Biker Anonymous
Fondateur des Vélos du Coeur
Abonné·e de Mediapart

1 Billets

0 Édition

Billet de blog 14 mai 2022

Chronique anonyme d’une expédition humanitaire en Ukraine

Au début de la guerre nous nous sommes demandé avec Les Vélos du Cœur (une association strasbourgeoise créée au début de la pandémie pour venir en aide aux personnes sans-abris et aux migrants), s’il fallait nous mobiliser pour l’Ukraine. D’autant plus que Strasbourg est la porte d’entrée traditionnelle des réfugiés en provenance de l’Est, et que nous nous trouvons à seulement 1460 km de Lviv.

Biker Anonymous
Fondateur des Vélos du Coeur
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Dans un premier temps nous ne sommes volontairement pas intervenus, constatant le travail remarquable des associations spécifiquement dédiées à cette crise humanitaire sans précédent, comme PromoUkraïna et la Protection Civile, qui collectent en gros du matériel humanitaire, l’acheminent chaque semaine jusqu’à la frontière ukrainienne et organisent l’évacuation des réfugiés jusqu’en Alsace, où la Croix-Rouge prend le relais. Mais les initiatives citoyennes étaient critiquées comme faisant doublon avec les ONG. Les dons soi-disant pourrissent à la frontière et plutôt que de dilapider une énergie folle pour acheminer à l’autre bout de l’Europe deux palettes d’alimentaires et trois cartons de matériel médical, il serait beaucoup plus efficace de faire des dons financiers aux acteurs œuvrant sur le terrain. Sauf que vers la mi-mars, le pasteur Justin, avec qui je travaille dans l’accompagnement des jeunes migrants, m’envoie un message urgent. Le représentant des églises évangéliques de Pologne vient de l’alerter sur une situation extrêmement critique à la frontière ukrainienne, les grosses ONG étant complètement dépassées par l’afflux massif des réfugiés, dont certains errent le long des fameux « couloirs verts » humanitaires, complètement perdus et désorientés. Justin me demande d’unir nos forces afin d’organiser un convoi qui acheminerait du matériel humanitaire en Pologne et ramènerait des réfugiés à Strasbourg. Je consulte mon Conseil d’Administration qui vote à l’unanimité cette opération. Nous lançons rapidement un appel aux dons avec une liste de matériel très précis que le centre d’accueil des réfugiés de Lodz nous a fourni. Caritas Alsace nous apporte une aide financière conséquente, les strasbourgeois se mobilisent pour la collecte et des « familles d’accueil » se constituent.

Je reçois alors un appel téléphonique du curé d’une paroisse catholique du sud de Kyiv où des centaines de réfugiés ont trouvé refuge durant les bombardements. Encerclés depuis un mois par les troupes russes, ils sont en rupture alimentaire. Ayant entendu parler de l’expédition humanitaire qu’on organise à Strasbourg, il me supplie de les aider. Je lui réponds qu’on ne peut pas détourner le convoi prévu pour la Pologne mais que nous allons faire tout notre possible pour organiser aussi quelque chose pour eux... Grâce à l’aide des Restos du Cœur du Bas-Rhin et à l’élan de générosité citoyenne, nous arrivons en quelques jours à trouver une camionnette et à la remplir d’alimentaire. L’expédition est donc dédoublée : Samantha (notre présidente) et Sabrine (notre trésorière), accompagnées par le Pasteur Justin, se dirigent vers Lodz en Pologne pour ramener un minibus de réfugiés, tandis que je prends la destination de Lviv, la principale ville à l’Ouest de l’Ukraine, jusque-là relativement épargnée par les frappes russes.

Le Pasteur Justin, Samantha et Sabrine accompagnent un groupe de réfugiés de Lodz, en Pologne, jusqu'à Strasbourg. Certains enfants, orphelins, voyagent avec leur tante ou leur grand-mère...

Après une première escale à Prague, je m’arrête à Cracovie où je finis de remplir la camionnette en achetant pour une somme modique des cadis entiers d’alimentaire. Arrivé à l’aube à la frontière ukrainienne (Korczowa), je suis frappé d’y voir une armada  d’utilitaires, types Renault trafic, la plupart immatriculés en Pologne mais en provenance de toute l’Europe (la caritas d’un diocèse en Italie, une entreprise familiale tchèque, un club de football bavarois), qui comme nous à Strasbourg se sont levés un matin et se sont dit : à notre toute petite échelle que pouvons-nous faire pour éteindre l’incendie de la guerre? Pas grand-chose, si ce n’est désaltérer avec trois gouttes d’eau les gorges de trois orphelins sans pères. Sauf que les gouttes de pluie font les alluvions, les alluvions les ruisseaux, les ruisseaux les fleuves, et les fleuves se jettent dans l’immense mer océane…

Du côté de la frontière polonaise, des volontaires de la Croix-Rouge internationale reçoivent sous de grandes tentes les réfugiés ukrainiens pour leur fournir les soins nécessaires, les enregistrer et les diriger vers les cars à destination des grands centres d’accueil. L’essaim de véhicules agglutinés dans l’entonnoir resserré de la frontière passe au compte-goutte les différents postes de douanes. Pour tuer le temps, des vétérans américains, anglais et australiens, venus s’enrôler dans la Légion Internationale pour combattre un nouveau fascisme, fument et rient à gorge déployées. Un air décontracté qui tranche net avec la gravité empreinte de fébrilité dont les militaires ukrainiens font preuve en contrôlant minutieusement nos papiers.

Une fois le dernier poste de douane dépassé, je ressens une montée soudaine d’adrénaline en pénétrant dans un pays que je m’attends à voir ravagé par la guerre. J’appréhende le sifflement des avions de chasses russes. Mais les médias d’informations continu (types BFMTV), en zoomant h24 sur les zones de combats, distordent la réalité. Car dans la majeure partie du pays la vie continue comme avant, et mis à part les check points militaires qui zèbrent tous les dix km les grands axes routiers, on n’a pas l’impression d’être dans un pays en guerre. Issus d’un film d’Emir Kusturica, des paysans transportent leurs bois sur de petites charrettes attelées à de beaux chevaux bruns, tandis que les cheminées des rustiques chaumières regroupées, tel un troupeau de moutons, autour de l’église du village, encensent les coupoles byzantines dont les ors éclaboussent de transcendance l’âme sécularisée du voyageur occidental.  

Une église Orthodoxe dans la banlieu de Lviv

Je franchi rapidement les 60 km qui me séparent de Lviv la grande ville de l’Ouest devenue une immense plateforme pour les centaines de milliers d’ukrainiens qui affluent en continue des régions de l’Est de l’Ukraine, avant d’être redirigés vers les grands villes européennes. J’arrive vers midi à la paroisse catholique Jean Paul II de Lviv convertie en un centre d’accueil pour réfugiés. C’est là que je suis censé déposer les denrées alimentaires qui doivent être transbordées dans une autre camionnette et acheminées par un diacre jusqu’à Kyiv.

Oksana, une volontaire de 42 ans, et le Docteur Karim Lounici, me reçoivent à bras ouvert. Frappé par la joie de vivre qui les animent et l’humanité qu’ils dégagent, je sympathise tout de suite avec eux et décide de les interviewer.

Originaire de Lviv, Oksana menait jusque-là, avec son fils de 12 ans qu’elle élève seule, une existence paisible : « travail, maison, loisirs, voyage ». Stanislav, fan comme elle de sport, de vélo et d'équitation, adore les animaux. Mais le 24 février leur vie bascule:  

Avant la guerre Stasnislav passait ses après-midi au zoo à nourrir les bouquetins, désormais il collecte les bouteilles pour faire des cocktails Molotof...

J'ai perdu mon emploi dans le marketing, malgré le fait que je me trouve dans une zone où il n'y a pas de grandes perturbations. Un jour ma collègue m'a écrit pour me dire qu’il y avait besoin d'une interprète bénévole à l’église. N’ayant plus de travail, j’ai accepté. Je m’étais mobilisée dès les premiers jours de la guerre car j’étais consciente que je n'avais nulle part où fuir, qu’il fallait protéger notre maison, et surtout, je voulais être un exemple pour mon fils. Stanislav s’est démené pour aider autant qu'il le pouvait en récupérant des bouteilles pour les cocktails Molotov. Nous avons aussi donné certains de nos vêtements et articles ménagers. Avec l'argent que mon fils avait économisé pour s’acheter un vélo, nous avons acheté des chaussettes et des sous-vêtements pour les soldats. Il s'est rendu compte qu'il valait mieux être sans vélo pendant un an ou plus que de vivre sous l’esclavage russe. Stanislav poursuit actuellement ses études à l'école de langues en ligne et se dévoue pour aider les personnes qui sont encore plus en difficultés que nous.

Karim, médecin de 70 ans à la retraite, a cherché dès le début de la guerre, depuis sa petite ville en Loire Atlantique, à s’engager comme volontaire dans une ONG. Mais celles-ci l’ont recalé parce qu’il ne parlait pas correctement anglais. Il tombe alors sur ce centre de réfugiés où sa présence devient très vite indispensable pour soigner les centaines de femmes, d’enfants et de vieillards qui, du jour au lendemain, ont dû fuir leurs villes et villages bombardés et traverser un pays en flamme vers une destination inconnue.

Karim et Oksana me font visiter le centre paroissial et m’expliquent son fonctionnement. Dehors des montagnes de cartons de vêtements et de produits d’hygiène sont entreposés sous de grandes tentes improvisées. Des volontaires s’affairent autour d’une camionnette tout juste arrivée de Pologne. Grâce à la générosité des polonais, qui leur apportent tous les jours des palettes entières de vivres et de nourriture, les réfugiés ne manquent de rien, si ce n'est de médicaments (dont la pénurie se fait cruellement ressentir). 

Je repense à mon interrogation initiale : faut-il renoncer aux initiatives citoyennes et se contenter d’envoyer de l’argent aux ONG dédiées à la crise en Ukraine ? En réalité les deux sont complémentaires et ce serait une erreur de les mettre en concurrence, comme c’est souvent le cas dans le milieu associatif. Car les ONG gèrent les grands centres de réfugiés et apportent une aide logistique d’envergure à la société civile ukrainienne. Sauf qu’il existe à côté de ces grosses artères alimentées par l’aide humanitaire internationale, un réseau caritatif informel constitué par un tissu capillaire d’associations locales, de mairies, de clubs de sport et d’églises qui font le taf à l’ombre des médias. Or ces petites veines sont perfusées au compte-goutte en vivres, produits de première nécessité et matériel médical, grâce à l’afflux continu d’utilitaires en provenance de toute l’Europe, issu d’un élan spontané de générosité populaire, non coordonné par une ONG ni chapoté par un Etat.

Au rez-de-chaussée les nouveaux arrivés font la queue devant un bureau où une secrétaire les reçoit, un à un, pour les enregistrer et leur attribuer l’équivalent d’une soixantaine d’euros mensuel. Sur le mur, derrière elle, sont affichés les jours et horaires de départ des cars à destination de toute l’Europe, surtout de la Pologne et des pays scandinaves. Dans une salle adjacente, transformée en ère de jeu, des enfants jouent à cache-cache. Une mosaïque de dessins évoquant l’atrocité de la guerre pare l’un des murs de la pièce. Oksana m’explique que les volontaires continuent tous les jours les cours en ligne avec les enfants mais qu’ils manquent de matériel scolaire. Karim me confie que la nuit certains enfants traumatisés par les bombardements qu’ils ont subis, somnanbulent tels des fantômes errants dans les couloirs du centre paroissial transformé en un immense dortoir. 

Nous montons au premier étage et Karim s’apprête à ouvrir la porte d’une chambre où les familles sont installées mais il se ravise car la pièce est réservée cet après-midi à l’accompagnement thérapeutique des réfugiés les plus impactés psychiquement. Faute de psychologues diplômés, ce sont des religieuses qui ont été réquisitionnées pour panser les âmes meurtries de ces existences à jamais marquées au fer rouge de la guerre, certaines femmes ayant été violées par les soldats russes…

Les deux cent cinquante personnes hébergées en continu dans le centre sont réparties dans une douzaine de dortoirs dont le sol est entièrement tapissé de grands matelas qu'occupent respectivement chaque famille. Au pied d’un des matelas, recouvert d'un mille-feuille de couvertures, sept paires de chaussures soigneusement alignées en rang illustrent la promiscuité que les réfugiés doivent endurer.

Une délicieuse odeur de soupe aux légumes s’échappe de la cuisine où des volontaires s’affairent à répartir les portions du déjeuner, tandis qu’une file de personnes âgées et vulnérables attendent patiemment d’être servis. Une volontaire m’explique qu’elle coupe les saucisses en trois pour que tout le monde puisse en avoir.

La visite terminée je demande à voir le diacre à qui je dois remettre les dons collectés par notre association strasbourgeoise pour les réfugiés de Kyiv. Celui-ci m’avoue, embarrassé, qu’il n’a finalement pas réussi à trouver de camionnette et que ça l’arrangerait bien que je me charge moi-même de l’acheminement. Je ne m’attends pas du tout à ce rebondissement et me trouve coincé pour deux raisons. D’abord, l’entreprise alsacienne m’a loué la camionnette neuve pour aller à la frontière ukrainienne, et non pas jusqu’à Kyiv d’où les russes viennent tout juste de se retirer et dont les abords, encore fumants, sont jonchés de chars calcinées. Ensuite, il est déjà 14h passé ce jeudi 14 avril. Ce qui veut dire, d’une part, que pour arriver avant le couvre-feu à 21h à Kyiv et ne pas risquer de me faire tirer dessus comme un lapin, je devrais rouler à plus de 150 km/h en slalomant entre les cratères d’obus, et, d’autre part, qu’il me faudra repartir dès l’aube le lendemain pour avoir un infime espoir de rendre la camionnette à temps et permettre à Tante Jocelyne de faire son déménagement samedi matin. Profondément dubitatif, je m’apprête à jeter l’éponge, lorsque je me remémore les dessins déchirants encollés sur les murs de la salle de jeux : les orphelins de Kyiv, eux aussi, auront leurs chocolats dimanche de Pâques!

La course contre la montre est lancée… Mais je regrette très vite de n’avoir pas pris le temps de faire le change de mes espèces avec la monnaie ukrainienne, car les quelques stations-services qui ne sont pas en rupture de gasoil refusent systématiquement mes euros. Je ne tiendrai jamais jusqu’à Kyiv...

Du haut de ma cabine d’où la campagne ukrainienne défile à toute vitesse, je suis saisi par le contraste entre les séquelles des frappes aériennes russes dont témoignent l’épave des camions éventrés qui parsèment la route, et la sérénité avec laquelle les machines agricoles sillonnent lentement les grasses plaines de l’Ouest pour les ensemencer. Me revient à l’esprit le dialogue initial du Jeanne d’arc de Charles Péguy :

Hauviette

— Jeannette, écoute-moi bien :

Voila bientôt cinquante ans passés, au dire des anciens, que le soldat moissonne à sa fantaisie ; voilà bientôt cinquante ans passés que le soldat écrase, ou brûle, ou vole, à sa guise, la moisson mûre. Eh bien ! après tout ce temps-là, tous les ans, à l’automne, les bons laboureurs, ton père, le mien, tes deux grands frères, les pères de nos amies, toujours les mêmes, labourent avec le même soin les mêmes terres, à la face de Dieu, les terres de là-bas, et les ensemencent. Voilà ce qui garde tout.

Oui il en faut de l’humble patience au paysan ukrainien, pour oser ce pari incertain de semer le grain et risquer de donner le pain de demain à Caïn fratricide, tandis que son propre sang abreuvera la terre des ancêtres et que ses enfants, orphelins, s’en iront « sur la route affameuse »… Tout comme il en faut de l’amour fou à Magdalena pour étreindre avec dévotion le corps nu de Pavel, s’unir à lui une dernière fois tandis qu’au loin mugissent de lugubres sirènes, alors qu’elle sait pertinemment (l’espérance de vie au front est de quelques secondes à peine) qu’elle ne le reverra, au mieux, que trente ans plus tard, sous les traits insouciants d’un jeune homme qui, la fixant soudainement dans les yeux, lui demandera : « Ma petite Maman qu’est-ce que tu as ? Pourquoi me regardes-tu comme ça ? »…

La voix sévère d’un soldat, qui vient de m’arrêter pour contrôler mon passeport et ma cargaison, me tire brusquement de mes rêveries… A l’approche de Kyiv, les checkpoints, se font de plus en plus imposants et l’atmosphère devient pesante. Un champ encore en flamme, les cadavres des chiens et des chats abandonnés sur le bord de la route, les dépouilles calcinées des chars russes, les ponts effondrés, les maisons éventrées, un centre commercial complètement soufflé par un missile, témoignent de la violence inouïe des combats qui ont opposés l’armée du Kremlin à la résistance ukrainienne.  

Sur le point de tomber en panne aux abords de la ville, quatre volontaires espagnols viennent m’approvisionner en diesel et m’escortent sain et sauf jusqu’à mon lieu de destination, en empruntant des chemins détournés car la route principale a été complètement détruite par les bombes. Lorsque nous arrivons tout juste après le couvre-feu, les trois jeunes prêtres de la paroisse, qui viennent de finir de célébrer la Sainte Cène en ce soir du Jeudi Saint, nous invitent à partager le diner avec les réfugiés autour d’une grande tablée fraternelle. Les grandes fenêtres du réfectoire sont calfeutrées d’un plastique noir soigneusement scotché pour ne pas laisser filtrer à l’extérieur le moindre rayon de lumière et devenir une cible potentielle. Vers minuit nous déchargeons tous ensemble la camionnette dans une ambiance détendue et joviale. Soudain les sirènes se mettent à mugir. Je pense à un simple exercice de routine puisque Kyiv n’est plus bombardé depuis une quinzaine de jours. Une heure plus tard, le cœur léger d’avoir accompli ma mission j’enfile mes boules Quies et m’endors sereinement sur un matelas posé à même le sol de l’église. Au petit matin le père Mateusz me secoue l’épaule : « c’est l’heure que tu partes si tu veux avoir une chance de rentrer à temps… ». Les yeux piquent… Tout en faisant couler dans ma tasse un café bien serré il me demande : « tu as entendu les bombes ? ». Je sursaute : « comment ça les bombes ? ». Je n’avais pas suivi les informations mais, la veille, Vladimir Poutine avait ordonné à nouveau le bombardement de Kyiv en représailles du naufrage du Mosca, le navire amiral de la flotte russe, coulé par une frappe ukrainienne. Aussi, pendant que je dormais du sommeil du juste trois missiles s’abattaient sur une usine militaire située à moins de 4km…  

Le Christ gisant sous les décombres des bombardements

Une heure plus tard, après avoir pris dix litres de gasoil (rationnement oblige) à la pompe d’une station-service en sortant de la capitale, je demande à la dame de service, en baragouinant un mélange d’italien et d’anglais, si elle peut me servir une spécialité ukrainienne. Elle me vend alors une sorte de panini avec saucisse que je dévore des yeux puis des dents. Une amie ukrainienne strasbourgeoise à qui je montrerai fièrement à mon retour une photo de la fameuse « spécialité » s’étouffera de rire : en Ukraine on appelle ça un « hot dog français »… Bref, profitant de ma naïveté d’étranger, la caissière me rendit de la monnaie russe, dont elle dut être très heureuse de pouvoir se débarrasser. Une inadvertance qui faillit me couter cher lorsqu’à la station suivante, au moment de payer l’essence, je tendis mécaniquement à la dame de service un billet de cent roubles, qui lui arracha un hurlement d’effroi… Des soldats de la défense territoriale, qui effectuaient leur pause-café à ce moment-là, se levèrent immédiatement et m’embarquèrent jusqu’au poste le plus proche où j’eu la plus grande peine, à grand renfort de geste et de supplications, à convaincre leur chef soupçonneux que je ne savais pas comment ce foutu billet russe avait fini dans mon portefeuille…

Hot dog "français", cigarettes ukrainiennes et vodka polonaise!!!

En milieu d’après-midi je franchis enfin la frontière polonaise. Et là tout m’apparait soudain comme étrange, surréaliste… Je réalise la chance inouïe que j’ai de vivre dans une Europe en paix où je ne risque pas de me prendre un éclat d’obus dans la figure en allant acheter un paquet de cigarette au kioske du coin; où je peux franchir les frontières de cinq pays, comme les enfants sautent d’une case à l’autre en jouant à la marelle ; où je pourrai le lendemain, dimanche 17 avril, élire démocratiquement notre futur président et exprimer librement mes opinions dans la presse sans finir comme Nalvany dans les caves sombres du FSB… Abasourdi par cette plongée d’à peine 48h dans les forges de l’enfer, il me faudra plusieurs jours pour me réadapter à la vie « normale ». Car j’ai toujours vécu comme si tout m’était dû, oubliant que ma liberté était le prix payé par le sang des résistants sous le régime de Vichy ; que les lois sociales ont été arrachées par les larmes et la sueur de génération de miniers lorrains ; et que notre Europe des nations est la construction laborieuse de femmes et d’hommes visionnaires profondément animés par le souci du bien commun et de la paix.

Le petit matin à Kyiv sur les bords du Dniepr...

1400 km plus loin et dix canettes de Red bull dans le sang, je franchis enfin le seuil de mon appartement et m’écroule sur le canapé… En me réveillant le lendemain comme d’un long rêve éveillé, une question lancinante me taraude : est-ce que tout cela en valait la peine ? Improviser en dilettante du caritatif une expédition humanitaire dans un pays en guerre, sans aucune formation ni expérience de terrain. Rouler à plus de 150 km/h sur la grande route de Kyiv en zigzaguant entre les trous d'obus pour arriver avant le couvre-feu et ne pas risquer de se prendre une balle dans la tête. Décharger la marchandise dans l’obscurité au son des sirènes et être bombardé trois heures plus tard. Se faire arrêter et longuement interroger, le lendemain, pour avoir bêtement fanfaronné en voulant à tout prix gouter une « spécialité » ukrainienne… Retraverser l’Europe dans l’autre sens en enquillant trente heures de route sans dormir pour rendre la camionnette louée à temps et permettre à Tante Jocelyne de faire son déménagement. Bref, les onze petits mètres cubes de nourriture livrés valaient-ils vraiment cette déperdition folle d'énergie et cette prise de risque démesurée !? Je pourrai tenter pleins de justifications possibles : les orphelins de Kyiv mangeront du chocolat ce matin de Paques et cela me suffit amplement comme réponse...

Le lien de la cagnotte qui nous permettra de fournir du matériel médical au centre d’accueil de Lviv :

https://www.helloasso.com/associations/les-velos-du-coeur/formulaires/6

Soutenons PromoUkraïna qui accomplit un énorme travail auprès des réfugiés ukrainiens :  

https://www.helloasso.com/associations/promo-ukraina/formulaires/1

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Diplomatie
Macron passe la diplomatie française à la sauce « libérale »
Sous prétexte d’accroître la « mobilité interne » au ministère des affaires étrangères, la réforme prévue par Emmanuel Macron permettra d’offrir des postes d’ambassadeur à des amis politiques ou des cadres du monde des affaires qui ont rendu des services. Tout en réglant son compte à un corps diplomatique que l’Élysée déteste.
par René Backmann
Journal — France
Fausse rétractation de Takieddine : sur la piste d’un « cabinet noir » au service de Sarkozy
L’enquête sur l’interview arrangée de Ziad Takieddine révèle les liens de plusieurs mis en cause avec le clan Sarkozy et leur volonté de « sauver » l’ancien président, mais aussi ses anciens collaborateurs, Brice Hortefeux et Thierry Gaubert, également mis en examen dans l’affaire libyenne.
par Karl Laske et Fabrice Arfi
Journal — Terrorisme
Les confidences du commissaire des services secrets en charge des attentats du 13-Novembre
Le commissaire divisionnaire SI 562 – le nom de code le désignant – a dirigé la section chargée des enquêtes judiciaires liées au terrorisme islamique à la DGSI, entre 2013 et 2020. Il offre à Mediapart une plongée inédite dans les arcanes du service de renseignement.
par Matthieu Suc
Journal — Justice
À Marseille, des juges font reculer l’incarcération à la barre
L’aménagement de peine, par exemple le bracelet électronique, prononcé dès le jugement, est une possibilité qui n’avait jamais décollé avant 2020. Mais à Marseille, la nouvelle réforme de la justice et la volonté d’une poignée de magistrats ont inversé la tendance. Reportage.
par Feriel Alouti

La sélection du Club

Billet de blog
La chanson sociale, comme levier d’empowerment Bernard Lavilliers en concert
Dans la veine de la chanson sociale française, l’artiste Bernard Lavilliers transmet depuis plusieurs décennies la mémoire longue des dominés, leurs souffrances, leurs richesses, la diversité des appartenances et propose dans ses narrations festives et musicales. Balzac disait que «Le cabaret est le Parlement du peuple ». En quoi la chanson sociale est-elle un levier de conscience politique ?
par Béatrice Mabilon-Bonfils
Billet de blog
Un poète palestinien : Tawfik Zayyad
Cette poésie simple, émouvante, populaire et tragique a circulé d'abord sous les tentes des camps de réfugiés, dans les prisons avant d'être lue, apprise et chantée dans toute la Palestine et dans tout le monde arabe.
par mohamed belaali
Billet de blog
La clique de « Kliniken » vue par Julie Duclos
Quinze ans après Jean-Louis Martinelli, Julie Duclos met en scène « Kliniken » du dramaturge suédois Lars Noren. Entre temps l’auteur est décédé (en 2021), entre temps les guerres en Europe ont continué en changeant de pays. Immuable, la salle commune de l’hôpital psychiatrique où se déroule la pièce semble jouer avec le temps. Troublant.
par jean-pierre thibaudat
Billet de blog
La comédie des catastrophes
Au Théâtre de la Bastille, le collectif l'Avantage du doute dresse un hilarant portrait de la société contemporaine pour mieux en révéler ses maux. De l’anthropocène au patriarcat, de la collapsologie aux comédiennes mères ou non, du besoin de tendresse des hommes, « Encore plus, partout, tout le temps » interroge les logiques de puissance et de rentabilité par le biais de l’intime.
par guillaume lasserre