Pendant que nous autres, de notre fauteuil… (une vieille tribune périmée)

Un texte écrit le 19 avril et envoyé à Libération qui a évité de répondre en moins de cinq jours. La tribune a été périmée, puis redevient pertinente avec l'apparition de Raoult à la télé nationale....

On peut se moquer de ceux qui soutiennent Raoult, sûrement illusionnés par la simplicité de son raisonnement, naïfs prêts à suivre ceux qui s’opposent à Paris, pauvres d’esprit en mal de gourou, incapables de lire correctement des statistiques. Il faudrait tout de même avant cela comprendre la théorie développée et les besoins pratiques, en termes de connaissance et d’organisation, qu’elle implique.

 

Quelle est la stratégie adoptée par l’IHU ? Il ne s’agit pas de mettre en œuvre un protocole fondées sur des « certitudes » validées de façon scientifique, mais, à partir de données cliniques, de limiter la contagiosité, donc d’identifier ceux qui ont une charge virale positive, et de la réduire par les moyens du bord. Si en passant on évite les cas graves : un gain supplémentaire. D’autres l’ont fait ailleurs, avec des antibiotiques proches de l’azytromycine. Le pari est ici que ce qui se joue à l’échelle de l’individu pourrait avoir un impact global. On se trouve là très loin de l’individu fictif construit par l’essai randomisé : c’est un protocole qui prétend traiter un peuple attaqué par un virus. Les paramètres retenus ne sont pas les mêmes : surmortalité évitée en limitant la saturation des hôpitaux, mise à l’écart des dangereux, ne pas créer l’effet rebond inhérent au confinement aveugle et sans soin, construction de l’immunité de groupe. En attendant une meilleure méthode.

 

Il est un peu troublant, il faut l’avouer, de lire encore mi-avril les mêmes tribunes tournant autour du pot. Certaines sont excellentes, très documentées, et bien convaincantes sur les manques de démonstration de chacune des études publiées par l’IHU. Discussions savantes qui ne s’adressent pas à un public général, certaines sont teintées d’une certaine amertume et d’autres d’une grande sagesse, mais globalement elles ne prennent pas en compte deux aspects essentiels : la gestion de crise et la vision systémique. Toujours est-il que, à ce stade de la dispute, raoult devrait s’écrire sans majuscule, tant ce mot est devenu un nom commun en quelque sorte, qui remplacerait presque le terme « IHU » : un sigle pour une institution qui regroupe près de 800 personnes, dont une équipe de professeurs de médecine, de chercheurs et de soignants. On peut donc parier que la proposition que ce collectif défend ne repose pas seulement sur l’effet miracle d’un médicament ou le caractère tyrannique d’un mandarin irascible. Mais de cela, personne ne parle jamais.  

 

Pendant ce temps-là, que se passe-t-il ? Les petites gens des Bouches-du-Rhône se pressent à six heures au bout du boulevard Baille devant les portes de l’IHU pour se faire tester. Il faut faire déguerpir le clochard alcoolique et postillonnant, son masque posé sur le menton, qui obtempère facilement, tout en conservant par l’invective son quant à soi : il comprend que l’heure est grave et qu’il ne peut pas se moquer ainsi de l’inquiétude de tous. Même venus en famille, les groupes restent espacés, on négocie de façon créative l’ordre d’arrivée. Parfois une femme enceinte doit aller s’assoir sur un banc, mais tout le monde s’attache à respecter sa place dans la file. A sept heures moins le quart tout se met en place. Les pompiers arrivent en camion, installent des tentes en tissu, s’habillent de pied en cap en combinaison de protection. Puis ils organisent le flux : d’un côté les symptomatiques, de l’autre les asymptomatiques.

 

On s’étonne alors. A un contre trois, ces roms, ces habitants des quartiers nords très typés, ces familles de classe moyenne raisonnable, ne présentent aucun signe de maladie. Ils sont venus là pour protéger les autres : savoir si on est dangereux pour tous ceux qu’en temps normal on doit fréquenter, selon sa forme d’existence. Ces personnes viennent gérer la protection de leurs faibles, à leur échelle. Régulièrement, un grand pompier costaud et déguisé en liquidateur rappelle les règles de distance, impose le port du masque, au moins dans les cinquante premiers mètres. On y apprend les gestes barrière à la dure.

 

Lorsque les portes finissent par s’ouvrir, le monde devient une suite de sas. On attend pour signer un papier, on se répartit, on attend encore longtemps dans le froid, on avance cinq par cinq. Tout est solennel. Le rituel est réglé : il sert à rappeler les règles qui doivent s’appliquer pour réduire les risques de transmission. Quand tous les gestes hospitaliers s’achèvent, on reçoit un petit carton pour récupérer ses résultats plus tard, et on retourne attendre chez soi. Mais on sait qu’il existe un lieu où l’on sera toujours reçu. Et pour ceux qui sont positifs, il y aura au moins trois passages à l’hôpital, pour soin et observation.

 

Marseille est une ville portuaire, pauvre, communautaire, pleine de vieux et de sans-papiers que les mesures sanitaires concernent peu en temps normaux. Dans les autres villes, les gens appellent le 15 depuis leur lit, mais s’ils forment des phrases distinctes, sans s’essouffler, ce n’est pas encore assez grave. Une promenade au bord du Styx où à aucun moment on ne pense que seront offerts autre chose que d’éventuels respirateurs. Ce n’est pas pour rien que du tourisme médical a émergé et que la file de l’IHU draine hors du département. Il y a une demande.

 

Savoir semble un droit à beaucoup, qui permettrait de gérer soi-même sa maladie ou l’attention qu’on donnera aux autres. Mais si on ne sait pas ? Et si savoir qu’on peut être pris en charge était déjà un soin ? Les controverses prennent rarement en compte le rôle de l’espoir face à la maladie, la perception physique de la certitude affichée par un soignant. Et si c’était aussi là un élément essentiel de la réduction de la contamination, sans même parler de la guérison. Si on oublie la détection systématique des personnes atteintes par le virus et la diffusion des données brutes de l’état de la contamination en temps réel, les explications apportées par les soignants, le protocole raoult s’effondre sûrement face aux statistiques. Si on oublie l’échelle d’application, on passe peut-être à côté du sens de la réponse qu’apporte l’IHU. On sait depuis de longues semaines que des laboratoires vétérinaires se proposaient pour détecter en grand nombre, sans qu’on sache ce qui les a arrêté : aucune pétition n’a apparemment émergé pour se faire expliquer un tel retard de réaction, presque un blocage. 

 

 

Au-delà des prises de position, forcées ou obligées, au sujet du protocole raoult, il faut parler de politique publique, qui s’adresse à l’humain, de l’impact de petits effets cumulés qui pourraient réduire le nombre de morts, de coût-bénéfice probabiliste, sans empêcher a priori nos enfants au futur incertain de profiter de leur printemps. Le confinement détruit trop de gens pour qu’on le traite comme une solution sans appel.

 

--------------------------------------

 

A noter : plus tard on parlera plus précisément des journalistes et chercheurs qui, assis dans leur fauteuil se sont opposés à la pensée en invoquant la science (telle qu'on leur impose) comme référence ultime. C'est bien à ces penseurs mous, sur-avantagés dans la situation honteuse du confinement, qui ont accepté de jouer le jeu des marchands de doute, que je pense "dans notre fauteuil". Deux mois ont été perdus sur tout débat démocratique juste parce que ces gens ont choisi la science comme censeuse, plutôt que la science comme découvreuse.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.