Suicide de deux inspecteurs du travail, Pourquoi ?

J'ai été inspecteur du travail, j'ai aimé ce métier avec passion, comme jamais je n'aimerai autant celui d'avocat. Et deux inspecteurs du travail, syndicalistes actifs, se sont suicidés ces derniers mois. Le premier suicide vient d'être reconnu en accident du travail. Le second le sera sans doute. Ces suicides sont pour moi un choc considérable.

J'ai été inspecteur du travail, j'ai aimé ce métier avec passion, comme jamais je n'aimerai autant celui d'avocat. J'ai aimé cette confiance que les salariés vous accordent. J'ai aimé les visites sur les chantiers et dans les usines. J'ai aimé les réunions de comité d'hygiène et de sécurité. J'ai aimé l'indépendance de l'inspection du travail. J'ai aimé les contôles de nuit quand le travail se réalise sans l'encadrement de la journée, où la parole des ouvriers est plus libre, et la surprise d'une visite de l'inspection du travail complète. J'ai aimé le travail en commun au sein de l'association Villermé (le médecin militaire à l'origine des premières lois sociales dans les années 1840) où nous échangions sur nos pratiques professionnelles...

Bien sûr, j'ai souffert de signer des centaines d'autorisations de licenciement économique du temps de l'autorisation administrative de licenciement. Et ce souvenir d'une ouvrière me disant "le patron nous a dit que c'est vous qui alliez nous choisir" ne m'a jamais quitté.

Mais j'ai surtout passé dix années de ma vie en sachant chaque jour quelle était l'utilité sociale de mon activité professionnelle.

Lorsque des employeurs et leurs syndicats me demandaient d'arbitrer un litige sur tel ou tel point qui les séparait, je ressentais une responsabilité fondée sur la crédibilité de l'inspection du travail.

Lorsque j'ai été violemment mis en cause par un grand groupe anglo-saxon à propos de mon activité professionnelle, la hiérarchie s'est carapatée, bien sûr. Je me souviens de la phrase de mon directeur départemental de l'époque "Mais qu'allais tu faire dans cette entreprise la nuit ?". J'y avais pourtant trouvé un accidenté du travail plâtré au-dessus du genou qui allait passer la nuit à attendre le lendemain matin pour ne pas être déclaré en arrêt pour accident du travail...

Lorsque, suite à une suspension du paiement de nos frais de déplacement, interdisant toute visite d'entreprise, nous allâmes déposer le bilan de l'inspection du travail de la SOMME au Tribunal de commerce d'AMIENS... cela fut un peu "chaud"... mais eût l'effet de réouvrir les crédits du jour au lendemain; Martine AUBRY étant alors notre ministre de tutelle.

Je repense à ma dernière appréciation "ennemi publiquement affiché du consensus mou"...que la commission administrative paritaire annula sans faillir.

Pendant toutes ces années, il était inimaginable que les problèmes rencontrés par un inspecteur du travail puissent conduire au suicide...

Alors comment des inspecteurs du travail peuvent-ils aujourd'hui en arriver à se suicider ?

Comment peuvent-ils tomber dans un tel degré de désespoir et de solitude qu'ils mettent fin à leurs jours, alors qu'ils sont responsables syndicaux, et engagés dans une action collective ?

Car ce qui frappe en lisant les articles de presse sur le sujet, c'est que la cause du mal être de ces inspecteurs du travail n'est pas à chercher dans leurs relations avec les employeurs comme cela a pu être le cas dans le passé, où certains inspecteurs du travail firent l'objet de menaces, voir furent assassinés...

La cause de leur malaise est, selon la presse et les organisations syndicales, interne au Ministère en charge du travail...

Dans d'autres pays, le Ministre aurait présenté sa démission et on chercherait ensemble (syndicats et administration) à comprendre ce qui a permis de tels actes; car le suicide de responsables syndicaux doit inquiéter aussi leurs syndicats qui n'ont pas pu voir et empêcher le geste de leurs collègues.

Quelle(s) violence(s) morale(s), quels manques de solidarités, quelle désintégration de pratiques collectives et d'échanges, sont à l'origine de ces suicides ? Voilà ce qui me semble déterminant à trouver.

Au lieu de cela, les syndicats dénoncent et le Ministre fait le gros dos en attendant les élections...

L'inspection du travail est en deuil, et le salut est à chercher en son sein.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.