Les autorités congolaises complices des massacres de leur peuple par le Rwanda ?

Dans d’autres circonstances et lieux, cette question peut paraître banale. Hélas, dans le cas de la RDC, les questions les plus banales, voire invraisemblables – vu d’ailleurs – peuvent se prouver être pourtant fondamentales.

Une vidéo virale circule sur les réseaux sociaux sur laquelle on voit un Général de l'armée rwandaise recevoir des honneurs de l'Armée congolaise (RDC) dans la ville de Goma en RDC. Elle est récente. On y voit le général rwandais portant un masque de protection (covid !).  Incredible ! Incroyable car je tombe sur ces images alors que je venais de ranger l’essai de Stéphane Hessel, ce livre de 32 pages au titre interpellateur : Indignez-vous ! Hélas, je réalise que ces images ont indigné très peu de congolais. La société congolaise est-t-elle atteinte d’une amnésie doublée d’un larbinisme aux stades terminaux ?

Qui aurait pu imaginer que Félix Tshisekedi - dont le père et lui-même alors opposants à Kabila père et fils avaient fait de l’implication du Rwanda dans les massacres des congolais et le pillage des ressources de la RDC l’objet de leur lutte politique – allait laisser des hauts gradés de l’armée rwandaise se pavaner en terres congolaises jusqu’à recevoir des honneurs militaires des forces armées de la RDC ? Qui n’a pas été étonné lorsque, en 2019, Felix Tshisekedi en visite à Kigali au Rwanda avait qualifié les millions de morts congolaises des 25 dernières années de « dégât collatéral » alors que les rapports de l’ONU, plusieurs témoignages et écrits attestent la planification de l’agression du Congo par le Rwanda et de la volonté de ce dernier de mettre main basse sur les riches ressources du Congo ?

Incredible parce que le Rwanda continue d’être cité chaque année par plusieurs rapports dont ceux de l’ONU comme acteur de la crise et des conflits en cours à l’Est de la RDC depuis plus de 25 ans. En rédigeant mon mémoire de licence en 2013 sur le conflit armé du mouvement dit M23 - la version mise à jour va bientôt paraitre sous forme de livre -, j’étais tombé pour la première fois sur le Rapport Kassem, un des tous premiers rapports publiés par l’ONU en 2002. Ce rapport détaille et explique l’implication du Rwanda dans le pillage des ressources du Congo et l’alimentation de la guerre. Depuis, je m’intéresse aux rapports publiés chaque année par le Groupe d’experts de l’ONU sur l’exploitation illicite des ressources du Congo.  

Il faut dire que ces rapports ne révèlent pas des informations méconnues par ceux qui s’intéressent sur les conflits à l’Est de la RDC et leurs acteurs locaux et extérieurs. L’implication du Rwanda dans les conflits et le pillage du Congo étant devenue le secret de polichinelle le plus mieux gardé de l’humanité. Kigali ne s’en cache pas d’ailleurs. On peut lire par exemple dans le rapport des experts de l’ONU de 2001 ce qui suit :

« (...). Tous les experts militaires consultés estiment que le budget officiel de la défense du Rwanda ne peut à lui seul permettre de financer la guerre et la présence de troupes en République démocratique du Congo. Le Groupe d’experts partage l’opinion du Président rwandais Kagame, qui décrit le conflit en République démocratique du Congo comme « un conflit qui s’autofinance ».

En outre, ces rapports ne révèlent rien de nouveau à ceux qui, comme moi, habitent à l’Est de la RDC. Le plus grand mérite de ces rapports réside, il importe de le reconnaitre et de le souligner, dans le fait qu’ils scellent du sceau de l’ONU, organisation insoupçonnée, ces informations et renforcent la crédibilité des informations sur l’implication du Rwanda dans les massacres (on parle même de génocide) des congolais.  

A titre d’exemple, le paragraphe 69 du Rapport Kassem de 2002 (p.16) est sans équivoque :  

« Sur la base de son analyse de nombreux documents et témoignages oraux, le Groupe d’experts estime que la présence du Rwanda dans le République démocratique du Congo a pour but d’accroître le nombre de Rwandais qui se trouvent dans l’est du pays et d’encourager ceux qui y sont déjà installés à conjuguer leurs efforts pour aider le Rwanda à exercer son contrôle économique. Le départ récent des troupes rwandaises ne devrait pas être interprété comme un signe de la volonté du Rwanda de réduire sa participation considérable à l’opération d’évacuation de ressources précieuses, de réduire l’intensité du conflit armé ou de réduire la crise humanitaire dans la région. L’exploitation économique sous ses diverses formes continuera, mais en s’appuyant sur une force armée moins visible et en ayant recours à d’autres stratégies ».

On peut se demander si ces stratégies ont pris fin, si le Rwanda a arrêté de piller les ressources du Congo. Hélas, non. Depuis 2002, le Groupe d’experts de l'ONU sur le pillage des ressources du Congo a rendu public plusieurs dizaines de rapports qui vont dans le même sens. En 2020, un autre Rapport a été rendu public par le même organe pour l’année 2019. Ce rapport indique que le Rwanda utilise des ex-combattants FDLR qui sont rapatriés au Rwanda par le mécanisme de la DDR de la MONUSCO pour des missions d’infiltration et des opérations en RDC (p.12 du Rapport intérimaire).

 Par ailleurs, le rapport final du Groupe d’experts de l’ONU (2019) cite la compagnie d’aviation du Rwanda RwandAir comme impliqué dans l’évacuation des minerais de contrebande du Congo vers les Emirats Arabes Unis. Lorsqu’on connait le niveau de sécurité et de contrôle aux frontières rwandaises, à l’aéroport de Kamembe au Rwanda proche de la ville de Bukavu ou encore du contrôle à l’aéroport de Kigali, on ne peut pas douter de l’implication des autorités rwandaises dans ce pillage. Ce rapport indique ce que la production artisanale enregistrée dans le cas du Rwanda était faible, comparée à son exportation d’or. Il révèle l’existence de plusieurs réseaux de trafic de minerais depuis Bukavu et Goma en RDC vers le Rwanda y compris les autorités douanières.  Bref, le Rwanda est un paradis pour la contrebande des minerais du Congo. Parmi les stratégies, la falsification. Les chiffres de Kigali sont falsifiés pour réduire les quantités et éviter ainsi d'attire l’attention. Selon ce Rapport, en 2018 par exemple, le Rwanda a déclaré avoir exporté 2.163kg d'or vers les Émirats. Ces derniers indiquent avoir importé 12.539kg du Rwanda 5 ou 6 fois plus !

Entre la publication du Rapport Kassem (2002) et celui de 2020, le mécanisme du Groupe d'experts de l'ONU a rédigé plus de 30 rapports qui reviennent sur la participation du Rwanda dans la préparation, le financement et la perpétration des crimes graves du droit international humanitaire et des droits de l'homme au Congo avec comme objectif le contrôle des ressources du Congo. Ces Rapports indiquent noir sur blanc que la chaine de commandement de toutes ces rébellions se trouve à Kigali.  Il faut aussi noter que le nom du Général rwandais James Kabarebe revient des centaines de fois dans presque tous ces rapports.

Pourquoi les autorités de la RDC continuent-t-elles de collaborer sur le plan sécuritaire avec le Rwanda quand on sait clairement que ce dernier est impliqué dans le pillage des ressources du Congo et la commission des crimes d’une cruauté sans nom à l’Est de la RDC pour des visées hégémoniques et expansionnistes ? Les autorités de la RDC seraient-elles complices des massacres des milliers des populations congolaises de l’Est ? Pourquoi les réseaux au sein de l’armée congolaise cités par plusieurs rapports comme impliqués dans ces massacres et ces pillages de ressources ne sont-ils pas démantelés ?

Plusieurs questions, des questions que tout congolais affecté et choqué par les images et les cris des congolais (femmes et enfants, vieux et jeunes) massacrés au grand jour depuis plus de 25 ans (une génération) devrait se poser. Des questions que les intellectuels congolais - ou ceux qui s'affirmer comme tel - devraient se poser. Notre engagement et l'avenir de la RDC dépendent des réponses que nous donnons ou donnerons à ces questions et de notre capacité à nous indigner et à agir.

Dans Indignez-vous !, Stéphane Hessel écrit :  

« Nous n'avons plus affaire à une petite élite dont nous comprenons clairement les agissements. C'est un vaste monde, dont nous sentons bien qu'il est interdépendant (...). Mais dans ce monde, il y a des choses insupportables. Pour le voir, il faut bien regarder, chercher.  Je dis aux jeunes : cherchez un peu, vous allez trouver. La pire des attitudes est I'indifférence, dire je n'y peux rien, je me débrouille. En vous comportant ainsi, vous perdez l’un des composantes essentielles qui fait l’humain. Une des composantes indispensables : la faculté d’indignation et l’engagement qui en est la conséquence ».

 A chaque congolais que je croise sur la route, à chaque congolais à qui je m’adresse, j’ai envie de dire : Indignez-vous, bon sang !

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