Le cluster de l'INSERM ?

On a pu entendre une interview étourdissante du directeur de l'Inserm sur France Info... parfois, on pense avoir la berlue.

Mercredi dernier, le 10 mars, on a pu profiter du plaisir d'écouter Gille Bloch, président de l'INSERM du moment, sur France Info.

Sa carrière dans l'administration de la recherche laisse à penser qu'il sait pourquoi il tient un discours public à un moment donné, puisque c'est bien là le travail politique de nos grands administrateurs. 

Il est donc un peu surprenant de découvrir le protocole de test qui nous est proposé au printemps 2021 pour savoir si des concerts peuvent avoir lieu en France. On peut être surpris par deux aspects :

1. Il est très clair dans le discours de Monsieur Bloch, que d'autres pays ont largement effectué des tests équivalents sur leurs concerts, sûrement eux aussi "scientifiques", mais l'INSERM doit absolument effectuer ses propres tests. Cette tendance, depuis le début de la crise, à référer principalement à des études françaises et à ne pas s'intéresser aux études étrangères semble un signe fort de notre provincialisation accélérée. Est-ce dû à la difficulté de nos élites à lire l'anglais ?

Ainsi, mon observation est relative au moment où ce protocole est présenté, mars 2021 : la réalisation d'une telle étude aurait eu un sens très différent il y a un an, bien sûr.. 

Car, même en n'étant absolument pas spécialiste de la propagation du virus en univers fermé, on peut noter que des études chinoises complètes (et avec un contrôle des variables de la population très fin, rendu possible par la libre comparaison des diverses données privées sans passer par la case RGPD) sont déjà sorties il y a pas mal de temps. Dans un train par exemple, on peut décrire la probabilité d'être infecté en fonction du temps passé près d'un porteur du virus (qui n'est pas très importante dans les deux premières heures, sauf pour les gens sur la même rangée). On se doute que si de telles études étaient disponibles en juillet 2020, on en sait encore plus, à l'international - et certainement que d'autres espaces fermés ont déjà été très largement testés. Ainsi, il est classique de penser qu'une revue de littérature serait à même de donner des indications sérieuses à nos stratèges gouvernementaux, sans être obligés de repasser par la case "test". 

Mais il semble que la science française est différente de la science des autres : elle doit être produite en France et supporte mal l'intercomparaison. 

 

2. Ainsi, l'INSERM va pouvoir agir grâce à la seule méthode rigoureuse connue à l'heure actuelle pour démontrer tout et n'importe quoi dans le monde : l'expérience randomisée. Cette méthode séduit, c'est ainsi : on se demandera longtemps (même si certains l'expliquent déjà en partie) pourquoi des sciences sociales ont accepté que sa prédominance s'installe également dans des champs où sa charge de preuve est si fragile. 

Ici, on prend mille personnes qui iront à un concert, seront testées à l'entrée, et filmées pour voir si leur comportement est approprié durant le concert. On prend mille personnes qui n'iront pas à un concert, seront testées au même moment. Tout le monde ensuite sera suivi pendant deux semaines*. On comparera s'il y a des différences. On supposera que les gens ont des vies similaires en dehors des concerts en terme de contamination, car ce sont des "jeunes" ou des "étudiants", une catégorie totalement homogène en comportement, c'est bien connu. Et bien sûr, les membres du premier groupe qui sont positifs, seront prévenus seulement à la fin du concert, puisqu'on souhaite qu'ils soient de bons super-disséminateurs observés par la Science

Ainsi, pour savoir comment le virus se diffuse dans un espace fermé, ce qui est déjà connu en grande partie et modélisé activement, l'INSERM choisit de constituer volontairement un cluster de jeunes, potentiellement 1000 d'un coup (si on se réfère à l'ignorance locale, qui part du principe apparemment que tout le monde est identiquement susceptible à tout moment : par exemple le protocole ne semble pas prévoir de tests d'immunité pour les deux groupes, où tout le monde est supposé "naïfs").

Les "jeunes" sont ceux à qui on reproche chaque jour leur incivisme et leur mépris des aînés car ils s'assemblent et se contaminent, mais si ce sont les adultes qui autorisent cette contamination pour atteindre au Bien Commun (incarné dans la Connaissance), alors ces "jeunes" ne sont plus inciviques.

Ce protocole est donc en contradiction totale avec tous les discours -  la fois ceux qui font référence à la Raison et ceux qui font référence à la Morale - des médias mainstream. Les auditeurs ont-ils entendu cette contradiction fondamentale, qui côtoie de fait les injonctions contradictoires depuis des mois. On se rappelle que beaucoup signalent la puissance aliénante de ces contradictions permanentes. 

Une fois de plus les journalistes n'ont pas réagi face à cette nouvelle. On suppose qu'il s'agit d'une question d'"autorité scientifique". On se demande combien de temps un administrateur de la recherche continue à être vu comme un "scientifique" pour les journalistes : peut-on considérer qu'après 14 ans à faire un autre métier que chercheur, on est encore chercheur et légitime à parler de science ? Pour les lectrices ou lecteurs qui l'ignorent, les "administrateurs de la recherche" ont un métier plus proche de la politique ou éventuellement de la gestion des ressources humaines, que de la science. Ainsi, depuis 15 ans : combien Monsieur Bloch a-t-il lu d'articles de recherche ou de thèses ou poussé une porte de laboratoire (pour faire autre chose que des photographies de communication). 

 

La seule question qui peut sortir des dix dernières minutes de cette interview est : quel degré de monstruosité puritaine va-t-on observer dans le proche avenir ? 

 

* Pas par analyse des selles, trop sympathique et tristement efficace, mais par PCR, suffisamment maltraitant pour entrer dans un protocole contemporain appréciable pour l'INSERM. 

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