l'entrée dans la formation tout au long de la vie à 3 ans

Avec sa loi école de la confiance et le passage de l'instruction obligatoire de 6 à 3 ans le président Macron et son ministre Blanquer ont brisé l'école républicaine au profit d'un dispositif de la formation tout au long de la vie.

A 3 ans les enfants entrent désormais dans "la formation tout au long de la vie".

Cette expression faisait jusqu'à présent figure de mantra pour la CFDT et comme il le fait souvent le président Macron a repris à son ami Laurent Berger sa terminologie pour y coller un vieux modèle: celui d'un système de formation inféodé au patronat.Cependant ce modèle aura les allures de la modernité grâce au club de ses amis financeurs de sa campagne, depuis les GAFA jusqu'aux patrons des groupes de presse qui en même temps sont ceux de groupes éditoriaux possédant les catalogues de tous les ouvrages pédagogiques et manuels scolaires. Et tout ceci s'est passé sans tambour ni trompette quelques mois avant l'épidémie de COVID-19 qui leur permet maintenant une expérimentation directe sur le marché des gosses confinés.

A entendre les quelques commentateurs qui se risquent à parler du passage de 6 ans à 3 ans, de l’âge de l’instruction obligatoire, le Ministre de l’Education Nationale n'aurait fait qu’entériner une situation de fait. En réalité, même si 95% des enfants de 3 ans étaient déjà scolarisés dans des écoles maternelles, ou leurs équivalents, il s’agit bien d’une étape cruciale dans la transformation du système éducatif issu de la III ème République. 

C’est l’intégration de l’Ecole Maternelle dans le système éducatif qui est ainsi proclamée et installée.

En fait, c’est un changement des missions de l’Ecole dans son ensemble qui est visé.

C’est une transformation de notre « système éducatif » en un « système de formation » qui s’opère sans les débats de fond qui devraient la précéder. Cette décision est apparue à tord comme une conséquence de l’évolution progressive de la fréquentation des écoles maternelles par les tout-petits, alors qu’il s’agissait  de la substitution du modèle de « l’école émancipatrice » par celui de « l’école de la confiance ». C’est à dire de la confrontation entre deux modèles: celui de « l’école de la République »  pour apprendre et changer le monde, face à celui de « l’école des familles » pour réaliser les « projets parentaux ». 

Si  cette approche déclarative, économique et technocratique a été privilégiée sans que les choix du législateur soient éclairés par l’histoire, la sociologie, les sciences de l’éducation, ni même la prospective politique, c’est sans doute pour éviter que ne surgisse dans la société la réalité des enjeux recouverts par l’absorption de la « petite école » dans le système scolaire. La discrétion avec laquelle le Président de la République a paradoxalement entouré ce passage, après l’avoir présenté avec solennité lors des « assises pour l’ école maternelle », aurait du mettre la puce à l’oreille de tout bon observateur. Pourtant pendant les débats parlementaires sur la loi «école de la confiance» qui se sont déroulés dans de bonnes conditions pour la majorité parlementaire, c'est à dire à la va-vite, sans prendre en considération les points de vue d'une opposition fort peu bavarde, on ne peut pas dire que des députés et média se soient empressé d'éclairer cette confrontation par des rappels historique. Ils ont passé davantage d’énergie et de temps à débattre de l’opportunité du pavoisement des murs des salles de classes qu’à s’interroger sur les objectifs de ce changement de l’âge de l’instruction obligatoire.  En fait, derrière cette mesure, il y a bien une véritable mutation des missions et de l’organisation de l'Ecole de la République française dont les objectifs politiques et économiques dépassent nos frontières nationales, et même les enjeux européens. L'Ecole de la République formait des citoyens avec un esprit critique. En entrant dans le système de formation tout au long de la vie à 3 ans l'enfant doit apprendre à s'épanouir, développer son potentiel et apprendre à apprendre pour créer son avenir professionnel 

Associant le cycle des apprentissages premiers à l’école maternelle, les ministres de l’Education Nationale, à la fin du XX eme siècle, ont achevé la construction d’un continuum scolaire. Cela débuta par l’uniformisation des statuts des enseignants. Cela passa par la mise en cohérence des programmes et des progressions des enseignements. Cela contribua à l’apparition dans le champ de l’éducation première des concepts de la formation professionnelle au coeur desquels ceux de « compétence » et de « performance ». Cela se poursuivit par le rapprochement des organisations des écoles, des circonscriptions, et des établissements locaux d’enseignements. Tout ceci est dépendant de l’introduction du principe d’autonomie pour le pilotage différencié des objectifs à atteindre pour une population rattachée à un territoire donné. Et désormais chaque établissement a la possibilité d'adapter ses programmes ses activités ses contenus pédagogiques et ses partenariats à son public.

Il s’agit bien là d’une rupture d’avec le modèle de « l’école pour tous » qui voulait que partout, sur le territoire national, chaque enfant, pendant le temps de la scolarité obligatoire, devait trouver les mêmes conditions d’acquisition des mêmes connaissances. Et ce, quels que soient leurs lieux d’habitation, leurs origines sociales, leurs compétences, leurs états de santé physique ou mentale, leurs choix d'orientation. Ce continuum scolaire qui commence toujours par l’école première et s’achève toujours au lycée par le baccalauréat, représente le volet initial des dispositifs  d'Etat dans la stratégie dite de la « formation tout au long de la vie » et s’apparente au modèle architectural de l’économie des flux.

A l’école maternelle, les transformations engagées actionnent les leviers de cette confrontation entre les modèles de « l‘école émancipatrice » et de « l’école de la confiance ». Les emplois du temps se sont "primarisés" et les contenus ont été individualisés. Désormais les disciplines d'enseignement sont dilués dans des domaines d'activités dans lesquels chaque élève doit développer des compétences et non acquérir des savoirs décrits dans des programmes officiels. Les connaissances dont les apprentissages étaient auparavant collectivement attendus parce qu'elles témoignaient des différentes étapes des apprentissages sont devenues des objectifs individualisés. D'ailleurs les évaluations sont individualisées et consignées dans un. livret de compétences qui suit l'élève tout au long de sa scolarité  Dans ce même mouvement, le système éducatif s'engage à concilier le projet parental et la prise en main du tout petit pour qu’il devienne mme plus vite possible l'élève autonome, là où, au paravant, il était du ressort de l'école maternelle de le préparer à le devenir.  Heureusement  réfléchissant depuis longtemps au travail réel de et à l’école maternelle, observant également depuis l'adoption de la loi que les maîtresses et les ATSEM d'aujourd'hui n'ont souvent comme autres ressources pour faire la classe que de reprendre les sources anciennes traditionnellement à disposition dans les écoles, nous gardons espoir que l’inertie du système éducatif  empêchera ce séisme programmé de l'exécuter. 

Ce qui faisait l’originalité de notre système éducatif, par rapport à ceux existant dans des pays comparables, c’est que la proposition d’égalité des élèves qui permettait à chacun, dans le travail scolaire, d’acquérir les connaissances et les comportements nécessaires à sa vie en société « ici et maintenant »  pour « demain et ailleurs » n’était pas antagoniste avec les projets parentaux. Avec ce nouveau dispositif, c'est le projet parental qui prime et qui parfois, pour ne pas dire toujours, aura des difficultés à être en phase avec le projet scolaire. En effet, la responsabilité éducative est du ressort des parents, celle de l’instruction est du ressort de la République. Ce sera donc uniquement lorsque les parents considèreront que les valeurs de la République sont en adéquation avec les leurs qu'ils accepteront de déléguer leurs prérogatives éducative à l'école publique. C'est à dire que la logique de l'école de la République disparait au profit de la logique des écoles privées. Avant ceux qui voulaient que leur projet éducatif soit identique à ceux de l'école à laquelle il confiait leur enfant, choisissaient une école privée, désormais ce sera la même logique qui prévaudra aux choix des parents pour les écoles publiques.

Qu’on y prenne garde, le ministre actuel de l’Education nationale n’est pas l’unique  responsable de ces transformations. Il ne joue que le rôle de constituant et de régulateur d’un mouvement intégrateur. Le rapport entre l’école et les familles qu’il présente comme « l’école de la confiance » est une mise en perspective pour toutes les écoles du modèle de l’école privée sous contrat. Un peu comme les projets d’établissement expérimentés par les collèges et lycées privés sous contrat le furent pour les EPLE (établissements publics locaux d’enseignement). D’ailleurs le fait que la  première conséquence de cet avancement de l’âge de la scolarité soit un gros chèque fait en faveur des écoles maternelles privées n’est pas un hasard. 

Cette intégration initie le temps de la prévalence des « circonstances » de la République sur ses "valeurs" pour définir les contenus d’enseignement. Dans la plupart des cas cela revient à avancer l’âge de la scolarisation. Ce faisant elle installe les dernières briques d’une architecture permettant l’exploitation d’une économie des flux de la form’éducation de la maternelle à l’université parce qu’elle consacre  la  construction des compétences plutôt que la constitution des savoirs. Par là même, elle retire aux familles une partie du temps éducatif, tout en gardant aux parents la responsabilité éducative. C’est pourquoi les enseignants d’école première doivent en quelque sorte recevoir des parents une « mission de confiance » pour produire de l’éducation de leurs enfants là où auparavant c'était l'Ecole qui faisait confiance aux parents. Mais une question se pose immanquablement: sur quelles bases devra se construire la mission de confiance que les parents confieront à l'école? 

La réponse existe dans les dispositifs actuels: sur la base d’un projet d’établissement qui expose son volet éducatif. 

D’où les conséquences organisationnelles qui doivent déboucher sur le choix possible pour des parents entre des établissements selon la nature des projets éducatifs. Et voilà bien poindre le fantasme du lycée dirigé par un grand intendant (proviseur ou inspecteur de l’éducation nationale) regroupant sur un territoire des écoles maternelles primaire un ou deux collèges et un ou deux lycée d’enseignement général et technologique et/ou lycée des métiers. Ce vieux rêve d’une éducation à la professionnalité dénationalisée, voire localisée toute en étant mondialisée, placée sous le pilotage du patronat est ainsi redéployé, parrainée par l’Etat. Cependant désormais la privatisation ne concernera pas les établissement laissant à l’Etat leur charge financière mais celle des contenus marchandisés par l’intermédiaire des plateformes des GAFA et des plateformes des opérateurs des télécommunication qui sont aussi propriétaires des éditions pédagogiques. Les unes et les autres proposent déjà des catalogues numériques dits pédagogiques sur le modèle des catalogues de musiques ou de films. 

La période de confinement imposée à 3 milliards de personnes dans le monde par la crise sanitaire, née dans la pandémie du COVID-19, en entrainant la fermeture des écoles et des établissements scolaires est une bonne occasion sur laquelle ces plateformes se sont concentrées pour expérimenter en temps réel leur projet. Le système éducatif français est plongé dans l’obscurité. Rien n’est prêt pour assurer la continuité pédagogique malgré l’engagement de chaque enseignant auprès de ses élèves. Matériellement dénudé, technologiquement dépassé, humainement inventif mais désespéré par le délaissement de ses ministères de tutelle (jeunesse et sports, culture, recherche et enseignement supérieur,  éducation nationale) les dispositifs publics d'enseignement, de partage de connaissance et de présentations d'oeuvres ou de performances, à distance ont démontré leur incommensurable incapacité à assurer la mission de continuité pédagogique à laquelle se sont pourtant attelé un million de personnels compétents et dévoués... Aussi les familles les plus argentées, équipées en ordinateurs ou tablettes peuvent faire appel à des prestataires qui affichent sur les réseaux sociaux comme sur des plateformes connues des propositions d’apprentissages.  Dans cette période c'est par l'école maternelle qu'on attire de nouveaux consommateurs.  L’école maternelle » est un terrain d’expérimentation tout désigné puisque les contenus pédagogiques sont présentés très souvent comme étant ludiques. Le marché éducatif est ouvert pour les opérateurs de jeux en ligne qui placent ainsi le premier étage de la fusée qu’ils comptent placée sur orbite dès la fin du confinement d'autant qu'ils s'allient aux éditeurs de cahiers de vacances qui sont les mêmes que les éditeurs pédagogiques. Tout est prêt pour en finir avec l'école de la République au profit de l'Ecole des familles. Si ce n'est pas notre projet collectif il est temps de reprendre l'école dans nos mains de maîtres. 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.