bluejuliette
Directrice de Recherche au CNRS - économie et environnement
Abonné·e de Mediapart

29 Billets

1 Éditions

Billet de blog 27 nov. 2021

Les meilleurs journalistes imaginables

Quelle chance que des journaux indépendants nous éclairent de leur savoir absolu !

bluejuliette
Directrice de Recherche au CNRS - économie et environnement
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Après une interdiction de publication d'une semaine sur un média indépendant* de grande qualité, je dois aujourd'hui faire mon auto-critique. 

La censure, qui s'applique contre plusieurs auteurs de blog, ici et là depuis quelques mois, a été fortement condamnée par certains lecteurs. Moi-même, j'avoue qu'à un moment j'ai pensé qu'il était contraire à une éthique journalistique de ne proposer qu'un unique point de vue, et qu'il était étrange qu'un journal qui se dit indépendant - du pouvoir politique autant qu'économique - répète mot à mot les éléments de langage du gouvernement, tout en interdisant radicalement l'existence de points de vue contraires - pourtant basés sur des études produites et relayées par des chercheurs pointus, dont la compétence est attestée par leur production passée. 

Mais j'étais dans l'erreur. Et j'ai enfin compris. 

Il n'a échappé à personne que les règles d'organisation sociale, les récits explicatifs, varient sans cesse dans notre monde contemporain. Le bouc émissaire tournant est une nouvelle règle : chaque matin on ne sait à qui sera attribuée la Faute du jour. C'est ainsi que marche notre monde et on doit bien l'accepter.

Contrairement à ce que pensent certains, ces changements perpétuels n'ont pas un but caché délétère (rendre totalement confuse la compréhension du réel, masquer la réalité des dynamiques épidémiques pour justifier des politiques absurdes, faire de la contre-pédagogie pour que les lecteurs ne cherchent pas à comprendre qui, parmi les savants a un discours cohérent, et qui est un charlatan).

Non non.

C'est pour le bien de la population que notre journal adoré relaie en temps réel la vérité révélée : sans ce soutien intellectuel, personne ne serait capable de savoir, à un moment, ce qu'est être un bon citoyen. 

Et quoi de plus terrible que d'être un mauvais citoyen ? 

Un bon citoyen sait qui doit définir le bien commun : son gouvernement.

Un bon citoyen doit reconnaître dans les autorités savantes - le conseil scientifique et leurs amis de Pasteur et INSERM autorisés - les seules personnes compétentes pour parler du virus - ou des VOC maintenant si remuants.

Un bon citoyen doit accepter les nouvelles modalités d'existence sans rechigner :

- par exemple, on ne fera plus de rave party sans au moins une main coupée par des autorités qui empêchent alors l'arrivée des pompiers, car la fête est trop dérangeante pour l'ordre public et chaque plaisir doit se mériter ;

- par exemple, on devra accepter que son employeur sache - sache quoi ? ce qui est nécessaire à un moment donné (état de santé, choix politiques, vie sexuelle, hobby : tout ce qui pourrait être en opposition avec la liste des pratiques autorisées du moment) ;

- par exemple, c'est normal que l'Etat ait une idée d'où l'on est à tout moment - carte bleue, téléphone, c'est bien beau tout ça pour tracer les activités et déplacements, mais si on ne doit pas faire bipper tous les quart d'heure le suivi peut être un peu lâche tout de même : s'il prenait l'idée à quelqu'un de faire ce qui n'est pas attendu ? autant les citadins sont bien cadrés par des chemins qui limitent le nombre d'itinéraires possibles, autant ils exercent les uns sur les autres une saine surveillance moralisatrice, autant on a pu constater que les campagnes étaient pleines d'esprits rebelles, capables de se promener seuls en montagne en pleine pandémie (inconscience coupable s'il en est) et qu'il est donc impératif de mettre en place rapidement des suivis plus stricts - tout ce qui passe par la reconnaissance de l'identité répétée permet d'assurer la normalité des actions de tous.  

L'obéissance, nous avions oublié collectivement qu'elle est la vertu première du républicain. Obéissance, fidélité, simplicité : voilà les nouvelles valeurs de notre monde. Sans le journalisme de qualité, je ne l'aurais toujours pas compris. 

Face à des évidences évidentes et nécessaires, les journalistes sont nos guides pour suivre ce qui - à la date donnée - est et sera vrai. Donc, si on lit un article sérieux, comme par exemple : https://www.mediapart.fr/journal/france/191121/les-equipes-de-didier-raoult-denoncent-les-falsifications-de-leur-patron-sur-l-hydroxychloroquine, on sait alors : 

- que dans cet institut il y a des fraudes sur des papiers ; dans quel article scientifique ont été utilisées les données frauduleuses pour raconter des fadaises ? On ne le saura pas ici parce que ça ne nous regarde pas ! 

- que les gens ont interdiction d'être en désaccord avec le chef ; et que c'est pour cela précisément qu'un groupe de chercheurs de l'institut ont publié un article qui contredisait le point de vue du chef 

- que le culte du chef est insupportable car il n'est pas l'expression du respect mais de la peur ; seul le culte du président de la République peut reposer sur le respect

- que le fait que le professeur R. est soutenu par la population est la preuve qu'il veut du mal à la population : en outre, seul un ministre de la santé est habilité à délivrer un médicament, cela devrait être clair après plus d'un an et demi de crise. 

- qu'il faut absolument éviter d'avoir un jour dit bonjour à un dissident (le médecin réanimateur F.) car cette rencontre était nécessairement douteuse.

Ce point permet de boucler sur l'amélioration de notre vie dans le futur, grâce aux nouvelles règles du présent : pour l'instant il est encore possible de cacher ses "proximités", mais grâce aux applications de traçage, dont on imagine que les journalistes obtiendront les bonnes feuilles du ministère le jour où il y aura besoin, les "proximités" seront connues encore plus finement. Méfiance méfiance, car qu'est-ce qui se répand plus par contact que le complotisme ? (à part le virus, s'entend)

Comme on peut le voir, cette semaine de silence m'a été bénéfique, et j'ai maintenant compris l'intérêt de l'information libre sous contrôle. Sans elle, presque, on deviendrait fous, vous ne pensez pas ? 

J'attends que mon journal adoré (pour lequel mon adoration est décuplée depuis que mes yeux sont décillés) nous annonce enfin la fin de cette pandémie. J'espère que sera alors commandée une fresque à la gloire de notre Président, terrassant le virus à l'instar d'un dragon, entouré de ses fidèles ministres et, pourquoi pas, de tous les journalistes et experts télévisuels qui auront activement lutté pour sauver des vies, soigné la population, rassuré les jeunes sur notre futur commun, et révélé au monde des choses que la science elle-même, aveuglée par trop d'idéologie, ne pouvait percevoir.

Je ne sais trop quel chemin prendra ma repentance. Peut-être quelques billets de blog d'excuse pour les journalistes que j'ai osé mettre en doute dans mon aveuglement hystérique pourront déjà nettoyer les nuages qui agitent mon âme sombre. 

A suivre... 

* "indépendant de qui ?" est une question qui est de moins en moins rhétorique ...

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Énergies
Régulation de l’énergie : la politique du pire
En excluant la période de spéculation débridée fin décembre sur le marché de gros de l’électricité, la commission de régulation de l’énergie aurait pu limiter la hausse des tarifs régulés à 20 % au lieu de 44 %. Elle a préféré faire les poches d’EDF et transférer l’addition aux consommateurs après l’élection présidentielle.
par Martine Orange
Journal
Laurent Joly : « Zemmour a une capacité à inverser la réalité des faits »
Ce soir, deux historiens répondent aux falsifications de l’histoire du candidat Éric Zemmour. Laurent Joly, spécialiste de l’antisémitisme et du régime de Vichy et auteur de « La Falsification de l’Histoire », est notre invité. Entretien également avec Serge Klarsfeld, cofondateur de l’association « Fils et filles de déportés juifs de France ».
par à l’air libre
Journal
L’action des policiers a causé la mort de Cédric Chouviat
D’après l’expertise médicale ordonnée par le juge d’instruction, la clé d’étranglement et le plaquage ventral pratiqués par les policiers sur Cédric Chouviat, alors que celui-ci portait encore son casque de scooter, ont provoqué l’arrêt cardiaque qui a entraîné sa mort en janvier 2020.
par Camille Polloni
Journal
Julian Assange garde un espoir de pouvoir contester son extradition
La Haute Cour de justice de Londres a autorisé les avocats du fondateur de WikiLeaks à déposer un recours devant la Cour suprême contre la décision des juges d’appel qui avaient autorisé son extradition vers les États-Unis.
par Jérôme Hourdeaux

La sélection du Club

Billet de blog
Génocide. Au-delà de l'émotion symbolique
Le vote de la motion de l'Assemblée Nationale sur le génocide contre les ouïghours en Chine a esquivé les questions de fond et servira comme d'habitude d'excuse à l'inaction à venir.
par dominic77
Billet de blog
« Violences génocidaires » et « risque sérieux de génocide »
La reconnaissance des violences génocidaires contre les populations ouïghoures a fait l’objet d’une résolution parlementaire historique ce 20 janvier. C'était un très grand moment. Or, il n'y a pas une mais deux résolutions condamnant les crimes perpétrés par l’État chinois. Derrière des objets relativement similaires, se trouve une certaine dissemblance juridique. Explications.
par Cloé Drieu
Billet de blog
Agir pour faire reconnaître le génocide ouïghour. Interview d'Alim Omer
[Rediffusion] l’Assemblée Nationale pourrait voter la reconnaissance du caractère génocidaire des violences exercées sur les ouïghour.es par la Chine. Alim Omer, président de l’Association des Ouïghours de France, réfugié en France, revient sur les aspects industriels, sanitaires, culturels et environnementaux de ce génocide.
par Jeanne Guien
Billet de blog
Stratégies de désinformation et de diversion de Pékin sur la question ouïghoure
[Rediffusion] Alors que de nombreux universitaires sonnent l’alarme quant au risque génocidaire en cours dans la région ouïghoure, Pékin s’évertue à disqualifier tout discours alternatif et n’hésite pas à mobiliser ses réseaux informels en Europe pour diviser les opinions et couper court à tout débat sur la question ouïghoure. Une stratégie de diversion négationniste bien familière. Par Vanessa Frangville.
par Carta Academica