Quand des lycéens redonnent vie aux femmes oubliées de l’Histoire grâce à l'écriture

Malgré l’annulation du festival littéraire Hors limites en raison de la crise sanitaire, nous présentons quelques lectures et moments forts extraits de la programmation Entretien avec l'écrivaine Carole Trébor qui a accompagné des élèves de Seconde du Lycée Delacroix de Drancy dans leur découverte de la biographie romancée.

L’historienne, réalisatrice et écrivaine Carole Trébor a accompagné des élèves de Seconde du Lycée Delacroix de Drancy dans leur découverte de la biographie romancée. Inspirés du roman réalisé par l’autrice sur Katherine Johnson “ Combien de pas jusqu’à la Lune ?” publié chez Albin Michel Jeunesse à l’automne 2019, ces jeunes ont imaginé et raconté les vies de femmes méconnues, ou que l’Histoire a oublié.

Initialement programmées dans le cadre du festival littéraire Hors Limites à la Médiathèque Georges-Brassens de Drancy, une lecture des textes des élèves mis en voix par deux comédiens, suivie d’une rencontre avec Carole Trébor, devaient permettre au public de découvrir les vies extraordinaires et romancées de plusieurs femmes oubliées de l’Histoire : celle de la première aviatrice afro-américaine, de l’inventrice du Wi-fi ou encore celle de la première femme dans l’espace...
Malgré l’annulation de cet événement, nous tenions à vous faire partager l’intégralité des écrits des élèves du Lycée Delacroix de Drancy réalisés dans le cadre de deux ateliers d’écriture avec Carole Trébor, qui ne manquent ni de fraîcheur, ni d’inventivité !
À cette occasion, nous en avons profité pour interviewer l’autrice afin qu’elle nous parle de cette expérience et, par là-même, de son dernier roman :

Qu’est-ce qu’une biographie romancée ?

Une biographie romancée, c’est d’abord un roman : la vérité de l’auteur est maîtresse à bord, sa sensibilité, ses questions sur le monde, ses choix de narration, son ton, son style... Mais ce roman raconte aussi la vie de quelqu’un qui a vraiment existé. Les écrivains respectent, transcrivent ou s’inspirent de cette réalité, même s’ils peuvent prendre plus ou moins de distance avec elle. Certains imaginent les dialogues, les émotions, le déroulement d’événements qui ont vraiment eu lieu. D’autres peuvent s’autoriser à inventer des moments. Chacun est libre des écarts qu’il s’autorise par rapport au réel. 

Si un écrivain décide d’écrire un roman sur un personnage, c’est que ce dernier l’intéresse, donc il a tendance à s’appuyer sur un maximum de sources, de documentation, de témoignages et de tout ce qui peut le rapprocher de la personne, avant de s’engager sur le chemin romanesque.


Que peut-on raconter à travers ces histoires biographiques ?

Je suis historienne au départ, il m’a donc fallu dépasser un sentiment d’imposture à l’égard de Katherine Johnson, pour oser la « faire parler », lui attribuer des émotions etc.. Paradoxalement, ce qui m’a aidée, c’est de lire et regarder un maximum de documents, romans, films, témoignages, interviews sur elle, sur l’époque, sur la NASA, sur la Virginie Occidentale, sur les familles afro-américaines. Et à un moment donné, elle est devenue mon personnage.
Mais je ne me suis pas autorisée d’inventions de faits importants, j’ai seulement imaginé des scènes à partir de ce que je savais. Par exemple, Katherine Johnson raconte qu’elle comptait tout quand elle était petite, qu’on l’appelait « la petite fille qui compte tout » au village. Alors j’imagine une scène où elle n’arrive pas à s’endormir et elle compte le nombre d’arbres à empiler pour aller jusqu’à la lune.

Couverture du livre "Combien de pas jusqu’à la Lune ?" de Carole Trébor Couverture du livre "Combien de pas jusqu’à la Lune ?" de Carole Trébor

 

 

 

 

 

 

 

 

En quoi a consisté votre intervention avec les lycéens ?

Une fois qu’ils avaient choisi leur personnage et établi la biographie documentaire, je passais d’un groupe à l’autre pour voir comment les aider à avancer dans leurs récits. Le plus compliqué, c’était de trouver la manière de fictionner leur propos, je leur posais des questions pour qu’ils choisissent leur angle d’approche. Puis, il s’agissait d’aller toujours plus loin dans le romanesque : à quelle personne ils écrivaient ? Restaient-ils dans un récit au passé ? etc.

Parfois, si ça manquait de dialogues ou d’émotions, je les questionnais sur les sentiments qu’à leurs avis, leurs personnages pouvaient ressentir à tel moment de l’histoire. Et de fil en aiguille, ils sont de plus en plus allés vers la fiction. Ensuite, le travail a été poursuivi en dehors des ateliers, chez eux et avec leurs professeures.

Quels sont les enjeux d’une telle aventure littéraire ?

C’est très important que les jeunes découvrent les vies de toutes ces femmes oubliées et héroïques, les filles comme les garçons. C’est comme ça qu’ils prennent conscience de l’inégalité qui existe depuis des siècles entre les femmes et les hommes. En s’appropriant un destin de femme, les lycéen-nes le vivent plus intimement : le propre de l’écriture romanesque, c’est qu’elle provoque de l’empathie à tous les niveaux, de l’écrivain au lecteur.

Il me semble fondamental de raconter la vie de femmes inspirantes, à la fois pour les faire sortir de l’ombre, et à la fois parce qu’il y a tellement d’histoires de femmes à écrire aujourd’hui !
Toutes celles qui ont travaillé dans l’ombre des hommes, qui ont eu des idées scientifiques extraordinaires mais qui n’ont jamais été récompensées ou célébrées en leur temps, ces femmes qui ont lutté pour dépasser les obstacles que la société leur opposait, qui ont lutté pour leur liberté, leur instruction, leur passion.
Toutes celles qui ont été empêchées par le système patriarcal et qui ont trouvé des moyens pour le contourner, celles qui se sont révoltées, celles qui ont réussi avec ténacité et talent à s’imposer dans un monde où elles n’avaient a priori aucune place, comme Katherine Johnson.
Et puis celles aussi qui ont été victimes de ce système et qui n’ont pas pu s’épanouir, se réaliser : elles aussi méritent qu’on leur donne une mémoire.

Quelles histoires (ou personnalités) ressortent de ce travail ? Pour qui se sont-ils passionnés et ont-ils fait le choix d’écrire ?

Leurs choix sont très variés et reflètent parfois des questions liées à leurs propres histoires, à leurs origines. Il y a des aviatrices, astronautes, médecins, exploratrices, scientifiques, militantes, impératrices, journalistes, et même deux tueuses en série !

Photomontage des 15 portraits de femmes choisies par les élèves © Festival Hors limites Photomontage des 15 portraits de femmes choisies par les élèves © Festival Hors limites

Qu’est-ce qui vous a le plus touché dans cette expérience ?

Ce qui est touchant, c’est de voir ce moment où les jeunes basculent dans la fiction et s’écartent de leurs recherches Wikipédia pour prendre les rênes de leur histoire ! Parce que tout à coup, l’émotion surgit. Je leur demande « Alors à votre avis, que ressent Bessie Coleman au moment où elle est refusée à l’école d’aviation ? » Et là, ça part dans l’imaginaire, dans le ressenti.

Ou bien, j’adore ce moment où ils trouvent l’angle romanesque pour faire passer une information historique sur leur personnage sans que ce soit lourd : à travers un dialogue par exemple. Là, ils sont en plein dans la création romanesque.

D’autres ont choisi le slam pour exprimer l’admiration qu’ils ressentent pour leur personnage féminin, ou pour faire passer un message associé à son destin : c’est un choix d’auteur, ça me touche.

Pourquoi avez-vous choisi de raconter la vie de Katherine Johnson dans votre livre Combien de pas jusqu’à la Lune ?

La première raison est qu’elle était mathématicienne. Il y a très peu d’héroïnes romanesques mathématiciennes ! C’était un beau challenge d’imaginer des scènes de cours de math romanesques et palpitantes, de me plonger dans la tête d’une enfant surdouée en maths, de la rendre attachante. 
Et cela m’intéressait d’autant plus que ma mère est mathématicienne, c’était aussi une belle manière de lui rendre hommage.

Ma seconde motivation était féministe : parler du destin d’une femme scientifique, rappeler à travers elle que les femmes sont aussi douées en maths et en sciences que les hommes. Ce roman était pour moi une belle manière de dire à toutes les filles - comme l’a fait Katherine Johnson pendant des années - : « Vous êtes aussi bonnes que les garçons en maths, en technique, en sciences. Vos cerveaux sont les mêmes ! »

Enfin la troisième motivation était historique : je connaissais peu l’histoire de la ségrégation et de la NASA. J’étais très curieuse de découvrir l’histoire incroyable de cette femme afro-américaine qui finit à la NASA. J’étais passionnée par la perspective d’enquêter sur elle. 

Katherine Johnson a travaillé au Centre de recherche Langley (Virginie occidentale), de 1953 à 1986. NASA / AFP Katherine Johnson a travaillé au Centre de recherche Langley (Virginie occidentale), de 1953 à 1986. NASA / AFP

 Que vous a inspiré cette femme, ce parcours de vie ?

En tant que femme dans un milieu socio-professionnel misogyne et afro-américaine dans un pays en pleine ségrégation, Katherine Johnson avait la double peine pour réussir en tant que mathématicienne ! Un proverbe afro-américain prévenait les enfants afro-américains : "Pour nous, il faut être deux fois meilleur pour obtenir deux fois moins".

Elle est un beau modèle de ténacité, de réussite grâce à son intelligence, son savoir-faire, son génie en maths. Elle ne perd pas d’énergie en combats inutiles : quand elle se confronte au racisme ou à la misogynie des hommes blancs qui l’entourent, elle ne cherche pas à les faire changer, elle sait que tout débat, toute rébellion sont voués à l’échec. Elle fait ses preuves par l’excellence de son travail. Elle reste aussi humble jusqu'au bout, guidée par la phrase de son père depuis qu'elle est enfant : "tu n'es pas meilleure que les autres mais les autres ne sont pas meilleurs que toi". Forte de ce conseil, elle arrive à trouver sa place et à travailler au milieu d'hommes blancs sans se sentir écrasée. Elle réalise de grandes choses et son parcours fait bouger les lignes. Par ailleurs, parallèlement à son métier, elle s'engage pour améliorer la situation des femmes noires, leur permettre de faire des études,  organiser des programmes  d'alphabétisation. Elle agit par le biais de la sororité dont elle fait partie depuis qu'elle est étudiante, l'AKA. 

Cette manière de faire évoluer le monde  dans lequel Katherine vit ne peut suffire à modifier l'injustice structurelle d'une société. Il faut combattre sur plusieurs lignes pour parvenir à vaincre la ségrégation, où la loi est arbitraire et  prive les Afro-américains de leurs droits.
C'est au cours d'une discussion entre des étudiants afro-américains du campus d'Institute que je fais passer cette idée dans mon roman.
Des jeunes veulent lutter directement contre le système politique, ils estiment que les  réussites individuelles risquent de servir d'étendard au régime : elles sont utilisées comme des exemples d'équité, alors qu'elles ne sont que des exceptions  à la règle.

Et j'aimerais citer ce que leur répond Margaret, la grande sœur de Katherine :
"Les deux chemins que vous évoquez sont conciliables et même inséparables. Les différentes manières d’agir se complètent. Pour ceux à qui cela convient, l’éducation est un chemin vers la liberté, un appel à ne pas baisser les bras. Croire en soi, s’accrocher à ses études alors que tout est fait pour qu’on abandonne, c’est déjà lutter… Réfléchissez, nos associations qui agissent politiquement et juridiquement pour faire avancer notre cause ne peuvent rien faire sans l’aide d’excellents avocats, noirs eux aussi, pour défendre les victimes. Nous avons besoin de juristes formés pour mener les procédures, comme nous avons besoin de médecins qualifiés pour être en bonne santé, poursuivit-elle… Alors oui, nous devons être les meilleurs pour pouvoir soutenir les luttes politiques. L’un ne va pas sans l’autre. Et si certains d’entre nous deviennent des champions sportifs, des musiciens exceptionnels ou de grands scientifiques, leur succès participe aussi aux changements des mentalités, à la modification de la vision de notre peuple, à la construction du respect qu’on lui doit"

 

Découvrez les quinze biographies romancées de figure féminine écrites par les élèves sur : 
Sonita Alizadeh, rappeuse et militante afghane
Elisabeth Bathory, tueuse en série
James Barry, Dr Barry, femme médecin
Kate Bender, l'aubergiste sanglante
Nellie Bly, journaliste pionnière du reportage clandestin
Bessie Coleman, première aviatrice afro-américaine
Alexandra David-Néel, première exploratrice à se rendre au Tibet
Phoolan Devi, la Reine indienne des bandits
Mae Jemison, première astronaute afro-américaine à aller dans l'espace
Hedy Lamarr, l'inventrice du Wi-fi
Winnie Mandela, militante sud-africaine pour la lutte contre le régime d'apartheid
Paulette Nardal, figure du mouvement de la négritude
Afeni Shakur, membre du Black Panther Party à New-York
Valentina Terechkova, première femme dans l'espace
Wu Zeitan, unique impératrice régnante de l'Histoire


À lire en intégralité sur le compte Calaméo Hors limites
https://fr.calameo.com/read/0041792363e4945b7c483

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Tous nos remerciements vont aux élèves de Seconde du Lycée Delacroix de Drancy qui ont accepté que l'on mette en ligne leurs écrits, aux professeures impliquées dans ce projet - et plus particulièrement à Victoria Debise, professeur-documentaliste qui a réalisé cette brochure -, et bien sûr à Carole Trébor pour sa disponibilité.



Interview réalisée par Isabelana Noguez
Texte édité par Hélène Loupias

Association Bibliothèques en Seine-Saint-Denis


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