À quel jeu jouent les pouvoirs publics français ?

Le 13 juillet, veille de fête nationale qui promet d'être animée rue Pajol, cela fait désormais quasiment un mois que je passe l'essentiel de mon temps libre aux côtés de ceux que l'on appelle ''Les migrants de la Chapelle''.

Ce nom provient du premier campement, situé en dessous du metro aérien de la chapelle.

L'expulsion du dit campement a signé le coup d'envoi de la chasse aux migrants. Depuis, le campement subit expulsion sur expulsion. Il est souvent blessé, mais se relève chaque fois plus fort et plus déterminé.

C'est sur cette stratégie politique absurde que j'aimerais m'arrêter ici, et ouvrir un débat, à l'aide des modestes connaissances qui sont les miennes à ce sujet.

Précisons le dès à présent : il ne s'agit pas ici d'un article résolument opposé à toute action émanant dès autorités.

Acceptons de dire que les places d'hébergement proposées (lorsqu'elles sont réellement pérennes !!) procurent de bien meilleures conditions de vie aux hommes et femmes migrants que le campement de fortune de la rue Pajol.

Reconnaissons tout autant qu'un nombre non négligeable de migrants refuse d'être placé dans ces centres, et prenons ce fait en considération.

 

Il est nécessaire ici de clarifier la situation à propos de ces fameuses places d'hébergement proposées par Pascal Brice, le directeur de l'Office Français de Protection (sic) des Réfugiés et Apatrides (OFPRA).

Le vendredi 19 juin, au campement du jardin d'Eole a débarqué une vingtaine d'officiels, représentants de l'OFPRA, de France Terre d'Asile, d'Emmaüs, de la mairie, des partis politiques (EELV, PCF...).

N'ayant prévenu personne de leur arrivée, la délégation fait réveiller les migrants et les rassemble pour un discours de P. Brice.

Dans son discours, traduit instantanément en anglais et en arabe et copieusement applaudi, le directeur de l'OFPRA propose des places d'hebergement pour tous les migrants présents sur le camp, demandeurs d'asile ou non, et ce jusqu'à aboutissement des démarches d'asile.

L'offre, alléchante pour quiconque dort dehors depuis des semaines, n'arrive pas seule. En effet, grâce à une riveraine avertie, nous apprenons qu'une dizaine de fourgons de police sont stationnés à Stalingrad.

La proposition est donc la suivante :

Nous vous proposons de vous emmener pour être hébergé dans des centres en attendant l'aboutissement de vos démarches (2 ans...). Mais quelque soit votre décision, nous ''nettoierons'' le camp dans 1h précise.

Je vous laisse deviner ce que ''nettoyer'' veut dire lorsque l'on parle de CRS d'un côté et de réfugiés de l'autre...

 

Une opération similaire a eu lieu jeudi 9 juillet au campement de la rue Pajol. Le mode opératoire est absolument identique, à l'exception - notable - de la présence policière. Cette fois, ce seront simplement les agents municipaux qui ''nettoieront'' le campement. La majorité des migrants a décidé de monter dans les bus. Nous, le comité de soutien, avons exigé qu'il y ait deux soutiens par bus qui accompagnent les migrants. À chaque nouveau départ de bus, nous avons du batailler ferme pour faire monter nos deux soutiens par bus. (Obligation de s'asseoir devant chaque bus pour qu'on accepte notre demande).

Voilà pour ce qui est des deux grandes opérations de l'Etat.

Selon les mots de Pascal Brice, les places sont garanties pérennes.

Quelle n'est alors pas notre surprise quand, moins d'une heure après le départ des bus, nous apprenons que la directrice d'un centre d'hébergement a expliqué aux 30 personnes sortant du bus que l'hébergement ne durerait qu'une nuit ! Auprès des autorités, on évoque immédiatement de concert un problème de communication.

L'homme de l'OFPRA et la représentante de la mairie vont jusqu'à qualifier de ''conasse'' la directrice du centre.

Le problème est que plus tard dans la journée, on a expliqué à une vingtaine de migrants partis vers un autre centre qu'ici aussi, l'hébergement n'était que pour une nuit.

D'après les dires d'un migrant, lui et ses amis ont même été enfermés dans le centre, dont ils se seraient ''évadés'' par la fenêtre. Je vous décris ces faits afin que vous puissiez saisir l'ambiguïté qui règne dans les opérations étatiques. Il y a trop de non-dits pour qu'il n'y ait pas anguille sous roche.

 

Le titre de cet article trouvera sa justification ici.

La stratégie des autorités, défendable, semble être d'attendre de réunir un assez grand nombre de place d'hébergement à proposer pour venir démanteler les camps.

Ce qui n'est pas défendable, ou du moins pas de mon point de vue, c'est de continuer cette politique lorsque l'on sait pertinemment que n'importe quel camp démantelé se reformera le jour même à quelques centaines de mètres plus loin.

D'autant plus lorsqu'on voit le nombre inouï de personnes attendant de passer la frontière italo- -française.

Le deuxième constat que l'on peut faire sur les actions des gouvernements, c'est qu'il crée les effets qu'il essayait à tout prix d'éviter.

À savoir ce fameux appel d'air !

En effet, la rhétorique du gouvernement, actuel et ceux passés, est d'être très ferme dans la prise en charge, pour ne pas laisser entrevoir l'idée d'une France accueillante, et risquer de recevoir ''toute la misère du monde'' (cette expression a-t-elle un sens ?).

Je ne crois pas à cet appel d'air. Ou dans la mesure de personnes proches, géographiquement ou affectivement.

En revanche, par sa stratégie actuelle, l'Etat fait passer le message suivant : ''Venez à Pajol. Vous dormirez quelques semaines dehors. Mais nous arriverons sous peu avec des centaines de place d'hébergement''.

N'est-ce pas la meilleure façon de rendre la France attirante pour tous les réfugiés des pays frontaliers ?

 

Il est grand temps de réfléchir, ensemble et à l'échelle mondiale, à des solutions inédites face à une crise d'une ampleur inédite qui ne fait que commencer.

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