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Le Club de Mediapart dim. 1 mai 2016 1/5/2016 Dernière édition

Goodyear, l'odeur du carbon black

Goodyear va fermer à Amiens et la nostalgie me saisit. Cette usine a été pendant presque dix ans une composante de ma vie. J'y passais rarement moins d'une fois par quinzaine tant les conditions de travail et la taille de cette usine nécessitaient la présence de l'inspecteur du travail que j'étais. J'ai encore l'odeur du "carbon black" qui me revient en évoquant cette époque, une odeur chaude,

Goodyear va fermer à Amiens et la nostalgie me saisit. Cette usine a été pendant presque dix ans une composante de ma vie. J'y passais rarement moins d'une fois par quinzaine tant les conditions de travail et la taille de cette usine nécessitaient la présence de l'inspecteur du travail que j'étais. J'ai encore l'odeur du "carbon black" qui me revient en évoquant cette époque, une odeur chaude, collante, graisseuse, dans la moiteur de l'usine et des machines à presser la gomme et à la travailler.

Et ce décor infernal du "banburry" qui est le premier stade de la fabrication de la gomme, à quelques mètres sous terre, le jour comme la nuit et le salarié isolé qui y travaillait (j'ai le souvenir d'un homme noir dans cet univers de poussière et de fumée, tel le soutier d'une locomotive à vapeur).

Les anecdotes affluent comme cette plainte de la direction européenne du groupe au ministre du Travail parce que je les harcelais... Et cette rencontre avec l'avocat du groupe et leur directeur de la communication me menaçant de manière à peine voilée : ils avaient fait analyser les dizaines de lettres que je leur avais adressées au fil des années et ils n'avaient trouvé aucun abus, mais le nombre les gênait.

Ou ce contrôle de nuit où je trouvais un ouvrier plâtré jusqu'au genou assis à une table et qui attendait là que le matin arrive pour ne pas le déclarer en arrêt de travail... Il fallait que les statistiques des accidents du travail soient bonnes pour que l'usine d'AMIENS aient des investissements de la part du groupe, m'expliquait-on; alors on payait les ouvriers chez eux pour ne pas les déclarer en accident du travail.

Et ces réunions de CHSCT qui duraient toute la journée, et les repas de midi dans la cantine de l'usine, au milieu des ouvriers (en noeud papillon, faut-il l'avouer...).

Usine immense, où les jeunes picards ruraux exclus de la modernisation agricole des années 60 avaient trouvé un emploi physique, dur, et correctement payé, avec les primes de nuit et les bagarres syndicales.

Le DRH m'expliquait que la "prime de noir" sur la fiche de paie était le résultat de telle grève, et l'autre prime de "salissure", celui d'une autre grève... Je découvrais une des tares du syndicalisme français : se faire indemniser la nuisance subie plutôt que la faire disparaître...Il fallait que les conditions de travail soient dures pour justifier la mobilisation révolutionnaire.

Dans ce paysage de plaine à betteraves à sucre d'où étaient sorties deux usines pneumatiques DUNLOP et GOOD YEAR, GOODYEAR va fermer et laissera la SOMME dans une crise sociale qui dure sans embellie depuis 35 ans et la fermeture totale des usines textiles BOUSSAC SAINT-FRERES. L'odeur du "carbon black" disparaîtra sauf dans ma mémoire et celle de centaines d'ouvriers au chômage.

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Tous les commentaires

"se faire indemniser la nuisance subie plutôt que la faire disparaître".  A part "les constater" de temps en temps, monsieur l'Inspecteur, vous savez ce que c'est que de subir les "nuisances" (je parlerais plutôt, moi, d'une violence continue, et pas seulement physique).

"Les faire disparaître"   Bin voyons ! En demandant poliment au patron, sans doute ?