Les faux atours du «lycée light»

La perspective de la réforme du lycée annoncée par Xavier Darcos s'ouvre sur une multiplication d'ambiguïtés.

 

Formelle, d'abord : nul, parmi les responsables de l'Education Nationale, ne s'est jamais avisé de préciser si la signature des « points de convergences », qui constituait un passage obligé pour toute organisation syndicale désireuse de participer à la négociation, impliquait acceptation des propositions contenues dans le document, ou si ces dernières ne constituaient qu'une base de discussion. Assurément voulue par le pouvoir pour affaiblir et diviser les syndicats, cette équivoque aboutit aujourd'hui à rendre les débats obscurs, entachés de la suspicion permanente de s'inscrire dans des conclusions déjà écrites. Il en résultera mécaniquement un document dépourvu par essence de toute crédibilité, permettant à ceux-là mêmes qui auront collaboré à son élaboration, de le refuser ultérieurement au nom des « moyens » qui, de toute façon, ne seront pas au rendez-vous...

 

Structurelle, ensuite : sans autre explication qu'empreinte d'une rhétorique embarrassée, (« le collège unique n'existe plus »), Xavier Darcos s'est refusé à toute réforme préalable du collège. Maillon faible du système d'éducation, cette structure envoie pourtant, faute d'une diversification des parcours et d'un minimum de sélection, une part importante - (on peut raisonnablement l'estimer à 30%) - d'élèves que leur niveau de connaissance trop faible empêchera de s'inscrire dans le cadre de l'enseignement dispensé... A quoi peut bien servir de réformer le lycée si, contrairement à ce qui est affirmé sans preuve (et pour cause...) dans les « points de convergence », c'est de l'amont que sont issus, de manière évidente, les problèmes rencontrés ? Il en résultera que les dispositifs mis en place s'inscriront mécaniquement dans la perspective d'une adaptation du lycée aux insuffisances des cycles antérieurs. Après la primarisation du collège, le « lycée light », en somme.

 

Pédagogique, par ailleurs. Le 2 Juin 2008, le Président de la République affirmait : « cette liberté plus grande donnée aux lycéens les préparerait mieux à l'enseignement supérieur. » Mais est-on bien sûr que la baisse importante du nombre d'heures de cours programmée, le refus des redoublements, les modules de « citoyenneté » et autre développement durable prépareront les élèves au travail universitaire ? Est-ce en menaçant d'éjecter hors du tronc commun les sciences, les mathématiques, l'histoire-géographie, que l'on dotera la jeunesse d'un solide bagage de culture générale ? Est-ce en « saucissonnant » l'année scolaire en modules semestriels (de quatre mois, en fait), destinés à butiner quelques embryons de disciplines non encore abordées, que l'on évitera le zapping , (version techno du « papillonnage ») ? Permettre à des jeunes d'obtenir un diplôme d'emblée dévalué parce qu'adapté à leur ignorance, est-ce là une bonne manière de les « spécialiser » ? En vérité, sous couvert d'une plus grande souplesse, c'est le pédagogisme qui se prépare à déferler sur ce qui restera du lycée...

 

Sémantique, d'autre part : « la différenciation des parcours (...) ne signifie pas une quelconque forme de papillonnage. Elle vise une manière nouvelle, plus originale, plus progressive de se spécialiser ». Méconnaissance du dossier « Education nationale » ou stratégie volontaire, le propos du Président est à double sens. Le concept de « différenciation » renvoie à la « pédagogie différenciée » de Philippe Meirieu, tandis que l'idée de « parcours » renvoie à la notion de « parcours diversifiés » chère aux adversaires du « moule unique ». Nul doute, en tout cas, que cette « différenciation »-là se soldera par un surcroît d'inégalité entre initiés et élèves issus des catégories défavorisées...

 

Politique et syndicale, pour finir. La stratégie du Ministre de l'Education se construit autour d'une série de concessions alternées aux deux conceptions idéologiques opposées qui s'affrontent au sein l'Ecole. La réforme des programmes du primaire, en rompant avec des années de « pédagogisme » frelaté, s'est heurtée à l'opposition frontale des syndicats de gauche. L'absence totale de réforme du collège, l'annonce de la « modularisation » du futur « lycée light », la volonté de transformer radicalement le statut des professeurs semblent, cette fois, ravir le SGEN-CFDT et l'UNSA-Education... Mais, dans le même temps, les suppressions de postes vont s'amplifier, alimentées par la diminution des heures de cours et la dénaturation de la mission des professeurs. Cette stratégie, reconnaissons-le, donne le tournis à certaines organisations : il n'est que voir l'ambiguïté de la plate forme de la manifestation du 19 Octobre où se côtoieront d'actifs partisans de la réforme du lycée avec un syndicat, (le SNES-FSU) qui vient, à la suite de nombreux atermoiements, de claquer la porte de la commission animée par Monsieur le Recteur de Gaudemar.

 

Initiée dans l'unique but de réaliser davantage d'économies, la réforme du « lycée light » n'a que de faux atours à présenter aux lycéens ; sous couvert de choix, ils verront les heures de cours se réduire comme peau de chagrin, le catalogue des disciplines et des options désépaissir comme celui de la Camif. On les gratifiera généreusement d'un bac encore plus frelaté et ils iront s'entasser dans des facultés paupérisées où sévira la même démagogie trompeuse, à moins que ne se généralise une sélection sauvage destinée à éliminer les plus faibles avant la première année universitaire... Rimbaud l'écrivait déjà avec ironie : « C'est la vraie marche. En avant, route ! »

 

Bernard KUNTZ

Président du Syndicat National des Lycées et Collèges (SNALC-CSEN)

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