Marseille: prendre la mairie et la suite...

Mais d'où venait cette réussite électorale qui a installé une gauche plurielle et citoyenne aux commandes de la ville ?

On entend beaucoup de choses sur la démission de Michèle Rubirola. Il est troublant de voir qu'une partie des discours que relaient les journalistes sont des plaintes venues de groupes politiques qui ne seraient jamais sortis de l'opposition sans l'immense travail de coordination et de négociation fourni par les participants de ce mouvement fortement marqué par la présence en son sein de la société civile. Car cela fait des années que les gauches désunies de Marseille tente de s'allier ponctuellement pour sortir de l'embourbement clientéliste structurel porté par une droite bien en place.

L'enthousiasme dont on a pu être témoin au soir du second tour, autour des locaux de campagne du Printemps Marseillais, s'appuyait sur une surprise qui faisait crier au miracle. Une ferveur peut-être encore plus tendue était palpable en juillet lors du premier Conseil Municipal, où des tractations de dernière minute ont permis de se débarrasser d'une majorité du passé, un peu trop routinière dans l'inaction pour le bien des habitants.

Ce samedi de juillet, une partie de la population a pleuré face à ce qu'elle voyait comme un miracle, on a parlé et ri à s'en fendre la langue, les cœurs étaient légers et insouciants pour quelques heures. Mais personne n'était dupe : la catastrophe, construite de façon méticuleuse par des années d'inactivité et de ventes à vil prix de biens publics, est bien là.

Sans argent, il faudrait reconstruire des écoles ouvertes à tout vent, remotiver des travailleurs en manque de valorisation ou plus cyniquement absentéistes, restructurer des services totalement vidés de compétences. Mais les six derniers mois ont permis de découvrir que l'ampleur du désastre est plus profond encore que ce qui était attendu, et que les institutions qui devraient travailler en partenariat serré pour soutenir une mairie volontaire (la Métropole en particulier) refusent d'avancer suivant un agenda commun ; on peut même avoir la surprise de trouver des bâtons emmêlés dans les roues.

Mais d'où venait cette réussite électorale qui a installé une gauche plurielle et citoyenne aux commandes de la ville ?

A l'automne 2019, la Gauche marseillaise était encore partagée entre le Printemps Marseillais et le Pacte Démocratique, deux mouvements qui s'étaient constitués en appelant au rassemblement. Une pétition en ligne avait lancé chacune des "campagnes" en été, les deux rassemblements étaient "de gauche", le Printemps s'ouvrant vers le centre tandis que le Pacte partait vers l'extrême-gauche. Dans les deux mouvements on retrouvait des socialistes et des insoumis, des écolos de cœur et d'anciens électeurs de Nouvelle Donne : d'ailleurs beaucoup avaient signé les deux manifestes et se reconnaissaient indistinctement dans les deux dynamiques de rapprochement.

Le Printemps Marseillais résultait d'un travail qui durait depuis bien plus d'un an, et dont l'histoire est décrite par une des protagonistes principales (Olivia Fortin), déjà à l'origine de MadMars qui visait à réunir la "société civile" et les forces politiques plus traditionnelles. En travaillant sur le long terme, en prenant au sérieux la revendication citoyenne à une plus grande participation, en insistant sur le redressement économique de la ville par une meilleure valorisation des compétences locales, le Printemps Marseillais a réussi tant bien que mal à créer un collectif solide.

Le Pacte Démocratique, né plus tardivement, n'a pas réussi à construire cette cohésion. Mené en grande partie par deux hommes, dont la vedette très médiatique d'une association d'aide aux victimes des effondrements de la rue d'Aubagne, le mouvement a tenté de se structurer en groupes de travail et assemblées populaires pour construire un programme. Il s'est fracassé assez rapidement sur l'incapacité à organiser des réunions qui sortiraient des canons méthodologiques des groupuscules trotskistes, et la plupart des participants ont alors redirigé toute leur énergie dans le Printemps Marseillais.

Un dernier mouvement essentiel a eu lieu avant le premier tour : l'abandon de la tête de liste par Benoît Payan, qui éveille la méfiance par son statut d'"ancien du clan Guérini" et membre du PS, au profit de Michèle Rubirola.

Aujourd'hui, on peut bien choisir d'imaginer que cet abandon était insincère, mais il a permis d'observer une campagne étonnante de joie, où ces deux personnalités très différentes démontraient une grand complicité et une complémentarité époustouflante, tandis que les collectifs qui les soutenaient devenaient de plus en plus solides.

Au second tour, le Printemps Marseillais était capable de mettre de deux à quatre assesseurs dans chaque bureau de vote : pour éviter les fraudes et surveiller la bonne marche du scrutin, c'est en masse que les citoyens alors se sont impliqués. Quelques jours après le succès dans les urnes, Marseille voyait une femme élue comme maire pour la première fois de son histoire.

Depuis son élection définitive, les conseillers municipaux se sont répartis les charges et ont mis la main à la pâte pour se rendre compte que "tourner la page" impliquait un temps et une énergie bien plus importantes que prévu.

Les citoyens impliqués dans des associations font pourtant déjà la remarque que l'air a changé : présence régulière des conseillers municipaux dans les réunions où ils sont invités, réaction rapide face à un drame, ce qui était totalement inconnu jusque-là. Le premier conseil municipal après la rentrée actait déjà l'élaboration de la cité de la transition et d'une assemblée citoyenne du futur.

Si les choses "n'avancent" peut-être pas à un rythme effréné vu de l'extérieur, c'est sûrement - une fois de plus - que l'ampleur des problèmes n'était même pas perceptible antérieurement.

Très vite, les adjoints étaient épuisés et débordés, les réunions chronophages et fatigantes s'intercalant dans des emplois du temps déjà saturés, les autres collectivités locales n'ayant toujours pas adopté une attitude coopérative. Il semble clair que le rythme de croisière sera long à trouver dans ce contexte politique  tendu

Et maintenant : que se passe-t-il ?

On apprend que notre maire est fatiguée, et peut-être pas en mesure de continuer à tenir son premier rôle de guerrière bienveillante.

Plutôt que s'offusquer de la nouvelle de la semaine, on peut noter que déjà la politique avait "rattrapé" le Printemps Marseillais, puisqu'il avait bien fallu créer un cabinet de professionnels, capables de naviguer dans l'univers ultra-complexe des institutions territoriales qui incluent la seconde ville de France : on a vu à ce moment que les partis restent des réseaux nationaux efficaces pour aller chercher ce type de compétence.

Ici "le parti" est le PS, et Benoit Payan en est une forme de représentant, ce qui le rend douteux aux yeux de beaucoup. Pour d'autres, il reste celui qui, durant la précédente mandature, s'est levé à chaque conseil municipal pour s'opposer de façon particulièrement informée aux décisions contestables du maire, qui sait dérouler des discours inspirés et d'un idéalisme jaurésien sans faille.

Il n'y a pas de raison qu'un changement de tête détruise une dynamique collective à laquelle tous les adjoints sont déjà largement rodés, et il n'y a guère de raison de se passer d'un tribun qui adore les bons mots pour animer les conseils municipaux. Tant que le vote a été acquis par la raison et l'enthousiasme citoyen, faisons confiance à cette équipe bigarrée pour gouverner suivant ses promesses, et laissons les avancer.

 

 

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