Déesse

Il en faut du courage....

J’suis la déesse de la Raison. 
J’l’honore, la vénère, et l’incarne. 


A mes débuts, j’adulais les maths, la logique formelle, la philo, ça s’raisonne à la règle droite, pas de pas de côté. Puis le monde m’a frappée : physique, biologie, agronomie, amollissant ma pensée, économie, sociologie, anthropologie, je me suis rapprochée des humains, artisanat, architecture, art abstrait, c’est fini je raisonnais de biais. Amollie ou assouplie, quoi qu’il en soit, au cours de mon temps, un moment arriva où l’idée d’être une déesse humaine m’a bien motivée. 
Je m’suis tournée vers les anciens, aimés depuis longtemps par ce peuple là. Comprendre leur travail, d’où venait leur santé sans limite, ou pourquoi avaient-ils échoué ? Et que fait-on des dieux qui ont totalement raté avec cette espèce compliquée, peuvent-ils retenter leur chance auprès du corail, ou sortent-ils de la déité ? Mettre tous ses oeufs dans le même panier, avec un peuple aussi malléable, c’était un peu risqué. 

Les règles sont bien installées, il fallait prendre des cours, et avant tout être évaluée. On n’est pas lâchée sur terre si facilement. Dans l’école, aux cours d’Humanité, c'est le dieu des chrétiens qui parle la plupart du temps. Il ne représente que lui-même, n’est pas le plus sympathique ni le plus impressionnant, avec sa forme banale, et répète à l’envi des histoires à dormir debout, mal ficelées, qu’il ne veut pas améliorer. Mais il a réussi un tel coup planétaire qu’on ne peut pas l’éviter. 
Son récit, ses conseils, plutôt que de faire battre mon coeur, me plongeaient dans l’affliction. J’ai douté un moment de ma vocation. 
Je me rebellais, séchais ses cours, et trainais avec Empathie, Compassion et Détachement, qui se cherchaient aussi une place. Nous disions non à tous les dieux qui nous semblaient rances, et proposions de réformer le monde, dans des manifestations protéiformes. Elles étaient là depuis bien plus longtemps que moi, et en s’associant ont réussi à partir vers l’Asie... Comme elles m’ont manquées !

Finalement, jugée insupportable, désobéissante, butée, et raisonneuse, j’avais prouvé ma grande proximité aux Humains : on ne pouvait plus me refuser mon statut - déesse de la Raison, c’était bien ma passion. J’ai choisi de partir en France, car j’y avais vu naître René, resté longtemps mon préféré. 


J’suis la déesse de la Raison. 
J’l’honore, la vénère, et l’incarne. 

Je me sens seule.

Mes adeptes sont gentils et naïfs, mais souvent ces scientifiques qui m’appellent à tort et à travers, jouent comme les autres aux enfants jaloux, écrivent mon nom aux frontispices, mais dispersent leur énergie en luttes intestines. Plus méprisants ils sont envers les croyants des autres dieux, plus inconséquents je les retrouve au matin. Obsédés de rigueur, mes préférés de la décennie sont les économistes, producteurs de vide abyssal : ni proche de moi finalement, ni proche du sensible, installés entre les mondes, entre eux. Leur pouvoir m’inquiète, finalement : preuve que je ne reste qu’une déesse de seconde zone, bien incapable de faire respecter l’usage de mon nom. 

Je n’existe que dans la tête de quelques uns, poètes, ouvriers lettrés, peintres, vieux sociologues butés, artisans, chorégraphes éclairées, enfants sérieux étudiant les fourmis, un peu partout j’en vois qui m’appliquent, mais ne me vénèrent pas particulièrement. Certains ignorent même qu’il s’agit de moi. C’est ce que je voulais : réussite. Qu’ils m’appliquent mais n’en fassent pas un foin. 
Face au dieu des chrétiens, ce n’est pas une bonne stratégie : je manque d’adeptes et le monde de la Raison s’effondre un peu plus chaque jour dans des vociférations de slogans mal dégrossis. Les moutonniers sur lesquels s’assoit le vieux pouvoir de ce dieu de la mauvaise foi, de la brutalité et du mensonge (c’est moi qui l’appelle comme ça, et il me hait en retour) sont prêts à tout, comme au temps des sorcières, pour ennuyer mon peuple. Internet a tout enfoncé : la lutte de chacun contre chacun est en route, plus d’idée, d’épreuve de vérité, de compromis, d’accord, d’imagination floutée -recadrée, tous mes outils aux oubliettes d’une histoire si courte. 

La déesse de la Statistique, que j’ai pourtant soutenue quand elle est arrivée, harcèle mes adeptes, et m’en a détourné des palanquées : après avoir fait croire qu’elle était mon alliée, elle a répandu ses paillettes devant les moins affutés, et en vrai collabo, elle a enfermé mon peuple dans une dictature technique qui me discrédite chaque jour. Je ne sais plus comment montrer le minuscule de ses bases et sa pseudo-rigueur ravageuse, je les perds dans la Nouvelle Intelligence, fille du Nouveau Management, cette pimbêche raisonneuse, au mauvais sens cette fois, auto-flatteuse et rhétoricienne. Dans mon pays d’adoption un ridicule roitelet passe son temps à m’humilier, si déprimant dans son enthousiasme niais, si faux dans la moindre parole prononcée qu’il me met les nerfs en pelote. Plutôt que de l’écouter, je préfère lire l’histoire d’Israël en cinq tomes : mon moral en est toujours moins explosé d'absurdité. 

Je me suis débattue et défendue, j’ai dénoncé les usages abusifs de Moi, et je suis même allée en justice, car je ne me laisse pas séduire par Fatalité. Mais le juge était vendu, et j’ai perdu. Depuis que Justice est en dépression, après son burn out du milieu du siècle dernier, elle peine à surveiller son peuple.

Et le dieu de la chrétienté n’arrêtait pas d’en rajouter, m’accusant par derrière d’être un homme déguisé en femme pour accomplir mes oeuvres malignes, trop intelligent pour être du beau sexe, et trop lâche pour avancer à visage découvert. Accusation aussi absurde qu'inutile, exposant sa folie quotidienne, en haine récurrente contre ces femmes qu'il fait écraser en manipulant son peuple, toujours prêt au bucher.

J’avoue que parfois j’ai hésité à laisser tomber devant tant de mauvaise foi, tant de bêtise et de mensonge, toujours les mêmes. 


Ce qu’il ne sait pas c’est que même en son giron, certains me suivent bien plus que lui. Ma force, ma chance et mon espoir : je suis partout malgré tout, bien que je ne sois nulle part absolument.


J’suis la déesse de la Raison. 
J’l’honore, la vénère, et l’incarne. 

Parfois, je m’incruste dans les conversations. Bourg-en-Bresse, midi apéro, un grutier à un autre « Quand même, je me demande ce qu’il lui trouvait, Ricoeur. » 
Petit jeu sans lendemain.

Le dieu de la chrétienté ne m’a pas souvent laissée en paix, sûrement qu’il ruminait les cours séchés, les questions vachardes si j’étais présente. En fait pas si vachardes que ça, plutôt de bon sens si on doit les considérer calmement. Mais ce n’est pas un dieu calme.

Je suis la déesse de la Raison et ne sais où donner de la tête. Insuffler, je le peux, mais bien petitement. Les grands idéaux m’ont achevée, déjà. Ont convoqué le Mal pour me mettre sur la touche. Mais plus il a avancé, plus ça a cogné, plus je devenais nécessaire – j'ai pris le maquis. Partout, petitement, je renaissais : nombreux prenaient ma défense. Le Mal un peu calmé, j’ai connu de bons moments : si certains temps sont durs, ne jamais désespérer ! 

J’suis la déesse de la Raison. 
Je tourne et je vire, je vis simplement de frissons. J’apprends chaque jour d’avantage. Les soldats de mon épiscopat, souvent peu conscients de leur rôle, oeuvrent pour moi. Des âneries sans nom jusqu’aux parlers bizarres, ils fouillent. 

J’suis la déesse de la Raison. 
V’nez causer dans mon cabanon.
J’obtempère difficilement, mais l’accès est facile, et le paysage beau. 
Je n’ai pas forme de dragon, aux ailes rouges et luisantes, crocs acérés et griffes au vent. J’ai opté sur un corps plus sage, banale et presque transparente humaine. Mon boulanger ne me reconnaît pas, et je me demande souvent s’il sait que j’existe. Mais même ainsi, je m’en sors: je suis servie. Nul besoin d'être honorée. 


Cet air de rien, je le cultive, il est mon meilleur atout.
Tranquille, je durerai des siècles, jamais je ne lâcherai. Je l’ai promis à des chevets ; des vieux, des vielles, bien attristées de voir tous mes ouvrages gâchés. 


Je suis la déesse de la Raison, les plantes, les animaux me parlent. Assise près de mon guéridon, j’oublie souvent ce qui m’entoure, un détail me prend tout mon temps. J’oublie les hommes. Sûrement ils viendront. 
Ainsi on tond bien les moutons, la peinture bleue rejoint la toile, l’enfant sort guéri de l'hosto. Le monde tient tête aux déraisons. 


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