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Billet de blog 9 nov. 2021

Comme si de rien n'était

On apprend en passant que le vaccin Moderna est interdit en France aux moins de 30 ans.

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Ce matin, j'ai eu une petit joie, constituée d'un mélange subtil de satisfaction personnelle et de sensation que certains problèmes se règlent doucement pour tous. A la radio (France Info) on m'annonce que le produit commercialisé par Moderna pour lutter contre l'épidémie de Covid 19 est lui aussi re-qualifié dans son usage par la HAS : il ne peut plus être injecté à des jeunes de moins de 30 ans.

La réaction de l'experte sur le plateau et du journaliste permettent encore de s'interroger sur la mémoire à moyen terme de nos contemporains. Je fais l'hypothèse qu'on est face à un exemple typique de ce que les neuro-cogniticiens appellent "biais de confirmation" ou le refus de la fameuse "dissonance cognitive". On vit chaque instant dans un irrationnel puissant, et il s'étale au grand jour avec un plaisir visible. Bien sûr cet irrationnel repose sur une insensibilité incroyable à la souffrance des autres humains, et signale un rejet assez puissant du libre arbitre de celui que je ne cherche pas à comprendre. 

C'est le 7 octobre, il y a un mois, qu'on a appris que Suède, Finlande, Danemark et Norvège arrêtaient de diffuser le vaccin Moderna auprès de leurs jeunes - moins de trente ans était la limite d'âge posée à ce moment-là. Les doutes internationaux étaient assez généralisés, même s'ils émergeaient pour diverses raisons : le 1er septembre on apprenait que le Japon en avait arrêté la diffusion suite à la découverte de morceaux de métal en suspension dans des doses - défaut qu'on attribuait à une erreur dans la chaîne industrielle en Espagne*. On se souvient que la France l'utilisait pourtant de façon large jusqu'à hier : depuis le 29 juillet, l'HAS l'autorise aux 12-17 ans. 

Il faut donc un mois pour qu'une décision** assez fondamentale de santé publique passe d'un pays à l'autre ; et entre les moments de décision, on note que le déni du problème est absolu. Ma satisfaction personnelle aujourd'hui est liée au fait que justement, je m'intéresse aux temporalités de circulation de l'information et de passage d'une information d'une qualification de "complotiste" vers "discours normal" - ce qui me semble le pattern principal qu'on peut observer depuis un an et demi, pour la majorité des annonces des chercheurs disqualifiés en complotiste - et donc cette décision vient confirmer que la question du "temps" est intéressante dans le basculement des normes. 

Le vaccin était une thématique de controverse qui, à la base, m'intéressait peu. Il y a un historique déjà chargé dans le discours anti-anti-vax, qui faisait que la disqualification est déjà construite et présente - les enjeux argumentatifs sont très diversifiés et anciens. Chez les anti-anti-vax radicalisants, le centre du discours est la fabrication d'un package qui "assimile" tous les anti-vax aux plus irrationnels d'entre eux. Ceux qui sourçaient leurs informations et apportaient des points précis par rapport à un vaccin précis étaient déjà traités pareils que ceux qui profèreraient des généralités sans signification, comme "le vaccin détruit définitivement notre système immunitaire et nous donne des scléroses en plaque" à tout bout de champ. Voire "plan mondial pour nous tuer avec les vaccins", qui est présent dans l'espace public mais a peu à voir avec des arguments précis.

On retrouve dans ces processus où [tous les opposants à X sont traités comme le plus irrationnel des opposants à X], ce qui permet de ne pas même écouter les arguments puisqu'ils sont irrationnels a priori, la description par Norbert Elias des rumeurs sur les habitants du quartier mal considéré de "Logiques de l'exclusion". On fabrique le groupe "acceptable" en prenant l'exemple des plus brillants de ses membres, qui devient le représentant-type du groupe ; on fabrique le groupe "réprouvé" en prenant en exemple le plus déviant de ses membres, qui en devient le représentant-type. Incidemment on note qu'on peut appliquer à un unique humain le même traitement : on prend l'exemple de son pire argument (qui est forcément prononcé, puisque l'erreur est humaine, chacun est un jour ou l'autre un peu nul) comme étant représentatif de sa pensée à chaque instant***. Les collègues qui passent leur temps à être disqualifiées/és publiquement se reconnaîtront.

Finalement, malgré mes préventions, je me suis sentie obligée de suivre l'histoire des vaccins à cause de l'ampleur de l'inquiétude des lanceurs d'alerte. Ils étaient nombreux dès janvier février  2020, apportaient des explications à des risques potentiels, qui reposaient sur au moins 4 systèmes explicatifs différents, ce qui est plutôt riche d'un point de vue scientifique. A chaque prévision liée à des mécanismes micro-biologiques connus, on devait en effet attendre de voir les effets à échelle macroscopique (dans "la prévalence d'"effets indésirables graves" ou, pire maintenant : des effets en "surmortalité toutes causes", ce qui est largement plus ennuyeux en terme de taille d'impact, mais est effectivement un peu visible chez les moins de trente ans, même avec Pfizer, dans le pays "à la pointe" qu'est Israël).

Ensuite, plus intéressant, on doit attendre pour voir comment et avec quelle distance temporelle, sur la base de quel niveau d'évidence, ces connaissances théoriques et pratiques de scientifiques finissent par être acceptée pour fonder la décision publique en France. La France n'est pas ici le pays le plus réactif - et on pourra sûrement montrer à un moment que dans cette crise, il a été très suiveur. On pourrait dire pareil sur d'autres politiques, environnementales par exemple, où parfois on se demande combien de tonnes de preuves sont nécessaires pour convaincre un gouvernement. 

Quand on en est à simplement mesurer le temps entre deux événements attendus 1/ [expression d'inquiétude par les scientifiques] 2/ [ce que certains pays acceptent], 3/ [ce qui se fait en France], c'est qu'on a un bon protocole d'observation et qu'on est capable de prévoir que la diffusion va exister. Il faut rappeler que le grain de la prévision face aux sociétés humaines reste assez gros : "il devrait se passer ça mais on ne sait pas quand, et ça reste non sûr, mais on peut quand même penser que ça va arriver sans que l'élément déclencheur soit nécessairement univoque" - pour lequel on ne sera a priori pas tout de suite en mesure de proposer une incertitude quantifiable****. Cette observation révèle surtout que - bien que très empêchées - les institutions sanitaires fonctionnent un petit peu et peuvent, avec un certain délai, protéger une population pour laquelle le bénéfice-risque penche du côté du risque très largement. Il y a de quoi ressentir une satisfaction. 

La diffusion n'est pas tout : la réaction des journalistes zet experts journalistiquement adoubés, c'est quelque chose ! "Comme si de rien n'était". Donc "vous savez bien qu'il existe des myocardites". J'apprends donc qu'on a droit de le dire sur France Info. Ecoutant cette radio tous les jours, mais pas à toute heure, c'est la première fois que j'entends cette information en dehors du debunking ("le vrai du faux") qui suit la forme "un journaliste vous annonce la vérité révélée" :   "mais non voyons, ne pas mélanger corrélation et causalité" disait-on encore la semaine dernière. 

Il est maintenant admis que la myocardite chez les jeunes hommes est un effet secondaire qui amène à arrêter la diffusion du produit. Mais... "ces effets secondaires sont très rares et réversibles" va répéter notre experte plusieurs fois. Pour la réversibilité, il me semble que justement, c'est un peu contesté : le muscle ne se répare pas même si l'inflammation cesse, et toute myocardite est donc une "perte de chance" du patient. En ce qui concerne la rareté, elle semble "pas assez rare" malgré tout pour la HAS, qui se permet de contredire mon experte radio. Ce qui est appréciable, c'est qu'on ne parle pas des effets sur les filles - mais on aurait été bien étonnés qu'on parle d'histoire de bonnes femmes (troubles menstruels) pour justifier un arrêt de médication... ça viendra plus tard sûrement. (d'autant que ce phénomène touche toutes les tranches d'âge et donc a des implications, dans la décision, qui est massive). 

A la radio on n'est donc prêt à reconnaître que les indications du médicament changent au fil de l'observation de ses effets ; on est aussi prêt à reconnaître que les effets ne sont pas ceux qui étaient présentés au début (puisqu'il faut la troisième dose). On a aussi accepté des objectifs glissants depuis le début de la pandémie (de non-saturation des réa à arrêt de la circulation du virus à vaccination la plus large,...) : tout comme le produit agit finalement différemment de ce qu'on croyait, la raison pour laquelle on fait des politiques publiques peut bien changer sans cesse, ce n'est pas grave. Mais alors : quand sera-t-on prêt à comprendre pourquoi "les complotistes" se permettent de parler d'un protocole quasi-expérimental ? On ne sait pas grand chose, on agit, on observe et on modifie totalement notre actions, pour observer ensuite l'effet de nos actions : si ce n'est pas une expérience à grande échelle, qu'est-ce que c'est ?

Passant au niveau d'après, quand sera-t-on prêt à écouter tous les gens qui, face à cette expérimentation, revendiquent leur droit de retrait ?  

Des parents pleurent la mort de leur enfant ici et là, on décrit l'émergence de maladies dégénératives atypiques ultra-rapides - informations qui sont devenues quasi-impossibles à percevoir à travers les médias habituels. Par contre on sait que de très nombreux soignants n'ont pas voulu se vacciner et ont perdu leur emploi (aggravant le déficit de lit d'hôpitaux et de médecins de ville) ; que les pompiers volontaires sont aussi nombreux à avoir refusé l'injection (et que de nombreuses casernes rurales en sont négativement impactées) ; enfin on découvre hier qu'aux Etats-Unis ce sont les membres des services secrets qui refusent la vaccination. Des gens qui sont a priori bien informés sur les effets secondaires, puisqu'ils sont en première ligne (les soignants et pompiers) ou au courant de tout (les services secrets) ont une réaction massive qui pourrait devenir un "signal" pour les médias. Mais ni les plaintes et la souffrance, ni la logique des personnels médicaux tant vantés hier, ni même l'idée de solidarité qui pourrait faire soutenir des gens qui perdent leur emploi de façon un peu abusive, ne semble faire réagir les médias. Insensibles ils restent, incapables de traiter les informations eux-mêmes, ils attendent que des autorités extérieures (ministre, HAS, conseil de sécurité, ...) synthétisent les informations et tracent la ligne des pensées autorisées. 

Faudra-t-il attendre la prochaine génération de journalistes pour qu'enfin on soit capable d'organiser des discussions contradictoires un peu complexes et non disqualifiantes sur des plateaux ? Pourra-t-on de nouveau considérer comme "rationnel" un opposant avec qui on n'est pas d'accord, sans avoir besoin d'une autorisation explicite des debunkeurs ? Difficile de voir les chemins de sortie. 

Conclusion : autant se réjouir de petites choses... et s'interroger avec intérêt et patience sur tout ce qui ne fonctionne pas comme on s'y attendrait - c'est dans le contre-intuitif qu'on apprend des choses nouvelles. 

*  Ce qui allait dans le sens des nombreux "complotistes" qui crient contre l'opacité des méthodes de fabrication. 

**  Décision plutôt bien motivée, si j'en crois tous les observateurs des sites de pharmaco-vigilance officielle ("à la Laurent Mucchielli") ou les personnes qui signalent la surmortalité chez les jeunes en Israël (c'est pas Moderna, mais Pfizer est censé être même principe en moins costaud), et si j'y ajoute ma lecture personnelle de ces sites (souvent moins bien informée puisque je dois faire confiance aux collègues pour connaître les normes de pharmaco-vigilance habituelle mais qui me permet de vérifier a minima que les contenus annoncés par les analystes sont bien là). 

*** Le mieux étant que si cet argument le plus nul n'existe pas, on peut le fabriquer en déformant ou tronquant les paroles des gens (ce qui est la technique des debunkers de fake auto-institués depuis des mois : ils pourront défendre qu'ils font un pieu mensonge pour le bien supérieur, mais ce sera peu crédible). 

**** Dans "Fondation" d'Asimov, la psychohistoire qui est la discipline capable de quantifier les chances qu'adviennent X ou Y dans le cours de l'histoire humaine, est inventée par Hari Seldon, qui naît en 11988. 

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