Récit du voyage parisien des réfugiés de la Chapelle

Pour ceux que ça intéresse (et je sais d'avance que vous serez peu), voici un récit, qui ne vaut que par sa sincérité, de la situation telle qu'elle est vécue par les réfugiés et les migrants qui vivent, au jour le jour, dans des conditions ignobles, dans les rues de Paris, au gré du bon vouloir des forces de police qui les laissent parfois installer leur camp de fortune ici, le "nettoient" là, et les délogent avec violence d'un coin qui, ironie du sort, sera réinvesti quelques jours plus tard. 

Pour ceux que ça intéresse (et je sais d'avance que vous serez peu), voici un récit, qui ne vaut que par sa sincérité, de la situation telle qu'elle est vécue par les réfugiés et les migrants qui vivent, au jour le jour, dans des conditions ignobles, dans les rues de Paris, au gré du bon vouloir des forces de police qui les laissent parfois installer leur camp de fortune ici, le "nettoient" là, et les délogent avec violence d'un coin qui, ironie du sort, sera réinvesti quelques jours plus tard. 

Autant dire dès maintenant que ce texte n'a pas été dicté par une quelconque organisation politique. Qu'elle fasse ou non partie du "système".
Il est simplement écrit à 2h du matin, par un habitant de la région parisienne, indigné par le sort réservé à ces populations démunies qui ont déjà connu l'enfer. 
Simplement écrit autour de dattes algériennes, de pepitos, de madeleines St Michel, de café au lait et, excusez pour ceux que cela choquera, de cannabis aussi.

On prépare le jeun.

Je suis arrivé sur les lieux le mardi 16 juin. Ayant marché de Gare du nord à République avec le cortège, me voici aux jardins d'Eole, rue d'Aubervilliers, où je découvre le campement fait de bric et de broc, des palettes par ci, des cartons par là. Le camp est quelque peu organisé, les matelas sont nombreux. Un stand nourriture, derrière quoi est rangé tout ce que l'on a pu collecter : vêtements, produits d'hygiène, médicaments ...

Il faut noter la grande solidarité des riverains. 
Le camp accueille environ 200 personnes. 

La nuit tombée, les gens jouent aux cartes, d'autres entament des discussions sur les actions à entreprendre. 
Une dizaine de soutiens sont présents la nuit. 

Ma deuxième nuit sur le camp d'Eole était du jeudi au vendredi, jour de la fameuse opération communication des autorités, avec la proposition de 200 places d'hébergement.
Ce matin là, une délégation est arrivée, avec à sa tête le directeur de L'OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides), accompagné de personnes de l'association France Terre d'Asile et Emmaüs.
La commissaire de police était présente sur place, ainsi que des élus écologistes et d'autres partis de "gauche".

Au cours d'un discours très copieusement applaudi, traduit instantanément en anglais et arabe, le directeur de L'OFPRA annonce l'ouverture de places pour accueillir l'ensemble des personnes présentes au jardin d'Eole. Et ce qu'elles soient demandeurs d'asile ou non. 
En outre, les hébergements seront garantis jusqu'à échéance des procédures. 

Quelques minutes plus tard, une riveraine m'annonce une forte présence policière près de la station de métro Stalingrad.
Je constate effectivement les camions stationnés, dont les occupants m'expliquent qu'ils sont ici pour un tournage, qui se déroulerait sur la rotonde, avec Alain Delon (s'il vous plaît).
J'ai constaté non sans étonnement qu'il n'y avait nulle présence de caméras dans le coin, de travellings, et alors encore moins d'Alain Delon. 

Je ne sais pas à quoi joue la préfecture. 


Toujours est-il que les nombreux fourgons ont tous décollé dès que je me suis dirigé en courant vers le camp d'Eole. 
J'interroge le directeur de l'OFPRA, ainsi que la commissaire de police, sur cette surprenante présence policière.
Le premier me demande d'arrêter d'être obnubilé par la police, qui n'est pas dans le quartier, m'assure droit dans les yeux la commissaire de police...

Cette présence en nombre s'explique très simplement par le fait que la proposition d'hébergement de l'OFPRA n'était pas une proposition ouverte, avec temps de réflexion à la clé. 
Non, dans l'idée, c'était plutôt comme ceci : "vous montez dans ces bus dans l'heure qui suit si vous le souhaitez. Mais les policiers viendront ''nettoyer'' le camp une fois le délai écoulé de toute façon, et gare à ceux qui resteraient sur le camp".

Les autorités, l'OFPRA, FTA, Emmaüs, aucune de ces bienfaisantes organisations n'ont daigné prévenir de leur venue. 

Même la CIMADE, association respectée par tous les acteurs pour son sérieux, n'a pas été prévenue de l'action des autorités.
Les interprètes des migrants n'étaient donc pas présents, ce qui n'a pas été pour faciliter les réflexions des réfugiés entre eux. 

Un bon nombre de soutiens présents sur place regardent avec dégoût l'opération menée ce vendredi matin. 

En fin de matinée, la majorité des migrants présents à Eole était montée dans les bus.
Mais contrairement à ce qu'affirment Mme Hidalgo et M Cazeneuve dans leur communiqué, il y a bien une dizaine de migrants qui ont refusé de monter dans les bus. 

Ils ont été confortés dans leur choix lorsque, à la question des gens inquiets sur la réelle destination des bus, les agents municipaux refusent de donner les adresses des lieux où étaient emmenées ces personnes. 

Les adresses des 6 centres d'hébergement ouverts ont finalement été communiquées et certains élus de Paris EELV ont eu l'asssurance de pouvoir visiter les dits centres. 

La suite lorsque j'aurais dormi.

 

 

Vendredi 19 juin. 

Je ne connais pas le chiffre exact des migrants qui sont partis en bus rejoindre les centres d'hébergement. 
Toujours est-il que les centres sont désormais pleins.

Nous apprenons que certains réfugiés, emmenés dans les centres d'hébergement d'urgence, ont pris peur à l'entrée à la vue de policiers, de chiens et d'architecture repoussante. Ils sont donc partis en courant pour revenir au seul endroit qui les rassemble, ces deux mots magiques qui voyage de Vintimille à Calais : La Chapelle.

Les autorités ont décidé d'opérer à l'identique du plan grand froid d'hiver. 
Sur le camp, de nombreuses rumeurs circulent. 
La dizaine de migrants qui a refusé de monter dans les bus, accompagnée des dizaines de soutiens, a décidé de se diriger vers Stalingrad. 

Une rumeur faisait état d'une quarantaine de migrants près de Stalingrad.
Nous voici donc quelques dizaines de minutes après sur la place de la Rotonde, à Stalingrad.

La confusion est générale. 
Aucune décision n'est prise pendant plusieurs heures. Les gens sont en petits groupes, tous cherchent une solution, sans solutions.

Ce n'est que quelques heures plus tard que la décision tombe.

Nous allons occuper le gymnase Jean Jaurès, qui se trouve non loin d'ici à la station Laumière. 
L'agitation gagne la centaine de personnes présentes. 
On part au pas, traversons le canal lorsque les consignes sont données de commencer à courir. 
Il faut arriver à destination avant que la police comprenne notre opération. 
La première phase est réussie. 
Les réfugiés sont tous à l'intérieur du gymnase, alors qu'une seule voiture de police est sur place. 
Le reste ne va pas tarder à arriver. 

Sous l'oeil de quelques passants curieux, une demi douzaine de camions de la gendarmerie mobile debarque. 
Le temps de s'equiper, voilà déjà une horde de forces de l'ordre qui nous font face à l'entrée du gymnase.
Il faudra environ une demi-heure avant que 5 ou 7 nouveaux camions de CRS débarquent sur les lieux.
La rue commence à se remplir. 

Les forces de sécurité ont chargé 3 ou 4 fois. 
Sans succès. 
Et, il faut le noter, sans violence disproportionnée. Un homme a reçu un coup de poing (c'est déjà bien trop), un autre un coup dans le genou, et quelques coups ont été distribués par ci par là. 
Mais il est clair que des consignes avaient été transmises.  
Le lendemain avait lieu la journée mondiale des réfugiés, sous l'égide de l'ONU. Difficile de passer des images de violences contre des réfugiés à Paris au 20h de la veille...

 

L'occupation du gymnase Jean Jaures n'aura pas duré longtemps. 

En effet, pris de peur, un réfugié qui se trouvait à l'intérieur du gymnase a évoqué l'entrée des CRS et a pris des affaires pour sortir du gymnase. 
Rapidement suivi par les autres réfugiés et les soutiens présents, tout le monde sort du gymnase par la porte arrière, très étonnamment laissée sans surveillance par la police. 

Avant ce qui aurait pu être l'ultime charge des forces de l'ordre, une bénévole annonce la nouvelle aux CRS depuis le toit du gymnase : '' Vous pouvez rentrer chez vous, il n'y a plus aucun migrant dans le gymnase ! ''

Les CRS nous faisant face nous proposent alors de nous laisser nous disperser. 
Après s'être assurés que personne n'était resté dans le gymnase, nous décidons de quitter notre position et de retrouver les autres soutiens, et passants. 

Une manifestation sauvage s'improvise, direction Stalingrad, de nouveau. 
La police essaye d'empêcher le départ. 
Une camionnette de police se lance à notre poursuite. 
Mais une automobiliste (copieusement saluée) concernée s'est chargée de faire une fausse manoeuvre, rendant impossible tout passage du fourgon bleu et blanc ! 

Nous voici donc de nouveau sur la place de la Rotonde de Stalingrad, quelques heures seulement après l'avoir quittée. 
Le lieu est précaire, nous cherchons des personnes volontaires pour héberger des migrants cette nuit. 
Une trentaine d'entre eux a été hébergée chez des bénévoles. 
Le lendemain est prévue une manifestation anti-austerité en soutien au peuple grec.
La manifestation part justement de Stalingrad. 

Le dimanche, la place est remplie. 
Parmi les personnes présentes, de nombreux groupes politiques pour la manifestation en soutien à la Grèce :
NPA, Front de gauche, EELV, Nouvelle Donne, POI, UJFP, CSP75 et j'en oublie probablement.
À noter, comme à Pajol, la présence de M. Besancenot 

Les organisateurs acceptent de placer les réfugiés et leurs banderoles en tête de cortège. 
Merci à eux. Leur visibilité sera décuplée. 

La manifestation est une franche réussite. 
Pas de violence, mais des chants, beaucoup de danses, de la chaleur humaine et de la rage contre ce système. 

Une assemblée générale est organisée sur la place de la république peu de temps après notre arrivée. 
À République, certaines associations sont présentes. C'est le cas de SOS Racisme. 

Nous rentrons à la Chapelle en métro. 
Descendus de la ligne 5 à Gare du Nord, non encore rassasiés, nous initions une manifestation sauvage dans les couloirs souterrains menant de Gare du Nord à la Chapelle. 

Quelques dizaines de minutes ont suffi à entériner l'idée de retourner à la Halle Pajol. 
L'absurdité de la réponse étatique éclate aux yeux de tous. 
Nous revoilà dans ce lieu duquel nous avons été délogés par la violence quelques semaines plus tôt...

Les autorités repoussent le problème chaque jour. Comme si la nuit apporterait des solutions pour le lendemain. 
La seule solution que l'on connaisse, c'est la régularisation de ces personnes, et l'assurance de pouvoir circuler librement. 

Lundi matin, lendemain de fête de la musique. 
Les réveils sont tardifs. 
Néanmoins, une rixe éclate entre un monsieur SDF qui suit le campement depuis plusieurs semaines, et 6 soutiens qui lui reprochent sa présence sur les lieux. 

Je commence à penser sérieusement qu'un drame s'approchait, et que seul un drame pourrait amener les pouvoirs publics à réagir. 
Je ne pensais pas découvrir que j'avais raison le surlendemain ...

Depuis lundi, la ville passe régulièrement, parfois au beau milieu de la nuit, nous annoncer que nous ne pouvons pas rester là, qu'une opération d'expulsion est dans les cordes.
Depuis lundi, ce ne sont restés que des pressions. 

Le camp de Pajol est assisté par des soutiens français. 
En revanche, le camp qui se trouve en dessous du métro aérien à la Chapelle accepte très mal les soutiens.
Malheureusement, le square occupé par ces migrants est infesté de rats, mais surtout gangrené de dealers de drogue, de réseaux de prostitution etc ...
Et inutile de vous dire qu'un homme ayant vécu l'inimaginable peut être manipulé. 
Les rares femmes réfugiés sont aspirées vers la prostitution. 

Mercredi 24 juin

Il fait nuit, il doit être entre 1h et 3h du matin lorsqu'une voiture de la BAC de Paris arrive (voiture noire unie, police écrit en blanc).
Les policiers annoncent un crime, commis par un migrant Érythréen sur un compatriote, près du square de La Chapelle. 
L'homme a été éventré à coup de tessons de bouteille de verre. 

À l'heure où j'écris ces lignes, je ne sais pas encore si cette personne s'en est sortie. Mais rien ne pousse à l'optimisme. 

(MaJ 26 juin : la personne est hospitalisée, elle est vivante et réveillée.)

Médiatisons ce drame. 
La France doit comprendre qu'elle doit tout faire pour cesser cela. 
Ce n'est pas la simple sécurité des migrants qui est en jeu. 
L'État, par sa création de misère, prépare un brasier dans un quartier qui n'en nécessitait pas davantage.

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