eux-mêmes de cette manière. D’abord, s’ils n’étaient pas couverts, ils auraient agi de façon à perdre moins de temps depuis l’enlèvement (car la possibilité qu’ils soient déjà infiltrés ou se trouvent un jour dénoncés à quelque niveau, celle aussi qu’ils fassent quelque bêtise, ou rencontrent quelque malchance, seraient évidemment apparues au moins à l’un d’entre eux). Ils auraient tout de suite, clairement et avec la plus pressante insistance, demandé quelque chose : soit la libération de prisonniers — comme dans le cas de Baader —, soit la diffusion de leur propagande, soit la révélation de certaines pratiques récentes de l’État démo-chrétien semi-stalinisé, à travers des aveux extorqués à Moro, ou tout simplement attribués à Moro. Mais ils sont naturellement indifférents au sort des quelques accusés de Turin ; ils n’ont aucune thèse discernable ; ils ne veulent pas compromettre le personnel de l’État, qui d’ailleurs n’a montré aucune crainte de ce côté-là.

Je suppose que l’intelligence du peuple italien, qui ne s’exprime pas dans les mass media, a en très grande partie compris tout cela. D’où les divers rebondissements des derniers jours. Moro serait « suicidé » pour donner mieux l’impression d’un style terroriste traduit de l’allemand (et alors son corps serait dans un lac qui peut-être contenait justement un autre corps, mais on corrige que ledit corps était ailleurs, car on a dû songer que la simple coïncidence serait étrange, et que les informations sur les incidents advenus dans les campagnes les plus reculées sont plus accessibles chez les carabiniers que chez les terroristes urbains). Dans le cinéma hollywoodien, on dit : « Coupez : On refait la scène. Elle manquait de naturel. » Alors Moro n’est plus suicidé, et on veut maintenant l’échanger dans un court délai. Etc.

L’affaire est évidemment conduite par des ennemis du compromis historique, mais non des ennemis révolutionnaires. Les gauchistes sont ordinairement si naïfs, même en Italie, qu’ils tombent assez volontiers en ces occasions dans des discussions pleinement théologiques sur les problèmes de la violence révolutionnaire, comme cet enfant de chœur à qui son esthétisme passéiste de « l’attentat anarchiste » avait fait croire autrefois qu’Oswald avait abattu Kennedy. C’est donc une discussion à peu près sur le modèle : « Si Dieu existait, aurait-il enlevé Moro ? » Mais ne devrait-on pas dire plutôt : « Peut-être que Censor existe, et qu’il a changé de politique ? »

Les staliniens savent évidemment qui dirige ce coup contre eux. Le fond fragile de leur politique, c’est que tous les démo-chrétiens sont officiellement leurs amis. Certains de leurs amis exercent cette pression contre d’autres de leurs amis. Les staliniens disent qu’il ne faut pas céder : et que peuvent-ils dire d’autre ? L’omertà régira ces rapports jusqu’à la fin. Mais que va donner effectivement cette pression, poussée à ce point ? Les choses qui sont dites ne sont que des signes chiffrés d’un affrontement qui se joue ailleurs. On a pris de grands risques pour démontrer que l’entrée des staliniens dans la majorité n’a pas ramené l’ordre, tout au contraire. Il ne faut pas oublier que si du point de vue de la révolution, et aussi du point de vue d’un certain capitalisme moderne à la Agnelli, la participation stalinienne ne change absolument pas la nature de la société de classes, il existe d’autres secteurs du capitalisme dont les intérêts, ou même les passions, sont complètement opposés au coût de ce changement, et en font ouvertement un casus belli."

Guy Debord, 21 avril 1978, lettre à Sanguinetti au sujet de l'enlèvement d'Aldo Moro.

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