Seymour Hersh: le dessous des cartes en Syrie

Seymour HershSeymour Hersh est un journaliste américain ayant obtenu le prix Pulitzer pour son enquête sur le massacre de My Lai pendant la guerre du Vietnam. Il a écrit un incroyable article dans la London Review of Books (pas dans le premier fanzine complotiste donc...) sur la querelle entre le Joint Chief of Staff américain et Obama. Je vais tenter de le résumer ici. Accrochez vous car ça décoiffe...

Le JCS (Comité des chefs d'état major interarmé) regroupe les plus hauts gradés des différents corps de l'armée américaine. Ils ont toujours été en désaccord avec la position officielle d'Obama:  Assad doit partir et  des groupes rebelles modérés combattent en Syrie. Le JCS sait que les rebelles modérés n'existent pas en Syrie et que seuls des groupes islamistes durs sont sur le terrain. Ils sont aussi fatigués de la fixation d'Obama contre la Russie. Les services de renseignements de l'armée (la DIA) sont persuadés que la chute d'Assad provoquerait le chaos et la prise du pouvoir par les Islamistes.

La CIA envoyait des armes de Libye en Syrie via la Turquie, pour armer les soi-disants rebelles modérés, avec le soutien de l'Arabie Saoudite, de la Turquie et du Qatar (voir le lien potentiel avec la mort de l'ambassadeur américain en Libye). La DIA s'est rendu compte que la Turquie détournait cette aide pour armer les rebelles islamiste du Front al Nosra et l'Etat islamique. Pour contrer cela, le JCS a décidé de fournir les renseignements militaires en leur possession à Assad de façon indirecte: Via les Allemands, les Israéliens et les Russes, tous en contact avec l'armée syrienne. En fournissant des renseignements à aux armées de ces pays, ils étaient surs qu'ils étaient transmis à l'armée régulière syrienne.

Hersh rappelle que la Syrie, bien que désignée par Bush comme faisant partie de l'axe du mal et déstabilisée, a coopéré avec les services de renseignements américains, allant jusqu'à déjouer un attentat contre la flotte américaine à Bahrein et en torturant des suspects livrés par la CIA (voir à ce propos le site opensociety).

Le JCS a proposé un marché à Assad en 2013: Leur aide contre la promesse d'organiser des élections quand la paix sera revenue, accepter les Russes comme conseillers militaires, ne pas laisser le Hezbollah attaquer Israël et rouvrir des négotiations sur le Golan. Pour prouver leur bonne foi, les Américains ont monté une opération qui a permis de dégrader la qualité des armes livrées par les Turcs aux rebelles syriens. Mais c'est le repli stratégique sur la côte qui a permis  à Assad de résister aux assauts des extrémistes financés par les Saoudiens à hauteur de 700  millions de dollars par an.

Hersh raconte, que contrairement aux idées reçues, les services américains et russes collaborent activement. Poutine connait les leaders de l'EI car ils ont combattu contre les russes en Tchétchénie. Les Américains savent entraîner des combattants étrangers. Ils ont le même but commun: Combattre le terrorisme islamique.

Pourtant, après l'intervention russe, Obama va continuellement répéter que les Russes bombardent les combattants modérés et non l'EI. Pire encore, il va prendre la défense des turcs dans l'affaire du Sukhoi abattu le 24 novembre. Une campagne de presse va être lancée contre les Russes, incluant le mensonge qu'Assad collabore avec l'EI pour se maintenir au pouvoir (ça vous semble familier?).

Selon Hersh, Assad ne quittera pas le pouvoir, car pour lui quitter le pouvoir reviendrait à céder aux pressions des ennemis traditionnels de la Syrie et leur livrer le pays.

Hersh parle ensuite d'un acteur méconnu de la crise: La Chine qui est prête à investir 30 milliards de dollars pour la reconstruction de la Syrie après la guerre. Les chinois soutiennent Assad car des combattans ouighours combattent au côté des islamistes. Et devinez qui aide à leur passage: Les services turcs, qui fomentent des troubles dans le Xinjiang.

Enfin, Hersh conclut avec le destin de l'ancien chef de la DIA, le général Flynn qui a été démis de ses fonctions par Obama pour avoir déclarer que les Etats-Unis devaient collaborer avec la Russie en Syrie. Sa volonté de dire la vérité lui a couté son poste. Pourtant, de nombreux parlementaires américains partagent en privé cette vue. Le général Dempsey, chef du JCS a été remplacé par un nouveau, le général Dunford, totalement aligné avec Obama dans son soutien à Erdogan, contre les avertissements émis par les services secrets américains. Pourtant, écrit Hersh, dans le privé, Obama sait qu'Erdogan joue un double jeu.

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