Catalogne: le nationalisme est-il une idée de gauche ?

Cet article répond à celui de François Bonnet, publié le 12 février 2019 sous le titre « Catalogne: la honte de l’Espagne, le déshonneur de l’Europe ». Le soutien inconditionnel d'une partie de la gauche à un nationalisme catalan exclusif, bien souvent ouvertement raciste contre "l'Espagnol", hostile au bilinguisme (si la deuxième langue est l'espagnol), est incompréhensible.

Puisqu’il paraît qu’il est bon de s’indigner, permettez-moi de le faire au sujet de l’article parti pris de François Bonnet, publié le 12 février 2019 sous le titre « Catalogne: la honte de l’Espagne, le déshonneur de l’Europe ».

Un procès vient de s’ouvrir en Espagne contre des élus ayant enfreint des règles constitutionnelles en vue de provoquer la sécession de la Catalogne. Dans ce territoire, un peu plus de la moitié des électeurs ont voté en faveur de partis hostiles à ladite sécession, pour le respect de l’ordre constitutionnel en vigueur ou peut-être pour sa réforme. Le juge d’instruction considère que les douze séparatistes ont voulu imposer un nouvel ordre juridique. Le processus vers la déclaration unilatérale d’indépendance fut une épreuve de force politique avec le gouvernement central de Madrid accompagnée de désobéissance. Les accusés affirment que le mot « démocratie » désigne seulement l’idéal de l’indépendance et non un système permettant la régulation des rivalités de pouvoir dans un État compliqué composé de plusieurs nations qui revendiquent les mêmes territoires. La nation espagnole sur tout le territoire de l’État, les nationalistes périphériques sur une partie de ce territoire. Les auteurs de ces désobéissances ont pensé que leurs actes n’auraient aucune conséquence, ils ont probablement joué leur liberté sans en avoir conscience, dans un poker menteur dont ils pensaient contrôler les règles.

C’est le principe de légalité qui est en jeu

 Le président du gouvernement autonome a dit récemment que la démocratie passait avant la loi. C’est donc le principe de légalité qui est en jeu dans ce procès et son rôle dans l’établissement de règles admises par tous pour qu’une démocratie fonctionne. Accoler à ce mot de désobéissance l’adjectif « civile », c’est dire de manière subliminale que l’ordre politique et juridique espagnol est inique ; cela justifierait le refus de se soumettre à la loi ou le refus de la faire changer à l’intérieur du cadre constitutionnel (approuvé par les électeurs de Catalogne il y a 40 ans). Pourtant, l’Espagne est un des pays les plus décentralisés d’Europe ; les pouvoirs du président de la Generalitat sont extrêmement étendus. Pratiquement tous les fonctionnaires dans ce territoire se trouvent sous l'autorité des élus locaux. [1] .

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L’appel se fera devant la cour européenne des droits de l’Homme

Pour les magistrats espagnols, ce procès doit démontrer la solidité de l’État de droit en Espagne et c’est la raison pour laquelle on peut le suivre en ligne[2]. On pourra y écouter les témoignages et interrogatoires au sujet des actes incriminés ou des faits (comme par exemple la question du nombre des blessés  qui va de 2 à 1000 selon les sources, celle de la réalité de la « violence » des faits incriminés). Les séparatistes ont déjà dit qu’à moins d’être absous, ils iraient à Strasbourg. Le président de la Cour fait systématiquement référence aux jurisprudences européennes pour étayer ses choix sur la direction des auditions, sans doute dans la perspective de cette suite judiciaire. Les représentations que l’on trouve dans l’article de F.Bonnet sur l’« État oppresseur » et « le peuple catalan », faisant du peuple l’incarnation de la liberté et de l’État celui du Mal, ne sont pas acceptables. Écrire dans Médiapart, site auquel je suis abonnée parce que je crois qu’il est nécessaire, que le pacte constitutionnel espagnol est « directement hérité du franquisme espagnol » (façon détournée de confondre la dictature et l’État actuel), me paraît tout à fait scandaleux. Le paternalisme d’une partie de la gauche française vis-à-vis des Espagnols qui ne seraient pas capables d’être démocrates est insupportable. Comme dans toutes les démocraties européennes, l’État est un ensemble de rouages complexes dont il faut éclairer les dysfonctionnements et les enjeux des contradictions qu’il suscite entre des citoyens aux attentes diverses. Les prévenus se voient reprocher des actes politiques qui sont considérés comme des délits en Espagne et ailleurs, selon des modalités distinctes. Le code pénal Belge prévoit par exemple que : “L’attentat dont le but sera, soit de détruire, soit de changer la forme du gouvernement ou l’ordre de successibilité au trône, soit de faire prendre les armes aux citoyens ou aux habitants contre l’autorité royale, les Chambres législatives ou l’une d’elles, sera puni de la détention (de vingt ans à trente ans)”. En France, « le fait, par une personne dépositaire de l'autorité publique, agissant dans l'exercice de ses fonctions, de prendre des mesures destinées à faire échec à l'exécution de la loi est puni » de cinq à dix ans de prison[3]. Ces personnes ne sont pas en prison pour leurs idées, la liberté de conscience est évidemment respectée en Espagne. D’ailleurs, les partis politiques séparatistes se préparent pour gagner ou perdre les élections du printemps prochain. Si les accusés sont condamnés avant les élections municipales du mois de mai, le procès pourrait même les aider à reconquérir la mairie de Barcelone, puis, plus tard, à devenir majoritaires au Parlement autonome; il se transformerait alors en opportunité pour ce mouvement.

Le nationalisme catalan est exclusif

Le président en fonction de la Generalitat a publié dans un passé proche des articles racistes contre les Espagnols (« Serpents, vipères, hyènes. Des bêtes à la forme humaine, cependant, qui savourent une haine brillante (…). Une haine indignée, nauséeuse, comme un dentier moisi, contre tout ce qui représente la langue. Elles sont ici, parmi nous. Toute expression de catalanité leur répugne. C'est une phobie maladive. Il y a quelque chose de freudien chez ces bêtes. Ou un petit trou dans leur chaîne d'ADN. Pauvres individus ! Ils vivent dans un pays dont ils ignorent tout : sa culture, ses traditions, son histoire. Ils se promènent imperméables à tout événement qui représente le fait catalan. Il leur provoque de l'urticaire. Ils rejettent tout ce qui n'est pas espagnol et en castillan »[4]). Le nationalisme catalan ou basque est un nationalisme exclusif comme peuvent l’être ceux de France, d’Allemagne ou de Hongrie, mais au lieu de rejeter l’Arabe ou le Turc, il rejette l’Espagnol.

Les citoyens catalans sont dans une dangereuse impasse

Les militants accusés aujourd’hui ont voulu redéfinir le pacte constitutionnel espagnol sans l’accord des Espagnols de Catalogne, bilingues, enracinés là depuis des siècles ou depuis quelques décennies pour la partie des Espagnols venus y travailler et y fonder leurs familles depuis les années 1960. Il est sans doute exact que le procès qui s'est ouvert ce 12 février ne résoudra pas cette profonde crise institutionnelle et politique. Il faudrait, à mon sens, une réforme de la Constitution, mais elle est peut-être devenue aujourd’hui impossible. Cette Constitution, votée en 1978, a permis l’exceptionnelle décentralisation mise en place après sa ratification, dans les années 1980. Elle est donc déphasée par rapport à la situation actuelle. L’histoire récente de l’Espagne ne peut être résumée ici, mais on soulignera quelques points :

  1. Les indépendantistes catalans, basques (ou des Baléares, ou de Galice, ou de Valence) n’ont jamais réclamé de réforme de la Constitution pour consolider un avenir commun. Ce n’est pas leur cause. Ils veulent la totalité du pouvoir dans certains territoires (c’est le sens de vouloir être souverains, ou « vouloir décider »). Ils conçoivent que toute la démocratie est contenue dans le droit collectif de ce qu’ils désignent comme leur « peuple ».
  2. Le bipartisme entre PP et PSOE qui a été la règle jusqu’en 2014 n’était pas favorable non plus à une telle réforme car aucun des deux partis n’en voyait l’intérêt. Le PSOE aurait dû pourtant, car il est confédéré au Parti socialiste catalan qui la réclame depuis des années. Mais il ne l’a pas fait. Le président Zapatero a ouvert la voie à la rédaction d’un statut d’autonomie catalan (2006) qui pouvait faire changer tout le système espagnol à partir d’une autonomie, sans passer par des débats en profondeur à l’échelle du pays. Les exigences nationalistes ont rempli le baril de poudre, le PSOE a mis la mèche, le PP l’étincelle avec le recours en inconstitutionnalité (sentence de 2010)
  3. Les Espagnols peuvent sans doute faire de nouvelles concessions sur l’organisation de leur pays, mais n’accepteront probablement pas que celles-ci soient négociées autour d’une table réunissant des partis qui représenteraient d’un côté "l’Espagne" et, de l’autre, " la Catalogne", car, pour la moitié des Catalans, la Catalogne est une région d’Espagne dont l’avenir doit se discuter dans leur parlement à Madrid.
  4. Le jour où les urnes feront apparaître que les deux tiers des citoyens catalans veulent l’indépendance, la question sera différente de ce qu’elle est aujourd’hui.

Une gauche nationaliste ?

Oui, « la crise catalane est bel et bien une question européenne » ; elle révèle notamment qu’une partie de la gauche européenne défend des mouvements nationalistes exclusifs plutôt que l’expression des citoyens libres et égaux (« Libres e iguales[5] » est le nom d’un mouvement ou groupe de pensée d’Espagnols d’obédiences politiques variées contre les nationalismes territoriaux exclusifs). Le mot « peuple » fait alors disparaître les individus. Le système des autonomies fut une tentative de résoudre le problème de la coexistence de plusieurs aspirations au pouvoir maximum sur un même territoire. Nous sommes face à un procès portant sur des questions politiques existentielles pour tous les citoyens de Catalogne et d'Espagne. C’est de cela qu’il faudrait prendre le temps de débattre, et des priorités que l’on souhaite être celles de la gauche de notre siècle, sans nostalgie de la guerre civile.

 

[1]voir Schéma du nombre de fonctionnaires étatiques et régionaux par communauté autonome publié dans Barbara Loyer, « La décentralisation : une question géopolitique. Réflexions au sujet de la crise espagnole », Hérodote 2018/3 (N°170) pp. 135 à 145. Voir aussi sur la décentralisation des impôts le billet de Thomas Piketty du 14 novembre 2017 http://piketty.blog.lemonde.fr/2017/11/14/the-catalan-syndrom/

[2] http://www.poderjudicial.es/cgpj/es/Causa-especial-20907-2017/Retransmision-en-directo/

[3] Article 432-1 du Code pénal

[4] Citation tiré d’un article d’opinion publié en catalan le 19/12/2012 dans le journal El Món. Il commente un incident qu’il a vécu au cours d’un vol d’une compagnie suisse où un voyageur s’est plaint que les annonces aient été faites seulement en langue catalane. Article en catalan en ligne sur  http://elmon.cat/opinio/5052/elcinefil.cat Traduction : B. Loyer

[5] http://www.libreseiguales.es/

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