bluethom
Musicien - Intermittent du spectacle
Abonné·e de Mediapart

2 Billets

0 Édition

Billet de blog 10 mars 2022

bluethom
Musicien - Intermittent du spectacle
Abonné·e de Mediapart

Les petites mains du capital, la télé et le phallocrate

Premier temps d'un billet ternaire, que je terminerais demain, ou quand j'en aurais l'envie, le temps et l'énergie, peut-être jamais.

bluethom
Musicien - Intermittent du spectacle
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

D’où l’on parle

Car on ne parle pas de la même manière d'un confortable appartement parisien, d'un studio loué à un marchand de sommeil, d'un pavillon d'une banlieue plus ou moins lointaine, d'une résidence secondaire ou d'une maison en train de tomber en ruine dans la diagonale du vide. On parle depuis un statut social, qui vous donne la légitimité de le faire ou non, qui vous donne le temps de le faire ou non. Est-on payé pour le faire ? Est-on qualifié pour le faire ? Est-ce un besoin de rompre un silence assourdissant qu'il devient de plus un plus urgent de briser ? Quel langage utilise-t-on ? À qui est-il accessible ?

Tictictic…tictictic..tic… J’entends les petites mains du capital qui s’affairent. Tictictic… Ces petites mains ne se sont jamais arrêter pendant la crise-covid, ces petites mains invisibles dont on parle si rarement ; on a parlé des caissières, des infirmières, des auxiliaires de vie, des éboueurs, des camionneurs, toutes ces premières lignes sous-payées sans lesquelles il serait impossible de vivre, sans leur dévouement sans faille, sans leur implication, sans leur abnégation. Mais pas des petites mains du capital, celles qui font les payes, celles qui comptent. Elles naviguent dans les eaux obscures des tableaux excel, des décrets, des mise à jour, de la GTA, des CP, des DPAE, des PSE, des abstractions, des arrêts maladies, qu’ils soient covid, court, moyen ou long, avec la dose de détresse, de malheur, de drames qu’ils cachent. Elles prennent, tamponnent, ravalent, et retournent dans les labyrinthes des lignes et des colonnes du capital. La logique du tableau Excel, la pensée du tableau Excel, c’est l’essence de la déshumanisation.

Elles ont pour chefs des personnes qui gagnent le double, le triple, le quintuple. Un nouveau logiciel est sorti de la tête d’ingénieurs aux raisonnements aussi froids que les bureaux desquels ils doivent travailler. Optimisation, un magasin a dix salariés, le logiciel dit : deux sont suffisants. Le chef au salaire mirobolant tique, demande, quand même, l’avis des petites mains du capital. Elles prennent, tamponnent - non deux ce n’est pas possible, les salariés prennent des jours de congés, des pauses dans leurs journées, mangent, tombent malades, démissionnent, abandonnent leur poste, se blessent, succinctement, ne sont pas des robots excelisables à volonté (l’ingénieur n’a-t-il vraiment pas pensé à tout ça ?) - ravalent, et retournent dans les labyrinthes des lignes et des colonnes du capital.

C’est stratégique, on annonce l’impossible pour faire passer le pire, ont-ils vraiment besoin de se cacher derrière un logiciel ?

Au détour d’un de ces tableaux, un résultat tombe : un salarié n’aura pas de salaire ce mois-ci. Dépression, dont il doit porter l’entière responsabilité, un faible, un feignant, un malade (ou une victime collatérale du capital ?). Arrêt longue maladie, calcul de salaire glissant d’un mois sur l’autre, délai de l’assurance maladie : pas de salaire.

« Il faut que je l’appelle »

Un jour, puis deux, puis trois pour trouver le courage de taper le numéro et d’enfin annoncer la « nouvelle ». Détresse, malheur, drame, rage, injustice, insultes, tentative d’explication, garder son sang-froid, raccrocher, faire une pause. Respiration. Soupir. Et ça s’accumule, comme dans la froideur des colonnes des tableaux Excel. Ça s’accumule sans jamais se vider. Ça croupit, ça pourrit. 

La crise-covid s’est passée en télétravail. Et il a ramené un certain nombre de chose à la maison : l’ordinateur du bureau, une messagerie instantanée « professionnelle » dans le smartphone, teams (encore un truc sorti tout droit des têtes d’œuf des informaticiens de ce putain de Microsoft), piles de bulletins de paies à plus savoir quoi en faire, une quantité de travail phénoménal dû aux arrêts covid, les petites combines du capital pour toucher les « subs » et ne pas trop payer.

Au début c’était compliqué. Il a fallu s’organiser, il fallait comprendre, éplucher les directives du gouvernement, interprétable à souhait. La petite cheffe payée le triple, sans vie sociale, définitivement perdue dans les labyrinthes du capital, qui n’a sans doute jamais compris l’existence et l’intérêt des 35h, envoyait des messages jusqu’à minuit, pendant les « pauses-déj » et le week-end. Au bout de quelques semaines, réunion (conf-call) au sommet avec le DRH, évidemment masculin, payé le décuple, avertit. En résumé, que ceux qui sacrifient leur vie au boulot laissent quand même les autres respirer. Terminé les messages en soirée, il y a quand même des « horaires » jamais respectées, à respecter, un minimum. Mais le service déjà surbooké et sur le point d’imploser, congés annulés, déclaré au chômage partiel alors qu’il ne compte plus ses heures depuis le début de la crise. Alors on tire sur les journées, les petites mains du capital encaissent, ça s’engueule, ça crie, ça envoie des mails incendiaires, ça rejette la faute sur unetelle, ça fait des coups bas, mais, aussi incroyable que cela puisse paraître, ça tient encore.

Elles ne parleront jamais, ne dénonceront jamais, ne se plaindront jamais, elles sont liées à leurs entreprises par des obligations de confidentialité, elles ne peuvent pas parler. Comme un certain nombre de personnes liées à ces multinationales ou bien liées à l'État ou que sais-je d'autre encore. Mieux, elles sont reconnaissantes. Reconnaissantes d'avoir un travail, d'avoir un salaire un tant soit peu valorisant, reconnaissantes de la confiance que leur donne les entreprises et même fières de "montrer l'exemple", elles sont irréprochables, elles sont les petites mains du capital.

Ticticitic… D’où je parle, ou plutôt écris, j’entends les petites mains du capital qui s’affairent, j'entends le vocabulaire managérial imprimer les esprits, le développement personnel sur un piédestal. Si t'es pas bien, remets-toi en question, c'est toi le problème, jamais le rouleau compresseur du capital. D'ailleurs, tu n'as pas le droit de le remettre en question, t'as signé, t'as accepté, t'as consenti. Pose pas trop de questions, y'a le chantage à l'emploi en ligne de mire (paf), tu veux te la payer ta maison, alors rame, comme tout le monde, rame et tais-toi. 

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans Le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte