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Billet de blog 20 septembre 2025

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« De Göring à JD Vance : l’éternel appel à la délation »

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De l’“appel à dénoncer” à l’ère des fichiers : quand la tentation d’État moral rime avec l’ombre de 1933

Le 15 septembre 2025, le vice-président JD Vance a clos son hommage à Charlie Kirk par une consigne simple : si vous voyez quelqu’un se réjouir de ce meurtre, « désemparez-le », et « appelez son employeur ». La formule est limpide, l’intention transparente : transformer l’indignation morale en sanction sociale organisée, par l’entremise d’une chaîne “citoyen → employeur”, là où l’État n’a – en théorie – ni infraction ni procédure à brandir. Ce n’est pas l’appel à la justice ; c’est l’incitation à la mise au ban.

La suspension immédiate de l’émission de Jimmy Kimmel par ABC, intervenue dans le tumulte des réactions au meurtre de Kirk, achève de donner à cette séquence l’allure d’un test de frontières : jusqu’où peut-on déplacer le coût d’une opinion, fût-elle fausse, injuste ou choquante, vers la perte d’emploi, c’est-à-dire la peine civile suprême dans une société salariale ? Lorsque la pression politique et l’“appel aux employeurs” convergent, ce n’est plus une dispute publique : c’est une discipline des consciences par la peur.

L’histoire ne se répète jamais à l’identique, mais elle rime. Au printemps 1933, Hermann Göring – maître de la police prussienne – théorisait un ordre public où la balle de la police se confondait avec la sienne : « Chaque balle tirée par un pistolet de policier est ma balle… tirez d’abord, enquêtez après. » Il députise alors les SA et les SS comme “auxiliaires” de police et criminalise le dissensus, dans l’ombre immédiate de l’incendie du Reichstag. On glisse de la condamnation légitime de la violence politique à l’écrasement de l’adversaire par la terreur administrative.

Certes, JD Vance ne confie pas un pouvoir de police aux militants ; il déplace simplement l’exécution de la peine vers l’entreprise privée, en déléguant la sanction à la hiérarchie RH. Mais l’effet recherché est similaire : obtenir la conformité par la menace d’une mort sociale. Là où Göring promettait la protection aux policiers qui “se tromperaient” en tirant, l’autorité contemporaine promet tacitement une impunité morale à ceux qui organiseront la mise au pilori des déviants – tant qu’ils désignent les “bons” coupables. Dans les deux cas, le pouvoir récompense l’excès zélé au service d’un récit officiel.

On objectera que “se réjouir d’un meurtre” n’est pas une simple opinion. C’est vrai : c’est ignoble. Mais un État libéral se mesure à sa capacité à ne pas transformer l’ignoble en délit flottant, et à ne pas externaliser la punition sur les employeurs sous pression. C’est précisément ce que l’on attend d’un responsable national : ne pas jeter d’huile sur le feu des meutes numériques, ne pas donner consigne de dénonciation – même contre des paroles immondes. L’histoire nous montre que l’économie de la délation ne demeure jamais cantonnée au cas cible ; elle débordera toujours vers l’opposant d’après.

En 1933, le discours de la “sécurité” fut le prétexte d’une mise au pas des esprits ; aujourd’hui, c’est celui de la “civilité”. Nom différent, mécanique identique : faire de chacun le préfet des mœurs de son voisin, sous la menace de la ruine. La démocratie n’a pas besoin de cette police des réputations. Elle a besoin d’un espace public où l’on combat l’indécence par des mots, des arguments, des contre-discours – pas par la perte de moyens d’existence. C’est à ce prix que l’on ne rejouera pas, sous des formes soft, la vieille musique de 1933.

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